L’eau et l’agriculture dans un écosystème oasien : transformations et défis de développement

Ainsi s’opposent des zones de peuplement denses à de vastes espaces inoccupés qui correspondent essentiellement à des ensembles topographiques très contraignants, tels l’Erg occidental, le Tanezrouft et l’Erg Chech. Historiquement, la structure et la morphologie des réseaux de pôles de peuplement ne peuvent s’appréhender sans référence à ces éléments d’ordre physique. La croissance de la population dans ces espaces est le résultat non seulement d’une forte natalité qui caractérise actuellement les sociétés sahariennes, mais aussi de leur attractivité. Des résistances aux mutations démographiques sont considérables dans le Sahara où les valeurs familiales et religieuses structurent la vie sociale.

La dynamique de la population de l’Adrar montre que la région du Touat regroupe le plus grand nombre d’unités oasiennes de la wilaya, affichant des taux d’accroissement élevés (3,8 %) et dépassant la moyenne régionale (2,5 %). La forte démographie, due à la croissance naturelle et à l’urbanisation, a engendré une demande sur l’eau, mais aussi sur les autres ressources telles que l’énergie et les nouvelles surfaces à cultiver ou à urbaniser. Des vérifications de terrain couvrant certains sites montrent une avancée ponctuelle de l’extension urbaine, dans les parties qui souffrent du déclin des débits des foggaras. Des cas comme le ksar Bab Allah, dans la commune de Sali, peuvent être cités. Aussi, le phénomène du mitage de parcelles de jardins pour la construction de résidences principales en plein cœur des oasis prend-il de l’ampleur à Adrar et à Tillouline. En effet, un nombre important de maisons sont construites sur et/ou à côté de foggaras encore actives.

Les ksour ne reflètent plus leur fonction d’antan. Nombre d’entre eux ont dépéri et d’autres ont vu leur dynamisme ralentir en raison des bouleversements socio-économiques qu’a connus la région depuis le début des années 1970 et de l’abandon de l’agriculture oasienne au profit d’autres activités comme le bâtiment, les travaux publics et le tertiaire. Cette situation a été aussi accentuée par le délaissement de la foggara, qui était le support clé des moyens de production et de l’existence même du ksar. Toutefois, elle ne peut s’expliquer que par les conséquences des politiques de développement entreprises par l’État, qui ont conduit l’agriculture saharienne dans une nouvelle phase dès l’adoption de la loi portant l’accès à la propriété foncière agricole, et ont introduit des mutations profondes dans la structure socio-économique et spatiale oasienne. D’une part, la politique de mise en valeur a donné à toute la population oasienne la possibilité d’acquérir une exploitation agricole sans prendre en compte la diversité locale des classes sociales, et leur travail respectif pour la terre et l’entretien des foggaras. D’autre part, la multiplication des terres de mise en valeur et la surexploitation des eaux souterraines par le creusement intensif des forages ont fait baisser le niveau piézométrique et conduit à des résultats néfastes sur les foggaras. Entre-temps, le foncier agricole a subi une grande pression. Une situation engendrée par l’augmentation des besoins en foncier urbanisable pour la réalisation des projets d’habitat rural, dont la demande est de plus en plus importante. Le recours aux terres agricoles à moyens et à faibles rendements a fini par s’imposer comme ultime solution, où les traces des foggaras jouent le rôle du témoin d’une propriété foncière sans cadastre, mais enregistrée dans des documents locaux.

Agriculture traditionnelle contre agriculture moderne ?

Les transformations que connaît cet espace oasien confèrent à la palmeraie le seul rôle économique qu’elle n’arrive d’ailleurs pas à remplir à cause de son manque de rentabilité. L’être humain est l’élément le plus déterminant dans cette dégradation, par son action directe sur le milieu ou, indirectement, par la nature de ses activités.

La question de l’eau occupe une part importante dans l’analyse de la situation environnementale. Son impact peut être expliqué par la régression des ressources en eau et un excès d’utilisation de l’eau dans l’irrigation. Aussi, le pompage excessif de l’eau de la nappe du Continental intercalaire par creusement de forages explique-t-il les baisses du niveau piézométrique. Chaque année, plus d’un milliard de mètres cubes sont amputés au Continental intercalaire, et plusieurs puits sont abandonnés à cause d’un taux de salinité de l’eau élevé.
L’appréciation de l’utilisation de la foggara ou/et du forage dans la région est perçue différemment, et ce, selon les conditions socio-économiques et le type de consommation en eau, en direction de l’agriculture traditionnelle ou de mise en valeur récente. En effet, la foggara offre une eau permanente par gravité, c’est-à-dire sans pompage et sans matériel d’irrigation, contrairement au forage. Mais il est impossible de répondre aux besoins agricoles, actuels et futurs, sans recourir à des moyens modernes. Certes, la modernisation de l’agriculture dans l’Adrar, notamment dans le cadre de la mise en valeur de nouvelles terres, devenue une nécessité, ne doit en aucun cas engendrer des conséquences préjudiciables pour l’agriculture traditionnelle, car l’exploitation des nappes sans utilisation rationnelle de la ressource en eau, faiblement renouvelable (voire fossile), risque d’accélérer la disparition des foggaras.

Note

(1) Nous entendons par « espace oasien » le système regroupant à la fois la palmeraie en tant que lieu d’activité agricole, le ksar (ksour au pluriel) en tant que lieu d’habitat et, enfin, le système hydraulique qui assure l’alimentation en eau pour subvenir aux besoins des individus et de l’économie locale.

Légende de la photo en première page ; Timimoun est un bon exemple de la géographie saharienne : une ville moderne, construite près de la palmeraie, est surplombée par un ksar. © Shutterstock/Anton_Ivanov

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°40, « Algérie : un régime en panne, une société en éveil », octobre-décembre 2018.

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Sid-Ahmed Bellal

Enseignant-chercheur au département de géographie et aménagement du territoire de la faculté des sciences de la terre et de l’univers à l’université Oran-II Mohamed ben Ahmed.

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Tarik Ghodbani

Enseignant-chercheur au département de géographie et aménagement du territoire de la faculté des sciences de la terre et de l’univers à l’université Oran-II Mohamed ben Ahmed.

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Mohamed Hadeid

Enseignant-chercheur au département de géographie et aménagement du territoire de la faculté des sciences de la terre et de l’univers à l’université Oran-II Mohamed ben Ahmed.

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Ouassini Dari

Enseignant-chercheur au département de géographie et aménagement du territoire de la faculté des sciences de la terre et de l’univers à l’université Oran-II Mohamed ben Ahmed.

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