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L’année de l’épée : le génocide assyro-chaldéen sous l’Empire ottoman (1915-1918)

Un peu plus d’un an plus tard, le 2 juin 2016, le Bundestag allemand adoptait, quasi unanimement, une résolution qui reconnaît le génocide arménien et d’autres minorités chrétiennes affectées par les déportations et les massacres perpétrés par l’Empire ottoman en 1915 (10). Y sont mentionnés explicitement comme victimes les Araméens, les Assyriens et les Chaldéens, au même titre que les Arméniens. Il est important de remarquer que, dans l’exposé des motifs, on évoque la mémoire d’illustres personnalités allemandes qui, en leur temps, avaient dénoncé et attiré l’attention des autorités allemandes sur les massacres des Arméniens, comme le théologien Dr Johannes Lepsius et Matthias Erzberger, qui avaient fourni des informations détaillées sur les massacres et déportations des populations assyriennes, syriaques et chaldéennes.

Le 29 octobre 2019 (résolution H.Res.296), la Chambre des représentants américaine s’est prononcée à une immense majorité en faveur de la reconnaissance du génocide arménien, en soulignant, dans l’exposé des motifs de cette résolution, que ce génocide concernait aussi les Grecs, les Assyriens, les Chaldéens, les Syriaques, les Araméens, les maronites et d’autres chrétiens.

En France, la question est en débat et les initiatives se multiplient. Une proposition de loi pour la reconnaissance du génocide, présentée le 18 avril 2019 par Valérie Boyer (no 1865), a été cosignée par 28 députés. Le secrétariat général de la Conférence des évêques de France a quant à lui publié en 2015 une étude sur les chrétiens d’Orient, dans laquelle on lit : « Nous constatons clairement une volonté et des actes génocidaires, liés à un plan d’épuration, un siècle après le génocide ayant visé les Arméniens, et aussi les Assyro-Chaldéens et les Syriaques. (11) »

Aussi peut-on dire que le génocide assyro-chaldéen est, dorénavant, sorti de l’oubli, déchirant le voile qui l’entourait depuis 1940, et commence à pénétrer dans la conscience universelle.

Un aperçu des sources documentant le génocide assyro-chaldéen
• Les documents et archives du Vatican contiennent des références majeures sur ce sujet, comme les correspondances et les rapports envoyés au cardinal Pietro Gasparri, secrétaire d’État du Vatican, à la Congrégation pour l’Église orientale et Propaganda Fide, et ceux de Mgr Angelo Dolci, délégué apostolique à Constantinople.

• En 1920, Joseph Naayem, ancien aumônier des prisonniers de guerre alliés en Turquie et officier de l’Instruction publique, publie son témoignage sous le titre : Les Assyro-Chaldéens et les Arméniens massacrés par les Turcs (Bloud et Gay, Paris, 1920). Notons que l’édition anglaise du livre de Joseph Naayem : Shall this Nation die ? (1921) (« Cette Nation est-elle vouée à disparaître ? ») a été préfacée par le vicomte James Bryce, historien et homme politique britannique à l’origine du célèbre Blue Book : The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire [Livre bleu du gouvernement britannique : Le traitement des Arméniens dans l’Empire ottoman, 1916, qui est un recueil de documents de témoins], codirigé avec l’historien Arnold J. Toynbee, dont 104 pages étaient consacrées aux Assyriens.

• Les rapports et témoignages français sont très nombreux, provenant des dominicains et des capucins. Les missionnaires lazaristes et les Filles de la charité ont également recueilli de multiples témoignages sur place. Leur publication Annales de la Congrégation de la Mission des années 1915 à 1920 et leurs archives regorgent de documents. Dans son ouvrage Syriens et Chaldéens, leurs martyres, leurs espérances, 1914-1917 (1918), l’abbé Eugène Griselle (1861-1923) décrit lui aussi largement les massacres et donne la parole à des prélats assyro-chaldéens.

• Les rapports diplomatiques français.

• Du côté américain, une missionnaire presbytérienne, témoin des événements d’Ourmia, a tenu un journal quotidien, The War Journal of a Missionary in Persia, dans lequel elle relate les atrocités commises entre janvier et mai 1915. Et William W. Rockwell, membre de l’American Committee for Armenian and Syrian Relief, est notamment l’auteur de The Pitiful Plight of the Assyrian Christians in Persia and Kurdistan ; described from the reports of eye-witnesses (1916). Il convient d’y ajouter The Death of a Nation, or, The ever persecuted Nestorians or Assyrian Christians, par Abraham Yohannan, Assyrien lui-même (New York, 1916).

