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Mozambique : une armée fragile face au djihadisme

Sans surprise, le mouvement profite de facteurs sociaux qui attisent le mécontentement, à commencer par le nombre de jeunes sans emploi. Par ailleurs, alors que le pays compte environ 20 % de musulmans, ils représentent plus de 50 % des populations du nord. Les habitants de cette région suscitent la méfiance des autorités dans un pays majoritairement chrétien. À cela s’ajoutent une corruption omniprésente, l’existence de trafics divers (pierres précieuses, bois, ivoire, drogue) et la faiblesse des FDS. En 2020, le mouvement se compose principalement de Mozambicains, mais aussi de Tanzaniens et de Somaliens. Pretoria craint aussi que des ressortissants sud-­africains ayant précédemment rejoint l’EI en Syrie et Irak ne s’y replient (3).

De l’automne 2017 à l’automne 2018, environ 200 personnes sont tuées par les insurgés lors d’une cinquantaine d’attaques. Leurs motivations religieuses sont alors encore incertaines. L’hypothèse d’une proximité avec les Shabaabs somaliens est évoquée, mais sans preuves tangibles. Des observateurs soupçonnent néanmoins l’émergence d’un foyer djihadiste. La première attaque d’Ansar al-Sunna survient le 5 octobre 2017 avec un raid mené par une quarantaine d’hommes contre trois postes de police à Mocímboa da Praia. Deux policiers et 14 assaillants sont tués. En juin 2019, l’EI revendique sa première attaque sur le sol du Mozambique, contre le village de Metubi, puis suivent d’autres attaques, toujours revendiquées par l’EI.

Les FADM sont engagées, en particulier le bataillon d’infanterie de marine, au sein d’une force conjointe opérationnelle qui inclut des éléments de police et des services de renseignement militaires. Néanmoins, les moyens militaires et paramilitaires, effectifs et matériel, restent faibles. Les rapports entre FADM et police sont exécrables. Des groupes d’autodéfense civils se constituent, mais les djihadistes profitent des armes légères prises aux gouvernementaux, toujours en plus grand nombre. Aux attaques islamistes répondent des contre-­attaques maladroites des gouvernementaux. Dans la défensive, les unités mozambicaines sont mauvaises, avec des positions mal préparées, un laxisme terrible, l’absence de coordination entre les unités… Le pouvoir tente aussi une approche plus indirecte : une Agence de développement pour le Nord est créée et des négociations paraissent même avoir été envisagées avec les djihadistes.

Durant l’été 2019, Maputo fait appel à l’aide russe. En août, le président mozambicain, Filipe Nyusi, rencontre Vladimir Poutine à Moscou. Dans le même temps, des sociétés militaires privées regroupant des vétérans sud-­africains particulièrement expérimentés et connaisseurs de la zone proposent leurs services. Mais ce sont finalement les Russes qui l’emportent, « moins chers » et surtout proches du Kremlin, ce qui est synonyme d’opportunités quant à l’obtention d’équipements. Le 13 septembre, les premiers éléments de la société militaire privée Wagner arrivent par avion. Ils sont notamment basés dans le nord du pays pour jouer le rôle de conseillers militaires (4).

Cette société est une probable « filiale » du GRU (5) ou au moins du secteur de la défense russe (6), permettant à Moscou d’agir hors contraintes diplomatiques formelles. Elle possède une vingtaine de représentations en Afrique et est intervenue en Centrafrique, au Soudan et en Libye. Début octobre 2019, les Russes permettent très temporairement aux gouvernementaux de reprendre l’ascendant sur les djihadistes. Tandis que Moscou dément tout engagement au Mozambique, une importante cargaison d’armes, notamment destinée au Groupe Wagner, est débarquée à Narcala. Environ 200 Russes et trois hélicoptères (Mi‑24 et Mi‑171Sh) utilisés par la société se trouvent alors dans le pays. Parallèlement, les Russes mettent un œuvre une offensive d’influence sur les réseaux sociaux. Les bons résultats des actions militaires et de la politique de Maputo y sont mis en exergue, en décalage avec la réalité.

Sur le terrain, la situation est mauvaise. Du côté de l’ennemi, il ne fait plus de doute que l’EI a affermi son influence, englobant le mouvement Ansar al-Sunna mozambicain dans sa « province en Afrique centrale » (Islamic State’s Central Africa Province – ISCAP). Certains éléments djihadistes de l’ISCAP seraient même chapeautés par des Syriens (7) et donc, possiblement au Mozambique. Les victoires permettent aux islamistes de s’emparer d’un butin considérable, dont plusieurs mortiers. Le moral des FADM est catastrophique et les djihadistes exploitent cette faiblesse. Avant de nombreuses attaques, ils avertissent haut et fort qu’ils vont frapper et où ils vont le faire. En conséquence, lorsqu’ils attaquent, les FDS ont déserté leurs positions. De plus, la lutte entre les djihadistes et les Russes gagne en intensité. Les premiers paraissent viser tout particulièrement les seconds. Grâce aux liens avec les autres régions où est implanté l’EI, des renforts se seraient infiltrés dans le nord du Mozambique afin d’empêcher les éléments du Groupe Wagner de créer des conditions favorables à une reprise de l’initiative gouvernementale (8).

