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Campagnes de désinformation : menace exagérée ou réel péril stratégique ?

De plus en plus d’États développent des capacités visant à mener des campagnes de désinformation contre des puissances adverses. Pour autant, les impacts stratégiques de ces activités continuent à faire débat. Que sait-on des effets de la désinformation à caractère géopolitique ?

Quel poids accorder aujourd’hui aux campagnes de désinformation orchestrées par certains États sur la scène internationale ? Agitées comme un péril majeur au lendemain de l’élection américaine de 2016, celles-ci font désormais l’objet d’une volte-face dans les débats stratégiques : des deux côtés de l’Atlantique, de plus en plus de chercheurs et de commentateurs viennent questionner leur portée géopolitique réelle. Alors que divers États investissent des ressources croissantes pour lutter contre les campagnes de désinformation étrangères, ces voix s’interrogent notamment sur les dangers potentiels d’exagérer, ou de mal gérer, le phénomène.

Or, quatre ans après l’électrochoc de l’ingérence russe de 2016 aux États-Unis, force est de constater que d’importantes inconnues demeurent sur la signification stratégique de la désinformation. Les campagnes de désinformation influent-elles véritablement sur l’opinion publique des pays visés ? Permettent-elles efficacement d’orienter les narratifs dominants sur les évènements internationaux ? Sait-on seulement comment mesurer leurs effets ? La réflexion stratégique semble à bien des égards être aux prises avec un spectre : le phénomène est trop inquiétant pour être ignoré, mais trop insaisissable pour être efficacement combattu.

Des capacités en plein essor

Les campagnes de désinformation sont-elles un simple leurre ou un réel péril stratégique ? Une chose est certaine : celles-ci sont de plus en plus fréquentes. Une étude de l’Oxford Internet Institute estimait fin 2019 que 70 pays avaient été touchés par le phénomène dans les trois dernières années, contre seulement 28 en 2017. Pour l’heure, une bonne partie de ces campagnes sont circonscrites à l’échelle domestique (de la part de régimes autoritaires contre leurs opposants par exemple), mais la composante internationale de la désinformation s’avère elle aussi en expansion : en sus des grandes puissances que l’on savait déjà à l’œuvre — comme la Russie et la Chine — d’autres, plus modestes, développent graduellement de telles capacités, comme l’Iran, l’Arabie saoudite, le Vénézuéla, l’Inde et le Pakistan (1).

Le même rapport démontrait par ailleurs une formalisation progressive des capacités de désinformation : près d’une trentaine d’États disposent désormais d’organisations permanentes spécifiquement destinées à mener des campagnes de désinformation ou de propagande en ligne (à nouveau, certains seulement à l’échelle domestique pour le moment). Il s’agit dans certains cas de « milices citoyennes » faiblement coordonnées par le gouvernement, dans d’autres, d’organes officiels formellement rattachés à l’appareil d’État et ayant reçu une formation à cet effet. Le Vénézuéla entretiendrait ainsi plusieurs « brigades » d’environ 500 trolls. La Chine, de son côté, en financerait une vaste réserve de près de 2 millions (la fameuse « Fifty-Cent Army »), mêlant des cyber-propagandistes à plein temps et des fonctionnaires sollicités en marge de leurs tâches ordinaires, le tout organisé autour de critères de recrutement précis et d’une grille salariale bien établie (2).

Un constat s’impose donc : si les sociétés ciblées ont des doutes sur l’incidence des campagnes de désinformation, les acteurs derrière celles-ci semblent pour leur part déterminés à y accorder des ressources significatives. Il importe par ailleurs de noter que les « pionniers » du domaine, la Russie et la Chine, ont historiquement développé en premier lieu ces capacités à des fins domestiques, avant de les déployer vers l’extérieur. Une tendance que l’on peut envisager de voir se reproduire dans d’autres pays, particulièrement si la perception d’une « course aux armements informationnels » s’étend sur la scène internationale. L’acquisition de telles capacités par l’Inde et le Pakistan est à cet égard révélatrice (3).

Un outil de « modelage »

L’enjeu demeure toutefois de savoir quels sont les impacts réels des campagnes de désinformation. Force est de constater que ceux-ci peuvent à l’occasion se révéler tragiquement tangibles : en novembre 1979, en marge de la prise d’otages de la grande mosquée de La Mecque, le KGB dissémina au Pakistan la rumeur que le gouvernement américain était secrètement derrière l’attaque. Des manifestants s’assemblèrent devant l’ambassade des États-Unis à Islamabad, des heurts éclatèrent, et un Marine en charge de la protection de l’ambassade ainsi que plusieurs membres du personnel perdirent la vie dans la foulée (4). Une opération de désinformation russe venait, de manière quasi directe, de causer des morts américaines.

