Magazine Moyen-Orient

Les combattantes kurdes dans le regard médiatique : une fascination occidentale

La seconde guerre civile irakienne (2013-2017) et la guerre syrienne (depuis 2011) ont pour point commun de compter la « question kurde » parmi leurs complexes enjeux. Ces conflits ont engendré une conséquence inattendue : les productions culturelles traitant du rôle joué par les militantes kurdes se sont multipliées. On peut citer, entre autres exemples, les documentaires Terre de Roses (2016), de Zaynê Akyol, Kurdistan, la guerre des filles (2016), de Mylène Sauloy, Filles du feu (2017), de Stéphane Breton, le film de fiction Les Filles du soleil (2018), d’Eva Husson, la pièce de théâtre Mon ange (2017), de Henry Naylor. Comment expliquer cette fascination pour la question kurde, pourtant brûlante au Moyen-Orient depuis le début du XXe siècle ? (1)

Si l’assassinat à Paris, en janvier 2013, de trois militantes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a attiré les regards de nombreux médias, c’est surtout la résistance militaire kurde à l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) dans le Rojava, en Syrie, et le Sinjar, dans le Kurdistan irakien, qui a passionné l’opinion publique. L’EI est l’ennemi public numéro un de l’Occident en cette seconde décennie du XXIe siècle, du fait des barbares attentats perpétrés sur le territoire européen depuis 2014 et de la nature idéologique meurtrière et obscurantiste du mouvement. Toutefois, tout ennemi de Daech, que cela soit l’armée de Bachar al-­Assad (depuis 2000) ou le Hezbollah ­libanais, ne gagne pas l’affection de l’opinion publique occidentale. Ce sont les brigades féminines (YPJ) des Unités de défense du peuple (YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD), organisation sœur du PKK en Syrie, qui semblent fasciner ; leur devise, « Femmes ! Vie ! Liberté ! », séduit autant qu’elle casse de préjugés.

Des femmes en armes

Les YPJ, ces « filles du feu » ou « du soleil », dans le langage cinématographique européen, sont ardentes, brûlantes, vivantes. Elles montrent un autre visage de la femme au Moyen-Orient : loin du stéréotype de la veuve de guerre éplorée, ces peshmerga prennent les armes pour défendre leurs droits aux côtés de leurs homologues masculins, et il n’est pas rare qu’elles soient aux commandes. Les djihadistes de l’EI craignent de mourir sous leurs balles, car, tous martyrs qu’ils soient, leur idéologie établit que les projectiles d’une femme ferment les portes du paradis. Pour une fois que les préjugés sexistes jouent en faveur des femmes, les YPJ ne boudent pas leur plaisir. Le documentaire Filles du feu, de Stéphane Breton, est issu des centaines d’heures de rushes qu’il a rapportés de huit mois passés au Rojava, vagabondant, caméra à l’épaule, dans les montagnes syriennes avec les YPG. En opposition au classique reportage de guerre, il capture avec pudeur la tragédie dans laquelle évoluent les peshmerga, sans s’y résigner. Leur camaraderie et leur combativité émeuvent, l’autorité douce et efficace des commandantes conquiert. Il livre des images brutes, sans commentaires, sans voix off intimant ses émotions au spectateur. Stéphane Breton dévoile une tendre déclaration d’amour au peuple kurde et à ces femmes.

Une fois la liberté garantie et les armes déposées, l’idéal défendu par la révolution kurde, d’inspiration marxiste-léniniste, est un modèle de société égalitaire, féministe et écologiste, récusant le modèle patriarcal qui gangrène le Moyen-Orient. Prônant le « confédéralisme démocratique », l’idéologie du PKK aspire à l’émancipation de son peuple, y compris des femmes. Pour autant, certains affirment que l’histoire du mouvement n’est pas sans comporter de dérives autoritaires. Dans La commune du Rojava : L’alternative kurde à l’État-nation, de Stephen Bouquin, Mireille Court et Chris Den Hond (dir., Éditions Syllepse, 2017), les auteurs rappellent que les partis kurdes concurrents du PKK sont réprimés et marginalisés du champ politique et que le culte du chef, Abdullah Öcalan (fondateur du PKK emprisonné en Turquie depuis 1999), est dans l’ADN de la lutte pour l’autonomie kurde. En témoigne l’un des slogans les plus populaires du Rojava : « Bê serok jiyan nebê » (« Sans chef il n’y a pas de vie possible »). Le reportage Syrie : Les amazones de Raqqa (2017), de Miyuki Droz Aramaki et Marine Pradel, fait preuve d’un certain scepticisme à l’égard de cette vision idéalisée : la journaliste y rencontre des combattantes impliquées dans la libération de la ville, en octobre 2017, en commentant : « Ces recrues féminines sont mises en avant par les Kurdes pour séduire l’Occident », mais sans dévaloriser pour autant leur rôle au front.

De cette utopie politique à appréhender avec nuances, que retenir ? Les femmes kurdes sont-elles utilisées par la cause qu’elles défendent pour séduire les médias étrangers, ou sont-elles les actrices de leur propre libération ? À l’heure où il importe de réviser nos prismes d’appréhension de la question féminine afin de les défaire des automatismes victimaires et instrumentalistes, privilégions la seconde option.n

Note
(1) Boris James, « Les années PKK », in En attendant Nadeau, 22 février 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Combattante des Unités de défense du peuple (YPG) dans Filles du feu, de Stéphane Breton. © DR

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°41, « Kurdistan syrien : réalité politique ou utopie ? », janvier-mars 2019.

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