2050 : péril climatique ou sursaut politique ?

Ces évolutions, déjà anticipées par les assureurs qui s’inquiètent de l’explosion des coûts des catastrophes naturelles (155 milliards de dollars en 2018 et 337 en 2017 selon le réassureur Swiss Re (3)), vont exiger d’importants efforts d’évaluation et d’adaptation afin d’en limiter les effets. Il faut également rappeler que les zones à risque ne se situent pas uniquement dans les pays du Sud. Si ces derniers restent plus vulnérables, c’est souvent en raison de leurs faibles moyens, mais des régions comme la Californie sont aussi exposées au stress hydrique que les zones arides africaines ou moyen-orientales, notamment en raison de leur niveau de consommation.

Vers des modifications de l’ordre international ?
Une économie mondiale remodelée

Le découplage entre la croissance et la consommation d’énergies fossiles que la lutte contre le changement climatique, via la transition énergétique, est censée produire devrait avoir des conséquences notables sur l’organisation de l’économie mondiale. La diminution progressive des consommations d’hydrocarbures affectera le poids stratégique de ces commodités, en réduisant la dépendance de différents secteurs comme le transport ou la production d’électricité. Cela pourrait conduire à un déplacement de la criticité sur d’autres matières premières et métaux, rares ou non, comme le cuivre, indispensable au transport de l’électricité, et dont les énergies renouvelables sont de grands consommateurs. Des cartels pourraient s’organiser, sur le modèle de l’OPEP, pour le cuivre ou le lithium, et des tensions apparaître sur ces marchés dès 2040. Enfin, les pays producteurs d’hydrocarbures pourraient, pour leur part, subir une forme de déclassement qui affecterait leur croissance et celle des pays qui en dépendent, les forçant à adopter de nouvelles stratégies et modèles, ce qui est porteur de recomposition géopolitique.

Principaux changements climatiques et leurs impacts en 2050

De tels mécanismes pourraient s’observer aussi sur le plan agricole. Les rendements seront en effet soumis aux variations et aux aléas climatiques, qui les tireront vers le bas, et aux progrès techniques et scientifiques qui augmenteront leur résilience et la productivité. La FAO rappelle également dans un récent rapport qu’au-delà de l’ensoleillement et de la pluviométrie, les changements climatiques affecteront la qualité des sols, les stocks halieutiques, la résistance des insectes ravageurs aux antimicrobiens et que des incertitudes considérables persistent concernant les effets cumulés de ces phénomènes (4). Conjuguées à cela, l’évolution des habitudes de consommation mondiales et la croissance démographique font planer le spectre de nouvelles crises alimentaires à la manière de celle de 2008, en cas de comportements analogues des États producteurs (retrait de quantités importantes des marchés) et/ou d’excès de spéculation.

Quel potentiel crisogène ?

La situation sécuritaire dépendra grandement de notre capacité à limiter les impacts des changements climatiques, et si nous n’y parvenons pas, à la manière dont nous gérerons les inévitables pénuries. Parmi les ressources visées, l’eau est sans doute celle qui suscite le plus d’inquiétude, à des échelles différentes. En Afrique sahélienne, le déplacement des isohyètes* vers le sud va continuer à bouleverser le calendrier des transhumances. Avec une pluviométrie de plus en plus irrégulière et de moins en moins adaptée à la pratique du pastoralisme, conjuguée à la croissance démographique et à l’accaparement des terres, les éleveurs nomades du nord descendront de plus en plus tôt vers le sud, y rencontreront de plus en plus d’agriculteurs et y resteront de plus en plus longtemps. Cela multipliera les risques de tensions et de conflits d’usage si, comme aujourd’hui, les situations sécuritaires sont dégradées et les autorités, administratives comme traditionnelles, incapables d’y répondre (5).

