Quelle stratégie spatiale pour la France ?

Par ailleurs, les principales mutations technologiques récentes dans le secteur spatial concernent de multiples domaines. On peut citer tout d’abord le développement de lanceurs adaptés à la mise en orbite de microsatellites et à coût modéré. Il s’agit également de la capacité à miniaturiser des équipements et à progresser dans le domaine des matériaux pour fabriquer et « spatialiser » des satellites toujours plus petits et plus légers. En outre, le développement d’équipements de communication et d’échange de données est aussi générateur de mutations majeures (par exemple les communications optiques par laser). Ou encore la robotisation et l’automatisation du fonctionnement des satellites, permettant l’optimisation de leur positionnement et leur autonomie, par exemple pour l’évitement automatique des débris.

La notion même de New Space est sujette à débat aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est qu’il ne faut pas opposer New Space et « approche traditionnelle ». Ces deux approches sont complémentaires et les frontières sont poreuses. Elles sont en tout cas source d’opportunités pour nous. Le démonstrateur Yoda en est un exemple : sa réalisation est un modèle d’opération agile, audacieuse, innovante, rendue possible par une volonté commune et un travail conjoint entre le CDE, la DGA et le CNES. L’apport du New Space français à ce projet est indéniable et contribue au premier chef à sa réussite. Inversement, ce projet va faire progresser nos partenaires industriels dans leur savoir‑faire.

De façon plus générale, nous avons créé dès septembre 2019 le Laboratoire d’innovation spatiale des armées (LISA), au sein de la New Space Factory du pôle de compétitivité Aerospace Valley à Toulouse, connecté à l’Agence de l’innovation de défense (AID), avec la collaboration de la DGA, du CNES, de l’ONERA. Ce laboratoire développe le réseau d’innovation, capte les bonnes idées, développe, expérimente et concrétise certains projets, en lien étroit avec l’AID. C’est un acteur indispensable pour mettre en relation directe l’offre et le besoin opérationnel en facilitant l’innovation au quotidien. Nous avons ainsi réalisé une cartographie complète de tous les acteurs, start-up, TPE, PME et ETI, pôles de compétitivité, clusters économiques régionaux et universités. La richesse de l’écosystème spatial est incroyable et ne demande qu’à s’exprimer au sein de projets dont le ministère des Armées pourrait bénéficier et qui pourraient ensuite faire l’objet de vrais programmes. Nous avons à ce stade trois projets d’innovation très concrets soutenus par l’AID et quatre études en lien avec des partenaires tels que l’IRT Saint-Exupéry par exemple. Certaines de ces études concernent le sujet de la donnée et de l’IA qui, je l’ai indiqué, est central pour nous. Mais c’est aussi cela le New Space : la convergence du spatial et du numérique.

Enfin, comme je l’ai déjà dit, la Stratégie spatiale de défense préconise un mélange de capacités patrimoniales et d’achat de services auprès de partenaires de confiance. C’est une opportunité que nous avons très vite saisie et dont les résultats sont particulièrement encourageants. Nous allons poursuivre. En conclusion, j’ajouterais que de nombreux acteurs et partenaires industriels m’ont dit à quel point le CDE était « transformant » pour eux. Nous en sommes ravis et cela me fait dire que nous sommes finalement devenus un émulateur du New Space français.

Qui dit spatial dit « espace partagé »… et donc aussi relations avec des alliés dans un contexte où les capacités sont un enjeu central pour la souveraineté. Quel est le degré de coopération avec Londres et Washington ?

Les coopérations constituent un volet très important de notre activité, qui ne cesse de croître et dont le périmètre, initialement circonscrit aux capacités, s’étend maintenant aux opérations spatiales. L’année 2020 a été marquée par l’adhésion de la France à l’initiative CSpO (Combined space operations) rassemblant les nations « Five Eyes » ainsi que l’Allemagne et la France. Cette communauté prépare les opérations spatiales de demain et réfléchit aux problématiques juridiques, politiques, opérationnelles et techniques qu’elles posent. Les problématiques sont complexes, mais nous avançons, car les travaux sont denses et concrets.

Sur le plan des capacités qui sont un enjeu central pour la souveraineté et l’autonomie stratégique, pour des raisons historiques et de BITD, je pourrais même dire de BITD européenne, les coopérations sont avant tout européennes. Très tôt, la France a partagé ses capacités spatiales avec ses proches alliés européens, à savoir l’Italie et l’Allemagne. D’abord dans l’observation, avec Helios depuis les années 1990. L’Espagne, la Grèce, la Belgique et la Suède s’y sont associées au travers des coopérations Helios puis CSO. Elle a ensuite été étendue aux communications, avec un partenariat fort avec l’Italie autour de SICRAL 2 et d’ATHENA-FIDUS.

La coopération avec Washington dans le domaine spatial est placée sous le signe des opérations. Cette coopération est d’un niveau élevé, car la France est une puissance spatiale importante. Elle est animée par un intérêt partagé de préserver l’accès à l’espace et l’utilisation de celui-ci à des fins pacifiques et avec la volonté de décourager tout adversaire tenté d’entraver nos capacités spatiales. Les États-Unis et la France ont publié chacun une stratégie spatiale de défense, faisant ainsi œuvre de transparence. Les deux pays partagent beaucoup de principes bâtis autour de la liberté d’accès et d’utilisation de l’espace. Notre coopération fait l’objet d’un forum de coopération spatiale qui se réunit deux fois par an et permet des avancées concrètes. Nous cherchons toutes les opportunités d’accroître cette coopération. Avec Londres, nous avons des échanges réguliers entre le Commandement de l’espace et le UK Space Directorate, et nous attendons avec impatience la création du Space Command britannique annoncé fin 2020 par Boris Johnson. La France a également soutenu l’initiative portée par le Royaume-­Uni auprès des Nations Unies sur les comportements responsables dans l’espace.Mais au-delà de ces deux pays, nous entretenons ou cherchons à développer nos coopérations avec d’autres nations. L’Allemagne est un partenaire important avec lequel la coopération se structure par des accords dans le domaine de l’observation et avec lequel nous cherchons à construire une feuille de route sur la surveillance de l’espace. La coopération avec l’Italie, également objet d’accords dans le domaine de l’observation et des communications, a vocation à évoluer dans le domaine de la surveillance de l’espace. Nous avons également signé des lettres d’intention avec la Norvège et l’Australie pour développer des coopérations, notamment dans les télécommunications et la surveillance de l’espace. Nous cherchons enfin à renforcer les partenariats stratégiques avec l’Inde et le Japon en y inscrivant des volets espace pour la défense. Ces actions sont en cours.

Je termine avec l’Europe. Le CDE agit en qualité de représentant français auprès de l’UE avec comme objectif principal de garantir la cohérence d’ensemble en matière de surveillance de l’espace entre les besoins civils et militaires. À ce titre, nous représentons la France auprès de la Commission dans le sous-­groupe « Space Situational Awareness » du programme spatial de l’UE pour 2021-2027. Nous représentons également le MINARM au sein du steering committee du consortium EUSST et nous soutenons la DGA dans les travaux de définition du besoin militaire dans le cadre des travaux de l’AED relatifs à la surveillance de l’espace.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 16 janvier 2021.

Légende de la photo en première page : Une vue partielle des installations de Kourou. Disposer de cette base est un facteur important de la stratégie spatiale française. (© ESA)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°76, « Spatial militaire : la nouvelle donne  », février-mars 2021 .
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