La force aérienne indienne : une transformation en profondeur

• une partie des Jaguar sont portés au standard DARIN‑III (Display attack ranging inertial navigation), avec un cockpit tout écran, un radar, une nouvelle suite de guerre électronique ou encore l’intégration de nouveaux armements. Quatre-vingt des 115 Jaguar seront ainsi modernisés, mais leur remotorisation, initialement envisagée, a été abandonnée. Les appareils modernisés devraient cependant rester en service jusqu’en 2038, sachant que le premier DARIN‑III est en essais auprès de l’IAF depuis août 2019 (11).

« Make in India » ou « Made in India » ?

Du reste, l’option d’un design national reste caressée par les responsables indiens. À court terme, c’est l’option du Tejas. L’appareil est le fruit d’un programme remontant aux années 1970 et formellement lancé dans les années 1980. Fierté nationale, le Tejas est d’abord un chasseur léger dont le profil de mission peut rappeler celui du MiG‑21, à ceci près que l’avionique embarquée comme les capacités d’emport en font une machine relativement polyvalente et apte à utiliser un armement air-sol à guidage laser. En tout état de cause, il aura également bénéficié de l’aide israélienne, en particulier pour l’avionique et les radars. Une première tranche de 40 appareils (dont huit biplaces de conversion opérationnelle) est en cours de livraison, mais elle est limitée par des problèmes de sous-­motorisation et des déficiences de ses systèmes de guerre électronique, qui devraient être corrigés avec une prochaine commande de 83 Tejas Mk1A. Négociée depuis 2015, elle pourrait aboutir avant la fin de l’année. L’appareil sera doté d’un radar AESA de conception nationale, de nouveaux systèmes d’autoprotection et pourra tirer des missiles air-air à longue portée. Reste cependant à voir si les premières tranches de Tejas seront rétrofitées à ce standard.

Dans les années 2020, l’Inde compte également acheter le Tejas Mk2 MWF (Medium weigh fighter), en cours de développement. Plus puissant, il sera doté de plans canards, sera plus manœuvrant et aura une charge utile plus diversifiée. Il devrait effectuer son premier vol en 2022. À plus long terme, l’Inde compte sur le programme AMCA (Advanced medium combat aircraft), en cours de développement depuis 2010. L’appareil, de 12 t à vide, doit être un biréacteur furtif de cinquième génération dont le prototype pourrait effectuer son premier vol en 2025. Sa mise en service devrait intervenir dans les années 2030, en remplacement des Mirage 2000 et des Jaguar.

Des limitations

Si des inconnues perdurent donc sur la structure de forces future de l’IAF, son approche « stratégiquement locale » continue de se heurter à plusieurs limitations. D’une part, les impératifs tactiques existent toujours, mais, là aussi, un changement majeur s’est opéré avec la montée en puissance de la flotte d’hélicoptères de combat, qui a déjà doublé comparativement à 2006 et sera six fois plus importante à terme, avec un mix d’AH‑64, de LCH (Light combat helicopters), de Rudra (la version armée du Dhruv) et de Mi‑25/35. La réduction à terme du volume d’appareils de combat à voilure fixe est ainsi partiellement compensée. De même, le segment du transport léger en appui des forces terrestres, traditionnellement important, est en voie de modernisation.

D’autre part, et d’une manière plus inquiétante au regard du positionnement doctrinal, la question du ravitaillement en vol continue de se poser. Pour l’heure, six Il‑78 Midas sont en service depuis le début des années 2000. Dotés de systèmes israéliens, ils vont être modernisés. Reste que Delhi a également cherché à se doter d’un design plus moderne et a successivement lancé deux concours, desquels l’A330MRTT est sorti vainqueur, en mai 2009 et janvier 2013, avec une cible de six appareils. Le contrat n’a cependant jamais été signé, Delhi estimant le coût trop important. Un troisième a été lancé en 2018, mais n’a pas encore débouché. Concrètement, l’hypothèse d’un leasing est évoquée, soit une formule semblable à celle adoptée par le Royaume-­Uni avec Air Tanker.

