« Terminator, Uzi makers shootin’up Hollywood ». Techno-folklore et aberrations technologiques

La littérature sur les technologies militaires ne manque pas de contributions autour de leur histoire, de leur processus d’émergence, de leur description, mais aussi des processus décisionnels au cœur de la stratégie des moyens. Elle ne souligne cependant qu’en creux un phénomène particulier, que nous appellerons ici le techno-folklore. Ce dernier représente un danger pour ce qu’on pourrait appeler « la juste » ou « la bonne » innovation – soit celle qui fonctionne et constitue réellement un apport opérationnel.

Toutes celles et ceux qui observent l’évolution des technologies savent que l’objet est socialement construit : leur existence ne se suffit pas en soi. La technologie doit être « acceptée » pour devenir une véritable innovation. Cette acceptation passe par différentes phases : organisations et doctrines doivent évoluer, des exercices doivent être conduits pour déterminer si les choix ont été judicieux. Éventuellement, des processus d’adaptation marginaux doivent être mis en place, d’autant plus que la technologie évolue : la miniaturisation, la baisse des coûts ou une plus grande ergonomie peuvent changer le regard du praticien. In fine, les technologies sont considérées positivement ou négativement pour les forces, le politique ou l’industrie, mais elles peuvent tout aussi bien être mythifiées que déconsidérées.

Mythification et surestimation

Le pouvoir réel des technologies peut être surestimé, confinant au mythe. C’est typiquement le cas des « armes miracles » de l’Allemagne nazie. Le paradoxe est ici que les progrès technologiques allemands ont été bien réels, débouchant sur une série d’innovations de rupture largement couvertes par la littérature (2). C’est le cas pour la propulsion à réaction (Me‑262, Ar‑234, ailes volantes…), les missiles de croisière V‑1 et balistique V‑2, l’artillerie stratégique V‑3, les robots antichars Goliath, les missiles tactiques et armes guidées (Feuerlilie, Fritz‑X, etc.) ou les sous-­marins Elektroboote Type‑XXI et Type‑XXIII. C’est également le cas de la question du programme nucléaire (3). D’autres progrès ont été moins médiatisés, comme le système de vision nocturne IR ZG 1229 Vampir, qui constitue le premier système de ce type opérationnel au monde. Outre ces innovations, des systèmes plus classiques sont vantés pour leur efficacité, parfois bien réelle. Lors de la bataille de Koursk, les Tigre allemands avaient en moyenne un taux d’échange de 36 contre 1 (36 T‑34 détruits pour un Tigre). Pour les Panther, le taux était de 4,54 contre 1 (4).

Mais les apports de la technologie sont aussi mythifiés, avec pour corollaire le développement d’une croyance en la capacité des armements à infléchir seuls le cours des choses. Or c’était négliger plusieurs facteurs. Sur le plan de la stratégie militaire opérationnelle et pour reprendre le cas du front de l’Est, la combinaison d’éléments techniques (disposition de radios dans les chars allemands, meilleure capacité de récupération/réparation des blindés atteints) ne s’est pas montrée supérieure aux capacités stratégiques de Moscou (supériorité quantitative et conceptions tactiques et opératives plus efficientes). Nombre de décisions stratégiques allemandes étaient discutables et la technologie ne pouvait en aucun cas compenser la faiblesse conceptuelle. Même sur le plan de la stratégie militaire des moyens, la fascination pour les technologies prometteuses aboutit à un saupoudrage des moyens, finançant nombre de programmes, mais ne parvenant pas à en mener suffisamment à terme (5). C’est encore sans compter que l’hubris débouche sur des programmes terriblement coûteux, budgétairement et en ressources, mais dont l’utilité militaire reste douteuse, comme les « super chars » Elephant et Maus ou le canon sur rail Gustav.

Cette évolution semble a priori contre-­intuitive – la mobilisation de la science devrait appeler à une vision mesurée de ses effet. La vraie question n’est pourtant pas celle de la position des scientifiques, mais bien celle de l’appropriation politico-­stratégique de leurs travaux. Or la mythification technologique, reflet de celle du corps social et prolongement naturel de « l’homme nouveau », est une figure classique des régimes autoritaires et, singulièrement, des fascismes (6). Les domaines les plus techniquement intensifs – chemins de fer, aviation, chars, bâtiments de guerre – deviennent ainsi l’incarnation mécanique de la toute-­puissance d’un régime politique, sur la nature comme sur l’ennemi. Du reste, cette mythification ne touche pas uniquement les dirigeants nazis, mais aussi des analystes en mal de sensations fortes. L’après-­guerre voit apparaître tout un folklore et l’évocation de soucoupes volantes, de programmes antigravité, voire de bases dans l’Antarctique.

Quand le techno-folklore cache une manœuvre

Si le cas allemand est bien documenté, d’autres, plus récents, montrent que le piège d’une mythification n’est jamais très éloigné. Aux États-Unis, le programme d’Initiative de défense stratégique (IDS), officialisé en mars 1983, prolonge la vieille espérance américaine de disposer d’une défense antimissile puissante (7). Or l’architecture initiale de l’IDS repose sur une militarisation de l’espace et des plans grandioses de lancement de satellites intercepteurs intégrés en une défense multicouche. Lasers de puissance, canons à particules et systèmes cinétiques, dont des canons électromagnétiques, y jouent un rôle central, tout comme l’informatique et la figure de l’excellence technologique américaine du moment, la navette spatiale. Reste que si le projet trouve ses racines dans les travaux de physiciens nucléaires comme Edward Teller – le père de la bombe H américaine – il est très rapidement critiqué pour son impossibilité à être conduit (8). In fine, d’autres générations de projets émergent, notamment sous la pression de scientifiques réalistes : les armements à énergie dirigée sont considérés comme relevant du long terme et des intercepteurs cinétiques sont préférés (le tandem Brillant Pebbles/Brillant Eyes) à la fin des années 1980, avant que cette option ne soit elle-même abandonnée et que les travaux américains sur les antimissiles ne basculent sur leur structure actuelle.

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