• Dans la littérature syriaque, on trouve l’ouvrage volumineux, en arabe, d’Isaac Armalé (1879-1954), prêtre et savant syriaque catholique de Mardin (Sud-Est de la Turquie) ayant été le témoin oculaire de la tragédie, intitulé Al-Qousara fi Nakabat Annasara (« Les calamités des chrétiens »). Quant à Israël Audo (1859-1941), archevêque chaldéen de Mardin, lui aussi témoin oculaire, il a rédigé en araméen et en arabe deux rapports détaillés sur les massacres de son diocèse et des environs. J. Y.

Notes

(1) Ses parents, originaires de l’Azerbaïdjan iranien (district de Salamas), ayant souffert du génocide assyro-chaldéen, se réfugièrent au Caucase (en Géorgie) avant de s’établir en Syrie en 1921.

(2) Avant 1948, certains utilisaient ce terme pour désigner la tragédie de 1915 (voir l’ouvrage d’Isaac Armalé dans l’encadré p. 91).

(3) Cet ensemble d’accords en faveur des puissances européennes, concédés par l’Empire ottoman, était destiné à leur octroyer des facilités dans un certain nombre de domaines et à réformer les institutions de l’Empire.

(4) Les premiers appels au djihad furent lancés, tant au niveau national qu’au niveau local, un mois avant la déclaration de guerre. Diffusés largement, ces appels à la guerre sainte visaient à unir tous les peuples musulmans sous la bannière du panislamisme et à faire la guerre aux « infidèles ». On a plusieurs prototypes de communiqués à ce sujet.

(5The New Assyria, Jersey City, 15 août 1918, vol. II, n24, p. 1.

(6) Basile Nikitine, « Une petite nation victime de la guerre : les Chaldéens », Revue des sciences politiques, t. KLIV, Paris, Librairie Félix Alcan, 1921, p. 618.

(7) Yonan H. Shahbaz, The Rage of Islam. An account of the massacre of Christians by the Turks in Persia, Philadelphie, The Judson Press, octobre 1918, p. 57-58.

(8) Archives lazaristes, Paris (95, rue de Sèvres), Dossier 137f, Perse-Khosrova.

(9) Sur ce front turco-persan et sur le sort des Assyro-Chaldéens, il existe d’importants documents diplomatiques français.

(10) Joseph Yacoub, « Les regrets du Bundestag », L’Orient-Le Jour, 10 juin 2016.

(11) Mgr Pascal Gollnisch, Situation des Églises orientales catholiques. État des lieux et perspectives, Documents-Épiscopat, no 1, 2015, Paris, p. 12.

Légende de la photo en première page : L’exode d’Ourmiah (actuel Iran) vers le Caucase en 1915. On estime à 250 000 le nombre d’Assyriens morts, en même temps qu’un million et demi d’Arméniens, victimes du génocide perpétré par le pouvoir ottoman entre 1915 et 1918. (© Photo : fonds Basile Nikitine, remis aux missionnaires dominicains, Paris)

Article paru dans la revue Diplomatie n°103, « L’OTAN : quel avenir pour l’Alliance ? », mars-avril 2020.

Sélection bibliographique

• Joseph Yacoub, Le Moyen-Orient syriaque : la face méconnue des chrétiens d’Orient, Paris, Éd. Salvator, août 2019, 278 p.

• Joseph Yacoub, Une diversité menacée : les chrétiens d’Orient face au nationalisme arabe et à l’islamisme, Paris, Éd. Salvator, 2018, 224 p.

• Joseph Yacoub, Qui s’en souviendra ? 1915 : le génocide assyro-chaldéo-syriaque, Paris, Éd. du Cerf, 2014, 300 p.

• Jean-François Colosimo (présentation de), Nous avons vu l’enfer, Trois dominicains témoins directs du génocide des Arméniens, Paris, Éd. du Cerf, 2015, 342 p.

• Claire Weibel Yacoub, Le rêve brisé des Assyro-Chaldéens. L’introuvable autonomie, Paris, Éd. du Cerf, 2011, 309 p.

À propos de l'auteur

Joseph Yacoub

Professeur honoraire en sciences politiques à l’Université catholique de Lyon, premier titulaire de la chaire UNESCO « Mémoire, cultures et interculturalité », spécialiste des minorités dans le monde, des droits de l’homme et des chrétiens d’Orient, assyro-chaldéen d’origine (1).

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