Promesses et faiblesses de l’Éthiopie

Après la Seconde Guerre mondiale, l’empereur Hailé Sélassié, profondément marqué par la pusillanimité des Européens lors de l’invasion de son pays, prit conscience que seuls les États-Unis étaient en mesure de garantir la sécurité du royaume face aux succès des mouvements socialistes et républicains en Afrique. L’Éthiopie deviendra l’un de leurs meilleurs alliés en Afrique, jusqu’au renversement de la monarchie en 1974. Forte d’une histoire trimillénaire et fière du courage de ses enfants (la victoire d’Adoua en 1806 reste commémorée avec ferveur encore aujourd’hui (6)), pionnière de l’anticolonialisme (7), l’Éthiopie du négus occupe une place à part dans cette Afrique qui accède à l’indépendance. Pragmatique, Hailé Sélassié assista à la conférence de Bandung en 1955, puis fut médiateur dans de nombreuses crises africaines (comme au Congo ou au Sahara occidental).

Le renversement de la monarchie, puis les longues et meurtrières années de la dictature marxiste et athée d’Hailé Mariam Mengistu (1977-1991) ainsi que les évolutions démographiques auraient dû affaiblir le discours d’une Éthiopie porteuse du message chrétien. Une nation où l’islam est pratiqué par le tiers de la population (essentiellement dans les provinces de l’Oromia, de Somali, de l’Afar et du Harär) et qui pourrait au milieu de ce siècle devenir la confession majoritaire.

Un complexe obsidional

Le système politique autoritaire limite étroitement l’expression publique des mouvements musulmans, aisément qualifiés de relais de l’ennemi, érythréen ou somalien. Le contrôle de l’appareil d’État par les anciens combattants du Front populaire de libération du Tigré (notamment au poste de chef d’état-major de l’armée) contribue à perpétuer cette domination chrétienne face à la minorité musulmane (8).

La crainte de l’islam reste prégnante avec le souvenir des douloureuses conquêtes menées par Ahmed Ibn Ibrahim Al-Ghazi au début du XVIe siècle. Originaire du sultanat d’Adal, qui s’étendait au bord de la mer Rouge (un espace qui recouvre aujourd’hui une partie de l’Érythrée et du Somaliland), ce guerrier conquit la quasi-totalité de l’Abyssinie. Seule l’intervention d’un corps expéditionnaire envoyé par le Portugal permit de sauver la population chrétienne réfugiée sur les hauts plateaux septentrionaux. Lors du conflit de l’Ogaden contre la Somalie (1977-1978), H. Mengistu n’avait pas hésité à invoquer cette peur ancestrale de l’envahisseur musulman afin de galvaniser ses partisans. La désagrégation de la Somalie depuis 1991 a ravivé cette crainte d’une invasion étrangère. L’Éthiopie a l’un des budgets militaires (500 millions de dollars annuels) parmi les plus élevés d’Afrique subsaharienne, au 7e rang selon les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). Cette capacité opérationnelle lui permet d’être, en janvier 2020, le premier contributeur de Casques bleus des Nations unies (avec plus de 6600 hommes et femmes), mais ses troupes sont essentiellement engagées en Somalie et au Soudan du Sud. À plusieurs reprises (1996, 2004 puis 2006-2009), l’armée éthiopienne est intervenue en Somalie, afin de détruire des camps d’entraînement de mouvements terroristes. Depuis lors, des troupes éthiopiennes participent toujours aux combats, mais dans un cadre multilatéral (la Mission de l’Union africaine en Somalie). Cet engagement vise à circonscrire le conflit somalien et à éviter que, par métastase, l’islam radical ne se diffuse en Éthiopie. Il s’agit également de priver de soutiens logistiques les mouvements rebelles établis en Somalie, comme le Front national de libération de l’Ogaden.

La qualité des hommes aguerris par de longues années de combat ne compense pas la vétusté du matériel en service (notamment les MiG-21, ou les hélicoptères Alouette-III, livrés par la France dans les années 1970). Les pouvoirs publics veulent conserver une crédibilité d’action sans que les dépenses militaires ne pèsent trop sur le budget national.