Il s’avère toutefois souvent moins aisé de distinguer en quoi des campagnes informationnelles peuvent substantiellement infléchir les rapports de force internationaux. Pour le politologue Ben Buchanan, les campagnes de désinformation — comme le reste des moyens cyber — seraient moins une arme qu’un outil de « modelage » (shaping) de l’environnement géopolitique : les États les utiliseraient pour sculpter ou niveler certains champs de bataille à leur avantage, souvent en amont ou en marge d’autres actions extérieures plus conventionnelles (5).

Un bon exemple de cet argument peut être observé dans le cas de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 : en marge de ses manœuvres militaires offensives, Moscou mena une campagne de désinformation éclair visant à brouiller temporairement le déroulement des événements sur le terrain. Celle-ci contribua à ralentir la réaction des puissances occidentales, perplexes face aux nouvelles contradictoires qui proliféraient sur Internet, permettant ainsi à la Russie de les mettre devant un fait accompli (6). Sans modifier directement le rapport de force militaire, l’opération informationnelle aurait donc néanmoins contribué à remodeler un bref instant le terrain politico-diplomatique à l’avantage de la Russie.

Chaîne causale en question

Pour autant, il n’apparaît pas toujours — voire rarement — si évident de distinguer les mécanismes de cause à effet des campagnes de désinformation. Entre 1977 et 1979, le renseignement soviétique mena une vaste campagne de désinformation (dont le coût fut estimé à 200 millions de dollars) pour discréditer la fameuse bombe à neutrons tout juste développée par les États-Unis. Washington devait peu après renoncer à déployer la technologie, suggérant ainsi qu’une opération informationnelle pouvait pousser une grande puissance à renoncer à une arme pourtant inédite et développée à grands frais. Néanmoins, il n’a jamais pu être clairement établi quel avait été le poids respectif de la campagne soviétique et des importantes mobilisations pacifistes contre la bombe à neutrons dans différents pays européens à la même époque (7).

Le défi est d’autant plus grand que les organisations pilotant des campagnes de désinformation possèdent des intérêts corporatifs évidents à exagérer leurs succès. Qu’il s’agisse de services de renseignement ou d’usines à trolls, tous doivent justifier leur existence et leurs budgets et veulent accroître leur prestige et leur influence (8). Le dossier Cambridge Analytica révèle tout le caractère kafkaïen de cet enjeu : alors que nombre d’analyses mettent en doute les impacts générés par la firme britannique dans l’élection américaine de 2016 ou le référendum du Brexit, ce sont à bien des égards les discours triomphalistes de celle-ci face à ses clients potentiels qui ont alimenté les controverses quant à son influence (9).

Le cas démontre de surcroît que l’essor d’Internet et des réseaux sociaux, en dépit de montagnes de données désormais disponibles, n’est pas venu clarifier miraculeusement l’effet des campagnes de désinformation. Alors que Facebook estimait que 126 millions de ses utilisateurs avaient été « exposés » à des contenus fallacieux produits en Russie en marge de la présidentielle américaine de 2016, on n’en sait en définitive que très peu sur le résultat concret de cette campagne. Combien de ces internautes ont réellement prêté attention à ces publications apparues dans leur « feed  » ? Combien se sont laissés convaincre par leurs contenus ? Ceux-ci ont-ils seulement influencé partiellement leur décision de vote ?

Un vaste écosystème

De plus en plus de recherches issues du champ de la communication s’efforcent de nous renseigner davantage sur ces questions. Jusqu’ici cependant, les résultats s’avèrent ambigus : certaines études disent observer des changements notables d’attitudes politiques chez les personnes exposées à de la désinformation venue de l’étranger (10), d’autres suggèrent que cette dernière vient toucher avant tout les individus déjà prédisposés à la croire, et ne permet donc pas d’influencer significativement l’ensemble d’une population (11). L’enjeu est d’autant plus épineux qu’exagérer les impacts de telles campagnes risque d’en augmenter la portée : comme l’écrit le politologue Thomas Rid, « si une communauté ciblée croit qu’une campagne de désinformation a été un succès majeur, alors elle en a fait un succès majeur » (12).

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