Le 10 octobre, deux Russes sont tués. Le 27, un élément de soldats mozambicains encadrés par des Russes tombe dans une embuscade. Cinq conseillers militaires et 20 Mozambicains sont tués. Courant novembre, les rapports entre gouvernementaux et Russes se tendent en raison de la déplorable inefficacité des FADM. La coopération sur le terrain s’interrompt, jusqu’à cesser complètement. Les Russes paraissent avoir été « légers » sur le plan du renseignement d’intérêt militaire et avoir mal évalué la situation (9). Fin novembre 2019, une partie des conseillers militaires russes présents au Mozambique sont retirés. Seuls quelques éléments restent à Pemba (capitale de la province), à Nacala (leur base principale) et à Mocímboa da Praia. Théoriquement en violation de la législation américaine, Erik Prince, fondateur de Blackwater, propose au Groupe Wagner d’appuyer son action au Mozambique (10), ce que déclinent les Russes.

En février 2020, ExxonMobil et Total, particulièrement concernés par les projets dans le Cabo Delgado, demandent à Maputo de renforcer la sécurité de la province en portant les effectifs de la force opérationnelle conjointe (FADM, police, contractors) à 800 hommes alors qu’elle n’en compte qu’environ 500. La situation est d’autant plus difficile qu’en mars, plus aucun personnel du Groupe Wagner ne travaille aux côtés des FADM (11). Le 23 mars les djihadistes prennent le chef-lieu de district Mocímboa da Praia. Les forces gouvernementales qui tiennent la ville sont mises en déroute par une attaque venue à la fois des terres et de la mer. La surprise est totale et la rumeur veut que les éléments qui protégeaient la localité dormaient au moment de l’attaque djihadiste et manquaient de munitions. Les assaillants qui se répandent dans les rues veillent à se montrer disciplinés, évitant à dessein les massacres, n’exécutant « que » des gouvernementaux, distribuant des vivres aux civils. Par cette attitude, ils rompent avec les crimes qu’ils commettent depuis 2017. Cette entreprise de « séduction » n’aura cependant pas de lendemain et les assassinats de masse reprendront vite. Quoi qu’il en soit, à Mocímboa da Praia, les djihadistes se retirent dans les heures qui suivent leur victoire.

Les contractors sud-africains

En avril 2020, les djihadistes lancent les premières attaques dans le district de Muidumbe. Des combats se multiplient aussi dans le district de Mocímboa da Praia. Maputo se tourne vers les conseillers militaires privés sud-­africains, dont les offres avaient d’abord été rejetées au profit des Russes. Un contrat est signé avec Dyck Advisory Group (DAG). Il prévoit le déploiement d’une trentaine d’hommes et d’au moins trois hélicoptères (12) pour une période de trois mois. Ils entrent en action début avril 2020 en contribuant grandement à bloquer l’avancée des djihadistes sur Pemba et à reprendre plusieurs villages en mai. Non sans pertes : une Gazelle est abattue le 10 avril (13) lors d’une attaque mal préparée contre les îles Qirimbas.

Si ces renforts augmentent l’efficacité des gouvernementaux, des témoignages dénoncent des tirs imprécis depuis les hélicoptères, touchant aussi bien civils innocents que djihadistes. Les conseillers sud-­africains essaient en mettre en œuvre, comme lors du conflit rhodésien une quarantaine d’années plus tôt, la méthode des « Fireforce » (les Gazelle servant de gunships). Celle-ci exige toutefois de disposer d’éléments héliportables et de troupes au sol très bien entraînées et efficaces, ce qui ne correspond pas aux caractéristiques des FADM. En dépit de cela, grâce aux Sud-­Africains, les FADM récupèrent au moins deux blindés précédemment perdus tout en contraignant les djihadistes à se replier dans les districts de Palma et de Nangade, plus au nord. Le 15 juin, un Bat Hawk en mission de reconnaissance est perdu accidentellement.