La diplomatie a comme finalité d’assurer la stabilité intérieure du pays, condition sine qua non pour parvenir au développement économique. Avec l’Érythrée et la Somalie, qui constituent les deux principales menaces, Addis-Abeba privilégie la diplomatie (un accord de paix a été conclu en juillet 2018 avec l’Érythrée, vingt ans après la guerre fratricide qui fit probablement près de 80 000 morts) et ne prévoit la force qu’en dernier recours. Il s’agit aussi d’atténuer les risques que font peser les mouvements armés séparatistes, comme ceux de l’Ogaden ou de l’Oromia, qui bénéficient d’un soutien financier et logistique de ces pays frontaliers. Les relations avec les pays arabes, particulièrement l’Égypte à cause de la gestion commune du Nil (9), mais également l’Arabie saoudite et le Qatar (qui accueillent de fortes communautés érythréennes) constituent une autre préoccupation.

Comme son prédécesseur Meles Zenawi, Abiy Ahmed (le Premier ministre depuis avril 2018) entend porter la voix de l’Afrique sur la scène internationale, fort de ses résultats économiques. L’attribution du prix Nobel de la paix en octobre 2019 récompense ses efforts de réconciliation diplomatique avec l’Érythrée et, plus globalement, sa gestion des affaires publiques. Les perspectives qu’offre le marché éthiopien (notamment le programme de privatisation des entreprises publiques comme Ethio Telecom) et le rôle militaire régional exercé par Addis-Abeba amènent les Occidentaux à modérer leurs critiques envers un pouvoir pourtant peu démocratique.

L’Éthiopie a représenté l’Afrique à plusieurs sommets du G20, notamment ceux de Toronto (2010), de Los Cabos au Mexique (2012) puis de Saint-Pétersbourg (2013), et devrait accueillir en 2020 une session régionale du Forum économique mondial, qui se tient habituellement à Davos, en Suisse.

Les fragilités d’une nation
Défis démographiques et politiques

L’Éthiopie survivra-t-elle en 2050 ? La question mérite d’être posée puisque deux défis aux conséquences majeures sont à relever. En premier lieu, la croissance démographique a été très soutenue depuis les années 1960, pour des raisons assez communes aux pays africains (besoin de main-d’œuvre agricole, absence de moyens contraceptifs, poids des religions). Si le taux de fécondité est en constante diminution (il est passé de plus de 7 enfants par femme en 1985 à plus de 4 trente ans plus tard), la population a néanmoins été multipliée par cinq en un demi-siècle, pour atteindre selon les données du dernier recensement de l’été 2019, 112 millions et selon les projections (10), 137 millions en 2037. Les pouvoirs publics pourront-ils consentir les ressources financières nécessaires pour éduquer et nourrir cette population ? Et cette jeunesse, qui dans sa majorité est née après le renversement de Mengistu, acceptera-t-elle encore longtemps de subir le système autoritaire actuel ?

Une fragile unité territoriale

L’autre grande incertitude relève de l’organisation administrative du pays. L’Éthiopie a toujours été dirigée par les populations installées dans la partie septentrionale du pays, les Tigréens à l’époque du royaume d’Aksoum, puis les Amharas, principaux artisans de la reconquête engagée par Ménélik II (1889-1913). Cette prééminence s’est constatée à l’époque impériale et s’est poursuivie sous Mengistu en dépit de ses discours unificateurs. La nouvelle Constitution promulguée en 1994 reconnaît dans son article 39, alinéa 4, un droit formel à la sécession des provinces, pour satisfaire les peuples des territoires comme l’Oromia (11) ou l’Ogaden, annexés sous le règne de Ménélik II et qui eurent longtemps des tentations séparatistes. Un ethno-fédéralisme a été institué, puisque le pays est constitué de neuf États fédérés, dont la plupart correspondent à une minorité ethnique, et de deux administrations urbaines, Addis-Abeba et Dire Dawa. Aujourd’hui, le cœur économique de l’Éthiopie se déplace vers le sud, grâce à la mise en valeur de son potentiel agricole et à sa proximité avec le port de Djibouti. Ces populations du centre et du sud du pays comme les Oromos s’estiment ignorées par la minorité tigréenne, qui a pris le pouvoir en 1991, en renversant le régime de Mengistu, au terme d’une longue guerre menée par le Front populaire de libération du Tigré (FPLT). Ce mouvement fut à l’origine de la fondation du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), une coalition électorale censée représenter toutes les nations du pays, mais au sein de laquelle le FPLT reste le primus inter pares. Si la minorité tigréenne reste très présente dans l’économie et l’appareil de sécurité, son effacement est inéluctable, accentué par son faible poids démographique (7 % de la population).

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