À la recherche de l’hégémonie en Méditerranée orientale

Révisionniste, la posture stratégique turque interpelle : en une quinzaine d’années, Ankara s’est imposé comme une puissance active en Méditerranée orientale, mais pas uniquement. Le spectre des actions stratégiques turques est plus large et démontre l’existence d’une stratégie intégrale en bonne et due forme.

La Turquie montre un déploiement stratégique entre posture de lawfare – par la remise en cause des normes internationales, en particulier de droit maritime – adossée à une diplomatie très active de recherche d’influence par des vecteurs aussi diversifiés que la TRT ou Turkish Airlines. À ces stratégies générales diplomatique et d’influence, il faut ajouter une véritable stratégie générale économique, dont l’une des ramifications concerne une industrie de défense devant, sans doute trop ambitieusement, assurer l’autonomie d’approvisionnement dès 2023. Elle implique une certaine forme de keynésianisme militaire, avec à la clé des contrats d’exportation de plus en plus nombreux (1). Il faut bien évidemment ajouter à cette stratégie intégrale une stratégie générale militaire qui peut s’appuyer sur des capacités conventionnelles considérables.

Les déclinaisons duales de la stratégie intégrale

S’y adjoignent des stratégies plus transverses et duales par nature, maritime (2), cyber ou encore spatiale – avec là aussi de réelles ambitions (3). Et peut-être, nucléaire : au-delà de son programme civil, la Turquie pourrait être une candidate au nucléaire militaire. Si Recep Tayyip Erdogan n’a pas précisé s’il comptait lancer un programme spécifique, sa déclaration de septembre 2019 indiquant qu’il ne pouvait accepter que certains États ayant la bombe imposent à d’autres de ne pas l’avoir – une allusion au traité de non-prolifération que la Turquie a signé en 1980 – aura été remarquée. La proximité d’Israël, la question iranienne, l’amitié avec le Pakistan (« Le Pakistan est notre deuxième maison », M. Cavusoglu, 13 janvier 2021) pourraient ainsi jouer un rôle d’incitant (4).

Reste également à distinguer la réalité de la stratégie déclaratoire, volontiers aussi triomphaliste qu’ambitieuse. D’une part, la tentative ratée de coup d’État de 2016 n’a pas eu d’effets que sur la structure de forces, l’enseignement et la recherche. Il a également eu pour conséquence d’accélérer le processus de centralisation décisionnel au niveau de la présidence. Et ce, y compris de manière insoupçonnée, lorsque la fille du président turc se marie avec un des responsables de Baykar, fabriquant du drone Bayraktar TB2. Si cette tendance peut sembler profiter à la cohérence globale de la stratégie intégrale d’Ankara sur le papier, la réalité est plus complexe : la centralisation peut être source d’erreurs comme d’hubris.

D’autre part, plusieurs auteurs notent ainsi que la puissance turque est fragile : elle dépend du taux de croissance, qui est certes soutenu mais vulnérable à l’inflation, avec un taux de chômage relativement important (12,7 % en septembre 2020). Dans le même temps, l’état des forces militaires est plus fragile qu’il n’y paraît. D’un côté, le processus de modernisation est bien engagé, avec une forte attention apportée aux productions nationales. Mais d’un autre, une série de goulets d’étranglement – dans la motorisation notamment – de même que des retards programmatiques mettent en danger la crédibilité des forces.

Basculements d’alliances

Les choix politiques turcs influencent ainsi directement la stratégie d’alliance d’Ankara, avec à la clé des implications directes sur la modernisation des forces. Le choix d’un système de défense aérienne non occidental a eu pour conséquence de voir la Turquie exclue du programme F‑35. Or ce dernier était vital pour la force aérienne, mais aussi pour les ambitions aéronavales d’Ankara, régulièrement rappelées depuis le début des années 2000. Surtout, la production de composants pour l’appareil faisait des États-Unis le premier client de l’industrie de défense turque. La dégradation des relations avec Washington n’est pas totale : TAI va fabriquer sous licence le S‑70, là aussi essentiel pour ses forces, et plusieurs composants utiles pour la marine et sa modernisation proviennent toujours d’outre-­Atlantique, jusqu’à présent du moins. De plus, la Turquie n’a guère été sermonnée par l’OTAN pour ses actions en Méditerranée… y compris lorsqu’un bâtiment français engagé dans une opération otanienne se faisait accrocher au radar.

D’autres choix risquent de fragiliser l’environnement stratégique turc. L’activisme en Méditerranée orientale a pour effet de mieux coordonner l’action de plusieurs acteurs dans la région. La Grèce et Chypre – dont les capacités navales sont inexistantes (5) – certes, mais aussi l’Italie, la France, Israël ou encore les Émirats arabes unis deviennent à leur tour plus attentifs. S’il s’agit officiellement de pouvoir accéder aux ressources gazières dans la région, ces dernières sont loin d’être exceptionnelles et la conduite des forages d’exploration est surtout le prétexte à une politique de prédation assertive sous couvert de raisons économiques. S’ajoute à l’ensemble une rivalité sous-­jacente avec la Russie : si elle n’est jamais formellement exprimée, elle peut se manifester par milices et États interposés. Chacun fixe ses lignes rouges et, si frictions il y a avec le partenaire/adversaire moscovite, la rivalité permet de créer les conditions du maintien au pouvoir d’un Erdogan pouvant arguer d’un encerclement. Et ainsi mieux appliquer son programme de politique intérieure.

Notes

(1) Quatre corvettes de type Ada pour le Pakistan en 2018 ; des bâtiments du même type pour l’Ukraine (2020) ; des drones MALE pour la Tunisie, l’Ukraine et l’Azerbaïdjan, des munitions rôdeuses pour Bakou, des blindés Kirpi et Hizir pour le Pakistan, le Qatar ou encore le Turkménistan.

(2) Outre les articles dans ce hors-série, voir notamment Jean-Jacques Mercier, « La marine turque, dominante en Méditerranée orientale ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 74, octobre-novembre 2020.

(3) Voir l’article consacré à la question dans ce hors-série.

(4) John Spacapan, « Conventional wisdom says Turkey won’t go nuclear. That might be wrong », Bulletin of the Atomic Scientists, 7 juillet 2020.

(5) Voir DSI hors-série no 74, octobre-novembre 2020.

Légende de la photo ci-dessus : Le TCG Büyükada, deuxième unité de la classe Ada de corvettes conçues et construites en Turquie. Le bâtiment a trouvé acquéreur en Ukraine et au Pakistan. (© Evren Kalinbacak/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°77, « Numéro spécial Turquie  », Avril – Mai 2021.
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