Concomitamment, des discussions sont menées avec l’Afrique du Sud afin d’obtenir une intervention militaire sud-­africaine. Ce qui n’est pas simple avec une armée touchée par des décennies de réductions budgétaires et de problèmes divers, sur la brèche en permanence aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières. Par commodité, Pretoria ferme les yeux sur l’action de DAG au Mozambique alors que l’entreprise paraît ne pas tout à fait respecter la législation sud-africaine sur les sociétés militaires privées. Un autre problème se pose : lorsque l’Afrique du Sud se dit prête à intervenir dans le domaine des forces spéciales et du renseignement militaire, elle précise que cela ne sera possible que si le Mozambique en fait officiellement la demande… ce qui tarde à venir.

Malgré les efforts de DAG, Mocímboa da Praia tombe une deuxième fois, le 27 juin 2020, avant une opération de reconquête qui aboutit à la reprise de la ville, le 30 juin. En juillet, le contrat de DAG est prolongé d’au moins six mois (14). Malheureusement, les FDS ne réussissent pas à conserver Mocímboa da Praia. À l’aube du 12 août, après avoir infligé plusieurs revers aux forces gouvernementales depuis le 5, les djihadistes s’en emparent pour la troisième fois. Une partie des gouvernementaux réussit à fuir vers le nord, notamment avec des embarcations, mais une centaine sont tués (15). Au cours du repli, un patrouilleur HSI‑32 est touché par un tir de RPG‑7. L’attaque semble avoir été menée avec, dans un premier temps, des djihadistes en civil qui se sont infiltrés dans la ville. Comme souvent, les FDS manquent de munitions.

Les tentatives des FADM pour reprendre Mocímboa da Praia sont vaines. Si la ville aimante ainsi l’attention des djihadistes, elle le doit à son importance économique, au centre de projets d’exploitation offshore du gaz naturel, d’une valeur d’environ 60 milliards de dollars. Le début de l’exploitation était prévu pour 2022 avec les premiers effets notables en termes de revenus à partir de 2028. La capture de la ville et la dégradation de la situation générale dans le nord (16) conduisent le Mozambique à demander le 16 septembre 2020 l’aide de l’Union européenne (UE) pour l’entraînement et la logistique des FADM ainsi qu’un soutien médical et humanitaire. De son côté, Washington sollicite le Zimbabwe afin qu’il intervienne aux côtés des Mozambicains. Le 14 octobre, le conflit s’étend au-delà des frontières du pays, avec un raid contre le village de Mtwara, en Tanzanie. Malgré cela, ni la communauté économique dont dépend le Mozambique (17) ni l’Union africaine ne sont capables d’apporter une aide rapide et concrète à Maputo. Il est vrai que le Mozambique n’est pas particulièrement enclin à solliciter cette aide auprès de ses voisins.

En revanche, un mémorandum est signé entre Maputo et la société Total afin de faciliter les opérations des FADM dans le Cabo Delgado et, de fait, la protection du projet porté par la firme (d’une valeur d’environ 20 milliards de dollars). Ce qu’une partie de l’opposition mozambicaine observe avec méfiance, le principe soulevant de nombreuses questions quant à la souveraineté nationale. L’idée, dont les contours sont mal connus, n’est pas nouvelle et elle a déjà été ébauchée par le prédécesseur de Total pour le projet concerné. Elle consiste à permettre le renforcement de la force opérationnelle conjointe mozambicaine, en faisant grimper ses effectifs à 3 000 hommes. Pour cela, Total devrait augmenter les revenus octroyés et étoffer les capacités des FADM en passant par des sociétés privées (formation/entraînement ?). De plus, la firme prend à sa charge le ravitaillement alimentaire d’une partie des FADM affectées à la force opérationnelle conjointe (18).
ExxonMobil et Eni financent eux aussi les efforts du pouvoir. Si le concept est critiqué par des associations, il est toutefois difficile de procéder autrement. Ce financement, pour malsain (19) qu’il apparaisse, est la seule manière d’empêcher l’écroulement du Cabo Delgado. Prosaïquement, l’État mozambicain est corrompu, mais, sans argent et sans soutien extérieur solide aux FADM, le Cabo Delgado reviendra à l’ISCAP qui s’étendra ensuite.

Le 9 octobre, l’UE répond favorablement à la demande d’aide de Maputo, mais avec des conditions strictes, alors que les forces gouvernementales sont accusées de violences, dont de nombreuses exécutions extrajudiciaires. Le pouvoir affirme dans un premier temps que les exactions sont commises par des djihadistes vêtus comme des militaires. Cependant, les nombreux témoignages démontrent que les gouvernementaux mènent une « très sale guerre », avec des méthodes (20) qui servent l’ennemi quand bien même celui-ci n’est pas en reste en matière d’atrocités (21). Sur cette question, les firmes pétrolières pourraient jouer un rôle important en usant de leur influence sur le pouvoir, et ce d’autant plus qu’elles courent le risque de se trouver au cœur de scandales pour avoir été « complices » de crimes commis par les FADM.

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