« Terminator, Uzi makers shootin’up Hollywood ». Techno-folklore et aberrations technologiques

L’ensemble s’avère coûteux. En 1988, il est question de 170 milliards de dollars (soit environ 374 milliards de 2020) pour une première phase seulement capable d’intercepter 16 % des missiles russes (9). Reste que le programme, s’il ressortit à un techno-­folklore, a bel et bien eu des effets stratégiques. L’organisation mise en place a financé de nombreux travaux en recherche fondamentale et a fait faire des progrès considérables, au hardware informatique notamment. L’architecture des ordinateurs portables contemporains est pour partie issue de celle développée pour les calculateurs des satellites de l’IDS. Cette dernière a, avec d’autres programmes, imposé une forte pression sur l’économie soviétique. Si son rôle exact dans la chute de l’URSS reste débattu, il n’en demeure pas moins que l’URSS s’est également engagée dans une logique similaire jusqu’en 1987. Le premier tir d’une fusée Energiya a ainsi lancé un satellite Skif‑DM, qui devait être le précurseur d’un système antimissile spatial opérationnel et embarquait plusieurs de ses composants (10).

Le techno-folklore et une fascination pour les effets de la technologie peuvent aussi se coupler à des processus bureaucratiques où l’innovation est vue comme un impératif et un incitant de carrière. On peut s’interroger, à cet égard, sur les « nouvelles armes miracles » de la dissuasion russe évoquées par Vladimir Poutine en janvier 2019. En l’occurrence, à de véritables systèmes innovants – le missile balistique à lancement aérien Kinzhal (11) ou le drone sous-­marin d’attaque nucléaire Poseidon/Status‑6 (12) – se mêle un « missile de croisière à propulsion nucléaire » susceptible de rester en vol durant de très longues périodes, le Burevestnik. S’il a été testé à plusieurs reprises, ses échecs lui valent un code OTAN éloquent : « Skyfall ». Le type de propulsion évoqué laisse cependant sceptiques nombre d’observateurs et de physiciens, certains y voyant le reflet d’une inclination russe pour les pseudosciences (13).

Le cas américain en fournit un autre exemple – encore plus absurde – avec le financement d’un projet qui n’a, littéralement, reposé sur rien. C’est le cas de la bombe à hafnium, qui a focalisé quelques années l’attention de planificateurs au Pentagone et de la DARPA, à partir de 1997. L’utilisation d’un isomère de hafnium aurait ainsi permis de disposer de grenades d’une puissance de deux kilotonnes (14). Reste que les recherches conduites – s’appuyant sur des travaux dont certains ont été revus par les pairs – n’ont pas débouché et que bon nombre de scientifiques estimaient l’idée irréalisable. Elle prend cependant racine dans un environnement particulier, où l’inertie bureaucratique favorise de plus en plus la prise en considération d’idées farfelues… en contre-­pied d’une époque où les armées étaient vues comme conservatrices et suspicieuses à l’égard de l’innovation.

Faux gadget, vraie innovation

En effet, les technologies peuvent aussi être déconsidérées. Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, le laser et le GPS ont été, lors de leur apparition, considérés comme des gadgets dont on ne voyait pas très bien les possibilités d’application – aussi bien d’ailleurs dans le champ militaire que dans de nombreux champs civils. Le GPS est particulièrement intéressant de ce point de vue. Les prémices du GPS, qui devait succéder à Transit, surtout utile pour la navigation maritime, mais aussi à d’autres programmes, remontent au début des années 1960 et au programme 621B, sous la houlette du colonel (US Air Force) Francis Kane. Ce dernier envisage un système différent, interarmées, plus précis et fournissant en permanence une position. Mais il fait face à une série de blocages institutionnels et à un doute sur la pertinence même du concept, les techniques de navigation utilisées jusque-là étant considérées comme satisfaisantes (15). Si le premier satellite est lancé en 1978, l’usage n’est cependant pas encore répandu. De facto, il faut attendre que la constellation soit étoffée, mais aussi que le système gagne en ergonomie. Les premiers récepteurs à disposition de l’infanterie sont portatifs plus que portables : lourds et encombrants, ils sont loin d’avoir la précision actuelle.

Surtout, l’utilité sociale ne se développe que plus tardivement. En 1983, la destruction du vol KAL 007, un B‑747 sud-­coréen abattu par la chasse soviétique après avoir dévié de sa route, montre l’importance d’une navigation précise et de la redondance des systèmes. Mais il faut surtout attendre le début des années 1990 pour que l’idée d’un guidage des armements par GPS émerge. Des AGM‑86 dotés de charges conventionnelles sont utilisés pour la première fois au combat, dans le plus grand secret, pendant « Tempête du désert » – durant laquelle le service de navigation est utilisé relativement massivement. Mais il faut attendre 1999 – près de vingt ans après le lancement du premier satellite GPS – pour voir un premier usage au combat des bombes JDAM à guidage GPS. Les applications du GPS se sont depuis lors considérablement accrues, dans les domaines civil comme militaire. Le folklore technologique n’en est donc pas toujours un.

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