Plus prégnants encore sont les risques qui pèsent sur les relations entre les pays partageant un même bassin fluvial. En la matière, les relations entre l’Égypte et l’Éthiopie constituent un cas d’école. La construction du grand barrage de la Renaissance éthiopien a en effet jeté un froid entre les deux pays. Plus grand ouvrage hydraulique d’Afrique, ce barrage fait peser à terme un risque sur l’approvisionnement en eau de l’Égypte, qui dépend à 90 % des eaux du Nil, alimenté à 85 % par le Nil bleu sur lequel se construit l’infrastructure. Selon certaines études, les variations du débit du Nil pourraient, sous les effets du changement climatique, atteindre les 50 % d’une année sur l’autre (6). Une réduction d’une telle ampleur, avec les profils démographiques des deux pays, sans oublier le Soudan, serait éminemment problématique sans une gestion apaisée et concertée, dont on peine à voir les premiers signaux réels.

En Asie, les intempéries provoquent déjà des dégâts et des flux migratoires importants (7), poussant les États à développer des politiques de déplacements préventifs des habitants, au Vietnam par exemple, ou en Indonésie, où Jakarta, la capitale surpeuplée et très exposée, pourrait être relocalisée à Bornéo. Ces politiques peuvent toutefois être instrumentalisées par les gouvernements et servir de prétexte à la délocalisation de populations indésirables, ce que l’on observe en Birmanie avec les Rohingyas. Ces derniers, installés au Bangladesh dans un immense camp, sont de plus soumis aux aléas climatiques frappant la région. Outre les évidents problèmes de sécurité humaine qu’elles posent, ces situations peuvent également conduire à des tensions entre États lors du franchissement des frontières.

En Arctique, l’ouverture progressive de l’océan à l’appétit des puissances constitue également un risque. Modéré aujourd’hui, il pourrait se cristalliser si cet espace s’ouvrait pleinement à la navigation en 2050. La Chine, qui en a bien compris le potentiel, se fait pressante dans la région. Incisive, elle a déjà ses entrées en Islande, au Conseil de l’Arctique, et fait du passage du Nord-Est une des composantes de son projet de nouvelles routes de la soie. Si Pékin en venait à développer une approche aussi agressive qu’en mer de Chine, des accrochages pourraient avoir lieu. La Russie, soucieuse de développer le passage naissant et convaincue de son potentiel marchand, investit significativement, rénove d’anciennes bases, rallumant les craintes des membres scandinaves de l’OTAN – mais aussi de la Finlande – et une potentielle course aux armements.

Éviter l’effondrement

On le voit, les changements climatiques et leurs conséquences mettent à l’épreuve la capacité de l’homme à s’organiser en société et à remettre à plat sa manière de gérer les problématiques de ressources en plaçant, au même niveau que l’efficacité ou la rentabilité, les externalités négatives dont la prise en charge coûte finalement davantage que leur réduction à la source. Mais est-ce encore possible ? Comment éviter que l’effondrement, qui pose l’hypothèse de la disparition de l’humanité d’ici à 2050, ne constitue le seul horizon face au péril climatique (8) ?

Un décloisonnement en cours ?

L’idée de décloisonnement répond au schisme avec le réel – développé notamment par Stefan Aykut et Amy Dahan dans Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales (Presses de Sciences Po, 2015) –, qui se définit par l’absence totale de cohérence et de concertation entre les décisions prises en faveur de la préservation de notre environnement et celles contraires. Le climat serait ainsi dans sa bulle, et l’orientation affichée des accords internationaux signés lors des COP, par exemple, serait systématiquement contredite, détricotée par toute une série de décisions poursuivant – sans toujours l’assumer – des objectifs inverses. À l’opposé, on trouve l’approche globale dont la mise en œuvre « exige une politique intégrée au-delà des frontières nationales, régionales et mondiales et qui reconnaît que des questions telles que le climat, l’énergie, la crise écologique et la surexploitation des ressources sont inextricablement liées et ne peuvent être traitées dans des “silos” séparés, comme c’est le cas actuellement (9) ». Pour y parvenir, il faut que l’ensemble des acteurs concernés en prennent conscience et décident d’inverser la tendance, considérant qu’il s’agit d’un choix plus judicieux dans la préservation de leurs intérêts de long terme. Une partie des citoyens du monde l’a compris et fait désormais pression sur les exécutifs, notamment en Europe, en utilisant différents vecteurs de mobilisation (manifestation, vote, changement des habitudes de consommation, réseaux sociaux, procédures judiciaires contre l’État) et en poussant les partis politiques à se positionner sur ces sujets.

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