Magazine Moyen-Orient

Le timide renouveau des mobilisations israéliennes contre l’occupation

Les mobilisations hiérosolymitaines ont par ailleurs été revitalisées par l’arrivée de jeunes juifs issus de la diaspora nord-américaine et par leur engagement dans des collectifs comme All That’s Left et Achvat Amim (Solidarité des nations, en hébreu), ainsi que dans les groupes précédemment cités. All That’s Left est un collectif formé en 2011 qui se présente comme s’opposant « sans équivoque à l’occupation et […] engagé dans la construction d’une résistance issue de la diaspora ». Il a pris part à de nombreuses mobilisations à Jérusalem et en Cisjordanie. En mai-juin 2017, par exemple, ses membres ont été nombreux à participer au Sumud Freedom Camp aux côtés d’autres groupes comme Ta’ayush ou les Combattants pour la paix : pendant 40 jours et 40 nuits, plusieurs centaines de Palestiniens, d’Israéliens et de militants de l’étranger se sont rassemblés dans un village non reconnu situé dans les collines du sud d’Hébron pour résister de manière non violente à l’occupation et à la colonisation. Achvat Amim est un programme qui propose à de jeunes juifs originaires d’Amérique du Nord de passer cinq mois à Jérusalem en tant que bénévoles dans des ONG de défense des Droits de l’homme. Il a été lancé en 2014 par un couple originaire de Toronto ayant immigré en Israël, et qui avait par ailleurs participé à la formation d’All That’s Left quelques années plus tôt.

Voter pour une coalition arabe

Jusque dans les années 1980, le vote des Palestiniens d’Israël profitait principalement aux partis sionistes de gauche (5). Avec la création de formations arabes, il s’est reporté massivement sur ces derniers, mais n’est pour autant jamais parvenu à peser véritablement dans la politique institutionnelle israélienne. Cette situation a alimenté un sentiment de marginalisation politique et un mécontentement qui, combinés au refus de légitimer le système politique israélien, expliquent le succès des appels répétés au boycott et le déclin du vote arabe (6). En 2015, en réaction à la promulgation d’une loi faisant passer de 2 à 3,25 % le seuil à atteindre pour disposer d’une représentation à la Knesset, les quatre principaux partis arabes du pays ont formé la Liste unifiée (Al-Qayima al-Muchtaraka, en arabe ou HaReshima HaMeshutefet, en hébreu). Celle-ci a obtenu 10,6 % des suffrages (13 sièges sur 120) lors des élections législatives de mars 2015 et 12,67 % (15) en mars 2020, devenant ainsi la première force d’opposition du pays. Si la majorité des votes pour cette coalition provient des Palestiniens d’Israël, l’examen des résultats par ville et par bureau de vote révèle qu’elle compte aussi des électeurs juifs et que leur nombre est en augmentation. Ainsi, à Florentine, quartier populaire du sud de Tel-Aviv qui compte 1,6 % d’habitants arabes, 2,2 % de l’ensemble des électeurs avaient choisi la Liste unifiée en 2015. En 2020, ce chiffre était monté à 4,6 %. Dans l’hypercentre de Tel-Aviv, quartier qui ne compte que 0,5 % d’Arabes, le vote pour cette coalition représentait 2 % des voix en 2015 et 4,2 % en 2020. Enfin, dans le quartier de Ramat Hatayassim, où aucun résident arabe n’est enregistré, le vote pour la liste est passé de 0,4 à 1,2 % entre 2015 et 2020.

Le vote juif pour des formations arabes n’est pas un phénomène nouveau. Jusqu’ici néanmoins, il restait relativement anecdotique, à l’exception du vote pour le Hadash (Parti communiste) qui, bien que se définissant comme « judéo-arabe », est devenu un parti très majoritairement arabe. La Liste unifiée a suscité un engouement sans précédent dans les rangs des opposants à la politique d’annexion rampante menée par Israël. Elle est ainsi parvenue à rallier, outre les habituels électeurs du Hadash, ceux du Meretz déçus par l’alliance avec le Parti travailliste et avec le parti d’Orly Abekassis, ancienne députée d’Israel Beitenou (extrême droite), mais aussi des Israéliens qui ne prenaient plus part au vote, considérant que ce jeu politique perdu d’avance ne faisait que donner une image faussement démocratique du pays. La dernière campagne électorale a ainsi vu de nombreux sympathisants arborer sur leur profil Facebook une bannière « Ani shoutaf  », que l’on pourrait traduire par « Je suis partenaire », le mot shoutaf appartenant à la même famille que l’adjectif meshoutaf, meshoutefet (« conjoint »), qui renvoie au nom hébreu de la coalition. La Liste unifiée a en effet visé en particulier cette fraction ultraminoritaire de l’électorat juif israélien qui place la fin de l’occupation et l’égalité de tous les citoyens en tête de ses priorités.

De l’occupation à l’annexion

Encouragé par le « plan de paix » diffusé en janvier 2020 par le président américain Donald Trump, Benyamin Netanyahou avait inscrit dans ses promesses de campagne l’annexion, à compter de juillet 2020, d’environ 30 % de la Cisjordanie, notamment la vallée du Jourdain, zone fertile à la frontière avec la Jordanie. La crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 combinée à ses ennuis judiciaires est venue ralentir ce projet. Mi-juillet, des manifestations ont commencé à avoir lieu pour demander la démission du plus ancien Premier ministre de l’histoire d’Israël (en fonction depuis 2009), inculpé dans plusieurs affaires pour corruption, fraude et abus de confiance et mis en cause pour sa gestion jugée désastreuse de la crise sanitaire. Au moment où nous écrivons ces lignes (août 2020), plusieurs milliers de personnes se rassemblent régulièrement devant sa résidence, rue Balfour, à Jérusalem. Parmi elles, on trouve certes quelques centaines de militants anti-occupation, mais aussi des personnes ne s’identifiant pas nécessairement à la gauche, notamment des professionnels du spectacle, du tourisme et de la restauration, touchés de plein fouet par la crise sanitaire. Tous réclament la démission du Premier ministre, mais, tandis que les seconds arborent le drapeau israélien, les premiers brandissent des banderoles hostiles à l’annexion et demandant justice pour Iyad al-Hallaq, un Palestinien autiste de 32 ans tué par la police le 30 mai 2020. Il est trop tôt pour dire ce qu’il adviendra de cette tentative de convergence entre une lutte sociale, inscrite dans le contexte très particulier d’une crise sanitaire aux effets économiques dévastateurs pour des pans entiers de la société israélienne, et une lutte politique visant les projets expansionnistes de l’extrême droite israélienne et de ses soutiens américains. Elle marque néanmoins un tournant qui pourrait bien donner un nouveau souffle à l’opposition israélienne.

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