Penser la guerre. Guerre et catégorisation

Transformée en catégorie analytique, la notion de guerre totale devient une logique de guerre définie par une articulation spécifique des enjeux, des objectifs et des moyens mis en œuvre, que peuvent partager ou non les belligérants, et qui repose en premier lieu sur une perception absolutisée des enjeux du conflit (1). L’objet du conflit est perçu, parce qu’il représente un bien fondamental pour un groupe donné, comme définitivement non négociable. L’objectif général qui en découle logiquement est d’imposer sa volonté à tout prix. Au service de cet objectif sont employés, dans la lutte, tous les moyens disponibles. L’emploi de l’ensemble des moyens disponibles possède une double dimension : qualitative, elle renvoie à l’extension des ressources jetées dans la guerre (extension des ressources militaires, des moyens de la lutte à des ressources extra-­militaires, extension des méthodes et des procédés) ; quantitative, elle renvoie à leur mobilisation. Mais le fait que tel groupe combattant possède, comparativement à son adversaire, peu de ressources est tout à fait compatible avec la logique de guerre totale. L’asymétrie des moyens aura simplement tendance à influer sur le style stratégique et tactique de celui qui est moins pourvu en ressources.

La logique de guerre totale ainsi définie est susceptible de revêtir des formes très diverses. Elle peut être associée à des modalités d’action dites conventionnelles ou non ; elle peut animer des acteurs étatiques ou non ; elle peut être associée à une stratégie générale de style direct ou indirect ; elle peut mobiliser des moyens industriels ou non ; on peut la retrouver motivant les acteurs de guerres civiles ou étrangères, de guerres nationales ou révolutionnaires, etc.

Transformée en logique d’action, on repère la guerre totale bien au-delà des deux guerres mondiales, comme l’ont pressenti ceux qui ont tenté d’appliquer la notion originelle aux guerres du Péloponnèse, à la guerre de Trente Ans, à certaines guerres d’indépendance, aux guerres de la Révolution et de l’Empire, etc.

La notion de guerre limitée est quant à elle communément comprise comme une guerre aux objectifs et moyens limités. Il manque de nouveau, pour comprendre sa logique, la référence première aux enjeux et une explicitation de l’articulation de l’ensemble. La logique de guerre limitée est celle d’une double limitation des objectifs et des moyens de la lutte par suite d’une perception relativisée des enjeux du conflit. Les enjeux sont dans ce cas jugés suffisamment importants pour justifier une guerre, mais ne mettent toutefois pas en péril ce que les sociétés conçoivent comme fondamental pour elles. Si l’objectif de l’action reste d’imposer sa volonté à l’adversaire, celui-ci est dépendant d’un calcul mettant en balance les risques de pertes et les espérances de gains. Les moyens engagés au départ dans la lutte sont donc inférieurs dans leur coût – humain, matériel, financier, politique, symbolique – aux avantages que l’on espère pouvoir obtenir de la victoire. Et si en cours de route il s’avère que le coût du conflit est plus élevé que prévu et qu’il en vient même à surpasser la valeur du gain que la victoire est susceptible d’offrir, l’objectif initial est redéfini. Il s’agit alors moins d’imposer sa volonté à l’adversaire que d’être face à lui dans une situation d’avantage militaire qui permette de négocier une sortie politique du conflit qui soit la moins éloignée possible de l’espérance de gain initiale.

Il est parfaitement possible de se trouver dans une logique de guerre limitée et de mener une action violente recherchant la décision par le combat, comme d’ailleurs d’engager dans celui-ci des moyens humains et matériels impressionnants. Ce n’est pas la plus ou moins grande violence qui distingue logique de guerre totale et logique de guerre limitée, mais le plus ou moins grand acharnement à poursuivre la lutte armée. De la même façon, ce n’est pas le volume absolu des ressources employées qui différencie les deux logiques, mais la proportion des ressources engagées relativement à l’ensemble de celles qui sont potentiellement disponibles.

Si entre les logiques de guerre totale et de guerre limitée il existe une rupture logique manifeste, celle-ci peut parfaitement être franchie au cours de l’action, qui est par définition une interaction dynamique. Il revient à l’analyste des conflits réels, historien, politiste ou sociologue, de saisir cet éventuel passage d’une logique dominante à une autre, de même que la manière chaque fois singulière dont empiriquement les différentes logiques s’incarnent, créant par exemple des situations historiques plus ou moins homogènes ou plus ou moins symétriques entre adversaires ou acteurs collectifs en présence. Surtout, il lui revient de comprendre pourquoi, le cas échéant, la trame principale d’un conflit réel du point de vue particulier de chaque belligérant s’avère, au regard des outils analytiques proposés, illogique  ; pourquoi, en d’autres termes, l’articulation des enjeux, des objectifs et des moyens de l’action militaire selon la logique d’un rapport d’adaptation réciproque, est parfois brouillée (2).

Notes

(1) L’enjeu est la valeur accordée par chaque belligérant à l’objet du conflit.

(2) Pour approfondir, voir Laure Bardiès, « Raisonnement stratégique et outils conceptuels : de la guerre aux logiques de guerre », Res Militaris, vol. 2, no 3, été 2012, http://​resmilitaris​.net/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​I​D​=​1​0​1​6​039

Légende de la photo en première page : La guerre procède d’une unicité : derrière les classifications, reste la « dialectique des volontés opposées utilisant la force pour résoudre leur différend ». (© DoD)

Article paru dans la revue DSI n°151, « Royal Marines : nouvelles missions, nouvelles visions », janvier-février 2021.
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