Au-delà de ces questionnements, il faut aussi constater que les progrès indiens ont été bien réels ces dernières années. Les capacités de transport stratégique ont été modernisées, tout comme les flottes d’entraînement. L’IAF est également particulièrement dynamique dans le domaine ISR, avec une attention soutenue portée aux drones, tactiques comme MALE (12). Delhi peut ainsi s’appuyer sur ses relations traditionnellement très bonnes avec Israël, dont l’aide a été précieuse pour la conception d’une série de systèmes, notamment avioniques. Cependant, sur ces questions comme sur celles liées à l’armement, l’Inde ne compte cependant pas uniquement sur ses alliés. La diversification des fournisseurs, qui reflète celle des flottes aériennes, est bien réelle, mais plusieurs programmes nationaux sont en cours afin de permettre à terme une plus grande homogénéité, certes dans le domaine air-air (Astra), mais aussi dans celui des missiles antiradars (New generation anti-radiation missile – NGARM).

Notes

(1) Sur les opérations de l’IAF, voir Arnaud Delalande, « Combats à 18 000 pieds : la force aérienne indienne dans la guerre de Kargil », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 46, février-mars 2016.

(2) Delhi indique également que le pilote du MiG‑21 Bison abattu l’aurait été après avoir lui-même abattu un F‑16 pakistanais. Si Delhi s’appuie sur des signatures électroniques pour étayer ses dires sans véritablement présenter de preuves matérielles, Christine C. Fair, experte sur les armées pakistanaises, estime que le F‑16 n’a pas été perdu.

(3) Au Népal à la suite d’un tremblement de terre en 2015, l’évacuation de ressortissants indiens du Soudan du Sud en 2016 ou encore l’envoi d’aide humanitaire à destination de réfugiés rohingyas au Bangladesh en 2017.

(4) Comme les « Indradhanush », ces exercices se tiennent en alternance en Inde et en Europe.

(5) Hans M. Kristensen et Matt Korda, « Nuclear Notebook : Indian Nuclear Forces 2020 », Bulletin of the Atomic Scientists, juillet 2020. Il ne semble pas que les Su‑30 aient reçu cette capacité.

(6Basic Doctrine of the Indian Air Force, Indian Air Force HQ, Delhi, 2012, p. 70.

(7) Voir Joseph Henrotin, « Les conceptions chinoises d’attaque dans la profondeur », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 68, octobre-novembre 2019.

(8) Le MiG-21 Bison ont été modernisés avec l’aide israélienne. Le pilote est doté d’un viseur de casque, tandis qu’il dispose d’un cockpit tout écran, le canopy ayant été élargi. L’appareil dispose également d’un nouveau radar, d’une suite de guerre électronique et peut tirer les missiles AA‑12 Adder.

(9) Le standard UPG porte sur l’intégration de nouveaux armements (en particulier l’AA‑12 Adder et le missile antinavire AS‑20 Kayak), le remplacement de capteurs (le radar Topaz est ainsi remplacé par un Zhuk‑ME, et un IRST OLS‑UEM est installé) et une série d’autres évolutions. La structure est renforcée, permettant d’accroître la vie opérationnelle de 15 ans, la motorisation est revue, le rayon d’action est accru et la charge utile passe à 4,5 t sur un total de sept points d’emport. Le point d’emport ventral peut accueillir un nouveau réservoir auxiliaire de 1 800 l, tandis que l’appareil reçoit également une perche de ravitaillement en vol. Le cockpit est également revu, avec l’installation de trois écrans et de nouveaux systèmes de contrôle de tir, et une meilleure ergonomie.

(10) La modernisation porte sur de nouveaux systèmes de navigation, des modernisations du radar, du cockpit, du système de guerre électronique, des communications ou encore l’intégration du missile air-air MICA.

(11) Les appareils les plus anciens, non modernisés, quitteront le service à partir de 2023.

(12) On note également l’achat de drones-kamikazes Harop, particulièrement utiles pour les frappes antiradars.

Légende de la photo en première page : Symbole des ambitions aéronautiques indiennes, le Tejas n’est pour l’heure disponible que dans un standard dit FOC (Full operational capability) appelé à évoluer avec l’arrivée des Mk1A. (© Joe Ravi/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°150, « Haut-Karabagh : Les leçons d’une guerre de haute intensité », novembre-décembre 2020.
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