Promesses et faiblesses de l’Éthiopie

Dans un souci d’apaisement, le pouvoir a été davantage partagé puisque le chef de l’État (dont le rôle est honorifique) est une femme amhara, Sahle-Work Zewde, et que le Premier ministre, Abiy Ahmed, est d’origine oromo par son père, mais amhara par sa mère. Mais une large partie de l’électorat oromo, surtout au sein de la jeunesse, ne se satisfait pas de ces évolutions institutionnelles et a fait du journaliste Jawar Mohammed son porte-parole. Très présent sur les réseaux sociaux et fondateur d’une chaîne de télévision installée aux États-Unis, Jawar Mohammed se présente comme le défenseur du peuple oromo et le principal opposant à Abiy Ahmed. Ses détracteurs l’accusent de mettre en péril la fragile unité du pays en réclamant une décentralisation du pouvoir, et d’encourager ses partisans à commettre des actes de violence pour se faire entendre. À l’automne 2019, dans la région de l’Oromia, près d’une centaine de personnes perdirent la vie dans des affrontements entre des militants oromos et d’autres minorités ethniques, jugées indésirables.

Perspectives électorales à l’heure de la COVID-19

À la fin de l’été 2020 devait se tenir le 6e scrutin législatif depuis le renversement du régime militaire (1991). Mais la commission électorale a annoncé, mardi 31 mars, le report sine die des élections générales initialement prévues le 29 août, l’épidémie de COVID-19 ayant commencé à se répandre dans le pays, laissant craindre une grave crise sanitaire. Les infrastructures médicales sont dans un état déplorable et le confinement de la population, qui vit principalement de l’agriculture, semble difficile à envisager. Néanmoins, la population est jeune (7 % seulement ont plus de 55 ans) et a priori moins vulnérable à la maladie.

Deux hypothèses semblent se dessiner :

• le FDRPE — que le Premier ministre Abiy Ahmed a décidé fin décembre 2019 de transformer en un parti politique unifié, le Parti éthiopien de la Prospérité — demeure majoritaire à la chambre basse du Parlement, mais il accepte de partager le pouvoir avec les formations d’opposition, permettant ainsi d’engager une progressive transition démocratique ;

• dans une deuxième hypothèse, le Parti de la Prospérité (ex-FDRPE) conserve une très large majorité d’élus au Parlement, en recourant à des pratiques frauduleuses. La contestation qui en découlera nécessairement sera in fine réprimée au prétexte que seul un État autoritaire peut assurer la poursuite du développement industriel. Mais l’électorat se résignera-t-il une fois de plus au silence ? Le pays pourrait alors basculer dans la violence, avec des conséquences irrémédiables.

Éthiopie : entre développement et instabilités

Notes

(1) Données de la Banque mondiale.

(2) Lire par exemple le rapport 2018 du Fonds monétaire international sur la situation économique de l’Éthiopie : IMF Country Report no 18/354, 4 décembre 2018.

(3) Selon les données de l’Organisation internationale du travail (OIT), le salaire mensuel moyen est de 72 dollars en Éthiopie contre 140 en Indonésie et 850 en Chine.

(4) Les feuilles de cet arbuste sont mâchées et produisent un effet comparable aux amphétamines (résistance à la fatigue, euphorie). Le qat est considéré comme un produit stupéfiant en France.

(5) L’Église d’Éthiopie est entièrement indépendante des autres Églises chrétiennes (catholique, protestante ou orthodoxe) depuis le concile de Chalcédoine (451), au même titre que l’Église copte d’Égypte.

(6) En mars 1896, le corps expéditionnaire italien sera tenu en échec par l’armée de Ménélik II, à Adoua, une ville située dans le Nord de l’Éthiopie. Cet échec, l’un des premiers pour une armée européenne, eut un retentissement international.

(7) Après l’invasion de l’Éthiopie par l’armée italienne en 1935, Hailé Sélassié se rendit au siège de la Société des Nations (SDN), à Genève, pour prononcer un discours resté célèbre, dans lequel il dénonce les atrocités commises par l’armée de Mussolini et la passivité de la communauté internationale.

(8) Il s’agit surtout pour l’État d’exercer un contrôle étroit sur l’ensemble de la société civile éthiopienne à travers des mouvements de masse, comme la Ligue de la jeunesse, ou religieux, comme le Conseil suprême des affaires islamique d’Éthiopie.

(9) Jean-Nicolas Bach et Jean-Pierre Bat, « Diplomaties du Nil dans la Corne de l’Afrique », Diplomatie, no 95, nov.-déc. 2018 [En ligne sur Areion24​.news].

(10) Central Statistical Agency, Population Projections for Ethiopia, 2007-2037, disponible à l’adresse http://​www​.csa​.gov​.et

(11) Les Oromos représentent le groupe ethnique le plus nombreux du pays (de l’ordre du tiers de la population).

Les périphéries contestées de l’Éthiopie
L’Éthiopie a été confrontée à partir de la deuxième moitié du XXe siècle à des mouvements indépendantistes particulièrement violents, en Érythrée, en Ogaden et au Tigré. À l’époque de la guerre froide, le combat en faveur de l’émancipation de ces peuples a été encouragé et soutenu par des puissances extérieures comme l’Union soviétique.

