2050 : péril climatique ou sursaut politique ?

Une impulsion supplémentaire pourrait venir de l’implication croissante de certains acteurs, comme ceux de la défense, autrefois en retrait sur les problématiques environnementales. De plus en plus d’institutions militaires réalisent en effet une évaluation des problèmes que posera le changement climatique, en termes de sécurité humaine, nationale. Bien souvent, la participation et la contribution des armées seront essentielles lors des situations de crise. La perspective de les voir à l’avenir user de leur poids pour sensibiliser les décideurs politiques sur les risques encourus constitue une réelle avancée. Ce processus devra bien sûr éviter la « militarisation » du changement climatique (10), soit la préconisation de seules solutions militaires. Car si les réponses à apporter aux conséquences nécessiteront avec certitude des moyens dont seules les armées disposent, les efforts doivent être portés sur les causes et non sur les conséquences du changement climatique. Si on la suit, cette logique voudrait que les armées, dans le cadre de leur mission de protection des intérêts stratégiques, nationaux et vitaux, invitent les gouvernants à réévaluer la pertinence de l’organisation actuelle du système économique mondial, posture difficilement envisageable dans une démocratie. Mais ne serait-ce pas pour autant nécessaire ? D’anciens militaires américains candidats aux élections de mi-mandat ont franchi le pas en interpellant l’Administration Trump à propos des menaces sur la sécurité nationale dont est porteur le changement climatique et de la transition énergétique (11).

La gestion des ressources au cœur des préoccupations

L’eau est, sous la pression de facteurs anthropiques et climatiques, amenée à prendre une ampleur croissante dans la gestion des affaires locales, régionales et internationales. Si des discussions ont lieu lors des COP autour de la comptabilisation des « émissions importées », de semblables se tiennent à propos du concept d’eau virtuelle (12), qui correspond à la consommation d’eau nécessaire à la fabrication de produits ou biens destinés à l’exportation. Par exemple, l’Inde est considérée comme l’un des principaux exportateurs d’eau virtuelle, tout en étant exposée à un fort stress hydrique, situation qui ne pourra pas durer éternellement. « Le problème est que la diminution de la disponibilité des ressources en eau (tant en quantité qu’en qualité) et l’augmentation de la demande en eau sont des phénomènes mondiaux. Alors, où la nourriture sera-t-elle produite ? Comment ? (13) » L’épuisement des aquifères, l’assèchement, la pollution, voire la contamination des cours d’eau, la concurrence pour les usages et utilisateurs devraient donc pousser à la reconsidération des stratégies de certains États, tendant soit vers une concertation et une coopération renforcées, soit vers l’affrontement.

La question de la dépendance aux ressources ne devra pas non plus être occultée dans le cadre de la mise en œuvre de la transition énergétique, car notre addiction au pétrole ne doit pas être remplacée par une autre. Pour que la transition réussisse, elle doit être globale et s’accompagner immanquablement d’une réduction du niveau de consommation – et donc d’une décroissance ? –, sans quoi le schéma de la dépendance s’en trouvera répliqué. Devant l’ensemble de ces problèmes de gestion, l’éducation à la rareté, l’optimisation des quantités de ressources consommées pour produire tout type de marchandises et l’adoption d’une forme de sobriété seront indissociables des politiques publiques en 2050.

Principaux changements climatiques et leurs impacts en 2050

Le catalyseur d’une prise de conscience collective ?

Le changement climatique n’est certes pas le paramètre principal de toutes ces transformations, mais il en est le catalyseur. Par sa dimension globale, la lutte contre le changement climatique sert de support à la prise de conscience progressive des excès de nos modes de vie et de production et permet d’envisager sérieusement l’approche globale. Si faire traverser des océans à certaines marchandises n’a plus de sens, conserver des systèmes de distribution d’eau où 50 % de la ressource est perdue, comme au Caire, n’en a pas non plus. Pour éviter la confrontation à l’ère de la rareté, les relations internationales devront se structurer autour de nouveaux pôles, de nouvelles pratiques et commodités, sans réitérer les erreurs du passé où la compétition à outrance a consacré le règne du court terme au détriment du long terme. Il nous faut, cliniquement, acter le renversement des utopies : si, autrefois, les conservateurs pointaient du doigt les plus enjoués de leurs adversaires en les taxant d’utopistes, nous sommes aujourd’hui dans la situation inverse, car ce sont bien les premiers qui croient à l’utopie de la poursuite des affaires du monde sur le modèle actuel, désormais totalement obsolète ; les autres ont accepté l’inéluctabilité du changement. Il faut maintenant lui donner corps en évitant de sombrer dans une nouvelle ère de rivalités, voire d’affrontements. Ce chantier est devant nous, d’ici à 2050.

Principaux changements climatiques et leurs impacts en 2050

Notes

(1) Les données climatiques citées dans cette partie proviennent des rapports des groupes I et II du GIEC, publiés en 2013 et en 2014. Voir « Rapport d’étude no 2 (RE2) : Données scientifiques et scénarios climatiques », Observatoire Défense et climat, mai 2017.

(2) « Changements climatiques 2014. Incidences, adaptation et vulnérabilités, Résumé à l’attention des décideurs », contribution du Groupe de travail II au cinquième rapport d’évaluation du GIEC, 2014, p. 18.

(3) Danièle Guinot, « Le coût des catastrophes naturelles a atteint de nouveaux sommets en 2017 », Le Figaro​.fr, 10 avril 2018.

(4) FAO, L’avenir de l’alimentation et de l’agriculture – Parcours alternatifs d’ici à 2050. Résumé, Rome, 64 p.

(5) Voir « Rapport d’étude no 6. Prospective Sahel », Observatoire Défense et climat, mai 2018.

(6) Mohamed S. Siam et Elfatih A. B. Eltahir, « Climate change enhances interannual variability of the Nile river flow », Nature Climate Change, vol. 7, no 5, mai 2017.

(7) « Global Report on Internal Displacement 2018 », International Displacement Monitoring Centre, mai 2019.

(8) David Pratt et Ian Dunlop, « Existential climate-related security risk : A scenario approach », Breakthrough – National Centre for Climate Restoration, mai 2019.

(9Ibid.

(10) La crainte est de voir l’attention se porter sur les conséquences et non sur les causes. Voir Emily Gilbert, « The Militarization of Climate Change ». ACME : An International Journal for Critical Geographies, vol. 11, no 1, 2012, p. 1-14.

(11) Lee Harris, « Progressive veterans frame climate change as national security issue », ABC news, 19 août 2018.

(12) Consulter le site de l’organisation Water Footprint Network : https://​waterfootprint​.org/​en/.

(13) Karina Barquet, « Climate change, Transitions and Geopolitics », in Ritika Passi et Harsh V. Pant (dir.), Raisina Files 2018. Debating Disruption in the World Order, Observer Research Foundation, janvier 2018.

Légende de la photo en première page : En mars 2019, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, faisait le triste constat que « malgré des années de pourparlers, les émissions mondiales atteignent des niveaux records et ne montrent aucun signe d’affaiblissement », exhortant les décideurs publics et privés à enclencher, dans la foulée des deux rendez-vous importants de la fin de l’année (le Sommet Action Climat en septembre à New York et la COP25 en décembre au Chili), les actions concrètes qui permettront d’atteindre le « zéro émission » carbone d’ici à 2050. (© Shutterstock/kpboonjit)

Article paru dans la revue Diplomatie n°100, « Le monde en 2050 », septembre-octobre 2019.
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