Le timide renouveau des mobilisations israéliennes contre l’occupation

Jamais Israël n’a été gouverné par des dirigeants si conservateurs et si hostiles à tout compromis territorial en faveur des Palestiniens. La colonisation, qui viole le droit international, est désormais affichée et revendiquée. Dans ce contexte, si ce que l’on appelait jadis le « camp de la paix » israélien a disparu de la scène politique et si les mesures pour faire taire les activistes sont nombreuses, des initiatives existent encore pour défendre le droit de tous à la justice et à l’égalité (1).

À l’issue d’une campagne marquée par des accusations de fraude et de corruption, Benyamin Netanyahou a réussi, après les élections pour la 23e Knesset (mars 2020), le coup de force de se maintenir à son poste de Premier ministre grâce à une alliance avec Benny Gantz, son principal rival. Le gouvernement qu’il a constitué est l’un des plus à droite que le pays a jamais connus. Ce résultat, s’il en dit long sur les limites du système politique israélien, apparaît surtout comme l’un des signaux d’une société qui soutient de plus en plus massivement les politiques visant à pérenniser l’occupation des Territoires palestiniens, à renforcer le caractère juif de l’État d’Israël et les inégalités structurelles qui en découlent, et à museler l’opposition.

Ces dernières années, alors que s’accroissait la mainmise sur la Cisjordanie, les tentatives pour faire taire les voix dissidentes se sont multipliées. Outre l’élaboration d’un arsenal juridique destiné à stigmatiser, voire à criminaliser les déclarations et activités jugées « déloyales », celles-ci ont pris la forme d’attaques ad hominem et de plaintes déposées contre des salariés d’ONG par des groupes de pression ultranationalistes (2). Ce climat de « chasse aux sorcières » se nourrit d’une hostilité qui n’a jamais été aussi grande à l’égard de tous ceux qui, en Israël, défendent une société humaniste, ­pluraliste et ­respectueuse des Droits de l’homme.

Dans un pays où le Mapaï, puis le Parti travailliste (gauche sioniste) ont régné sans partage jusqu’à l’arrivée au pouvoir de la droite en 1977, être « de gauche » est devenu, aux yeux de beaucoup, une insulte. Lors de la campagne pour les législatives de mars 2020, Benyamin Netanyahou a ainsi accusé Benny Gantz d’être « de gauche » alors que le programme de ce dernier rivalisait avec le sien en termes de libéralisme et n’était guère moins nationaliste. Que deviennent, dans ce paysage marqué par la victoire politique, mais aussi culturelle, de la droite, les Israéliens attachés aux principes d’égalité et de justice ? Un nombre croissant de ceux qui peuvent se le permettre quittent le pays pour s’installer à l’étranger, sous l’effet du désespoir et de la colère (3). Si le camp de la paix est mort et enterré depuis l’échec du processus d’Oslo (1994), le mouvement anti-occupation qui lui a succédé pendant les années 2000 semble, quant à lui, pour le moins affaibli. Des poches de contestation demeurent cependant et quelques centaines à quelques milliers d’individus continuent de se mobiliser pour exprimer leur refus des politiques expansionnistes et discriminatoires mises en place en leur nom par le gouvernement.

Jérusalem au cœur de la contestation

Longtemps, Tel-Aviv a été le centre du militantisme pacifiste et anti-occupation. C’est là qu’eurent lieu les grandes manifestations qui ont marqué l’histoire du pays, de même que le mouvement social de l’été 2011 contre la vie chère ; c’est de là aussi que, pendant des années, des Israéliens ont rejoint chaque semaine les manifestations palestiniennes contre la barrière de séparation. Ces dernières années cependant, Jérusalem a pris une place inédite dans les mobilisations. Située sur la Ligne verte, la ville est divisée entre un Ouest peuplé, dans l’immense majorité, d’Israéliens juifs et un Est occupé puis annexé dans lequel vivent des Palestiniens bénéficiant du statut de « résidents » – et non de la citoyenneté – et environ 220 000 colons. Tous les jours ou presque, des maisons construites par des Palestiniens qui n’ont pu obtenir de permis sont démolies. Les quartiers où vivent des colons juifs, quant à eux, font sans cesse l’objet de nouvelles constructions (4). Les Palestiniens de Jérusalem-Est souffrent par ailleurs de discriminations criantes par rapport aux résidents juifs : manque d’infrastructures et d’écoles, routes délabrées, ramassage des ordures aléatoire, voire inexistant, sans parler de la violence policière qui sévit dans de nombreux quartiers arabes de la ville. Autrement dit, Jérusalem concentre un certain nombre d’éléments aptes à rendre la situation explosive, mais aussi à encourager le développement d’une lutte conjointe. En 2009, des rassemblements ont commencé à avoir lieu tous les vendredis après-midi à Cheikh Jarrah, un quartier arabe de la ville, pour protester contre l’éviction de familles palestiniennes et l’installation de colons. Les premières années, plusieurs centaines d’Israéliens juifs les ont rejoints chaque semaine, qu’il pleuve ou qu’il vente. Dix ans plus tard, ces rassemblements ont toujours lieu, mais regroupent rarement plus d’une dizaine de personnes. D’autres quartiers sont entre-temps devenus des centres de mobilisation. C’est le cas d’Issawiya, où des Israéliens se sont rendus quotidiennement de l’été à la fin 2019, à l’invitation d’habitants palestiniens, pour tenter de limiter la violence policière par leur présence, caméras au poing. Parmi ces militants, beaucoup étaient des jeunes qui n’avaient pas ou peu d’expérience préalable de l’engagement politique. Les femmes, par ailleurs, étaient plus nombreuses que les hommes, ce qui contraste avec la situation habituelle des mobilisations anti-occupation.

Pendant les périodes d’exacerbation du conflit, Jérusalem est devenue le théâtre d’un racisme anti-Arabes sans commune mesure avec celui, bien réel pourtant, qui sévit dans le reste du pays : des gens se faisaient insulter, voire attaquer dans la rue ou dans le bus, se voyaient refuser l’accès à certains espaces, etc. C’est dans ce contexte que de nouveaux groupes se sont constitués pour exprimer une solidarité en action avec les Palestiniens, comme Free Jerusalem ou Omdim beYachad/Standing Together, tous deux créés en 2015. C’est également en réponse à cette conflictualité exacerbée que de jeunes activistes se sont organisés pour ouvrir, en février 2018, Imbala, un restaurant-bar associatif se voulant un « lieu sûr » pour les personnes appartenant à des communautés ou défendant des causes stigmatisées. Comme l’indiquent ses initiateurs dans leur manifeste, « aujourd’hui, Jérusalem peut être une ville hostile pour certaines populations, excluant [les personnes] qui ne s’alignent pas avec les orientations du pouvoir en place. […] Imbala est un collectif qui a pour but de servir de refuge à ceux qui se trouvent souvent exclus de la sphère publique et qui aspirent à un changement profond à Jérusalem ». Les membres d’Imbala y organisent régulièrement des événements portant sur la lutte contre l’occupation et la solidarité avec les Palestiniens, mais aussi sur les questions LGBT+, le soutien aux exilés, le véganisme et l’antispécisme, les luttes environnementales, etc.

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