L’Italie profita de l’affaiblissement de l’Empire ottoman pour prendre le contrôle à partir de 1882, du territoire de l’actuelle Érythrée, qui devint une colonie italienne en 1890. Après la Seconde Guerre mondiale, l’ONU décida d’organiser une fédération plaçant l’Érythrée, qui jouissait alors d’une certaine autonomie administrative, sous la souveraineté de l’Éthiopie (1952). Mais dès 1962, Hailé Sélassié décréta l’annexion de la province, prétendant reprendre une souveraineté exercée à l’époque de l’empire d’Aksoum, favorisant dès lors un irrédentisme érythréen, qui se structura à travers le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE), fondé en 1972. Le FPLE marxiste et laïque s’imposa rapidement face à un mouvement rival se réclamant davantage de l’islam. Le FPLE fut d’abord aidé par l’Union soviétique (qui abandonna son soutien au profit d’une alliance avec Hailé Mengistu à partir de 1977), puis par plusieurs pays arabes comme l’Irak et la Syrie (la moitié des Érythréens sont de religion musulmane). Le FPLE parvint, grâce à l’alliance nouée avec les rebelles de la région du Tigré, à renverser le pouvoir de Mengistu (1991), pour enfin obtenir l’indépendance de la province d’Érythrée deux ans plus tard. Mais plusieurs différends frontaliers et économiques entraîneront l’Éthiopie et l’Érythrée dans des affrontements violents entre mai 1998 et juin 2000 (80 000 victimes). À l’été 2018, les deux États ont conclu un accord de paix.

La province du Tigré est le berceau historique et culturel de l’Éthiopie, mais son élite a été progressivement marginalisée sous les règnes de Ménélik II puis d’Hailé Sélassié. Ce sentiment d’abandon amena la noblesse du Tigré à voir dans l’occupation italienne (1935-1941) l’occasion de retrouver une large autonomie administrative. Dans les années 1960, plusieurs mouvements fondés à l’initiative de jeunes diplômés se constituèrent en vue de réclamer l’autonomie de la province du Tigré et concoururent au renversement de la monarchie, une institution jugée inefficace. Déçus par le nouveau régime militaire (le Gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste ou Derg) et hostiles aux projets de réformes agraires, les partisans de l’autodétermination du Tigré fondèrent en 1975 le Front populaire de libération du Tigré (FPLT), tout en demeurant ambigus quant au but poursuivi — la sécession ou une large autonomie au sein de l’Éthiopie. Pendant quinze ans, le FPLT combattit le régime de Mengistu en scellant une alliance avec d’autres mouvements insurrectionnels comme le FPLE. En 1988, à l’initiative du FPLT, fut constituée une coalition rassemblant plusieurs groupes d’opposition, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), qui parvint à prendre le pouvoir à Addis-Abeba en mai 1991 et à contraindre Mengistu à l’exil au Zimbabwe. Son principal fondateur, Meles Zenawi, devint alors Premier ministre (1995-2012). Le FDRPE, dont la colonne vertébrale demeure le FPLT, a depuis conservé le pouvoir à Addis-Abeba.

Le territoire de l’Ogaden fut annexé par l’Éthiopie à la fin du XIXe siècle par Ménélik II, puis conquis par l’Italie de Mussolini en 1936. Entre 1941 et 1948, il fut placé sous administration britannique, avant d’être rétrocédé à l’Éthiopie. Mais cette vaste région est principalement peuplée par des populations d’ethnie somalie et fut revendiquée dès 1960 par la Somalie, nouvellement indépendante. Un premier conflit se déroula au début de l’année 1964, qui prit fin grâce à un cessez-le-feu conclu sous l’égide de l’Organisation de l’unité africaine, mais qui laissait le différend en suspens. Fort du soutien de l’Union soviétique, le président somalien, Siad Barre, engagea à l’été 1977 une vaste offensive militaire qui lui assura le contrôle de la partie méridionale de l’Éthiopie. Mais, quelques mois plus tard, l’URSS opéra un changement brutal d’alliance, en appuyant désormais le régime marxiste d’Hailé Mengistu et en suspendant ses livraisons d’armes à la Somalie. L’Éthiopie, alors forte de 33 millions d’habitants, paraissait plus utile qu’une Somalie sept fois moins peuplée. L’aide de l’URSS et de ses alliés cubains permit à l’Éthiopie de récupérer la région de l’Ogaden en mars 1978. Le conflit prit ensuite la forme d’une longue guérilla menée par le Front national de libération de l’Ogaden (FNLO) et soutenue par la Somalie. L’intérêt porté à l’Ogaden s’explique principalement par son sous-sol qui offre des ressources en hydrocarbures prometteuses. En octobre 2018, un accord de paix a été conclu entre le gouvernement éthiopien et le FNLO, qui s’engage à renoncer à la lutte armée. Les limites de l’actuelle région Somali de l’Éthiopie reprennent celles de l’Ogaden.

Légende de la photo en première page : Le 25 novembre 2019, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed (à gauche) reçoit Jack Ma, fondateur du groupe chinois d’e-commerce Alibaba. Pour faire face à l’épidémie de Covid-19, les deux hommes ont monté une initiative visant à distribuer des fournitures médicales à l’ensemble du continent africain. Fournies gracieusement par la fondation Jack Ma et livrées par Ethiopian Airlines, les premières cargaisons sont arrivées fin mars dans de nombreux pays, de l’Égypte à l’Afrique du Sud et du Ghana au Soudan. Alors que la Chine est le premier partenaire commercial de l’Éthiopie, Addis-Abeba confirme ainsi ses ambitions de devenir un hub logistique majeur pour l’Afrique et met en application la solidarité internationale à laquelle appelle son Premier ministre pour surmonter la crise sanitaire. (© Office of the Prime Minister – Ethiopia)

Article paru dans la revue Diplomatie n°104, « Ces guerres que l’Amérique ne gagne plus… », juin-juillet 2020.

Jean-Nicolas Bach (dir.), « L’Éthiopie après Meles Zenawi », Politique africaine, no 142, juin 2016.

Jan Erk (dir.), The Ethnopolitics of Ethnofederalism in Ethiopia, Londres, Routledge, 2019.

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