Blog de Joseph HENROTIN Magazine DSI

De la résilience et de ce que sa critique nous révèle

Un petit article, en mode mi-désabusé, mi amusé autour des pratiques politico-scientifiques et partant de cette interview autour de la résilience. Il faut dire que le concept est autant à la mode qu’il est critiqué de toute parts et pour des raisons très différentes, ce qui à la fois est très paradoxal et très indicatif du traitement contemporain de concepts à vocation performative.

Le concept est plus ancien qu’on ne le dit. S’il y a injonction à la résilience, elle est étudiée dans le domaine sécuritaire depuis le début des années 2000. A l’époque, il n’intéressait à peu près personne en Europe continentale ; au contraire de ce qui se faisait au Royaume-Uni. Et ce, que ce soit au plan politique, les médias ou la recherche. Le programme SPS de l’OTAN s’y intéressait et c’est ainsi que je me suis retrouvé à travailler dessus… en n’en ayant jamais entendu parler préalablement.

Revenu d’un séminaire à Canterbury en 2004, j’ai rédigé plusieurs articles (parus en 2006) et même rédigé une note à la demande du cabinet de la défense belge. J’en avais dérivé un policy paper (que quelqu’un a bien heureusement uploadé à la mort du site web du RMES). J’avais également fait un exposé de plus d’une heure à la ministre de la justice belge de l’époque. Le tout au plus grand désintérêt des deux cabinets, encore dans une optique très naïve à l’égard du jihadisme – il faut se rappeler qu’à l’époque, une partie de la communication politique belge consistait à dire que tout était sous contrôle, au plus grand mépris de la théorie de la probabilité – et au risque, à force de fermer les yeux, de surréagir. J’avais publié l’une ou l’autre op-ed sur le sujet, mais sans jamais réussir à intéresser au concept.

Surprise, en 2008, le terme apparaît dans le LBDSN. Mal compris, défini de plusieurs manières par ailleurs contradictoires, le document montrait une confusion totale autour du concept. Il faut dire aussi qu’il n’y avait aucun représentant français à la conf’ susmentionnée. J’avais confié les notes et copies des docs reçus à François Géré. Je ne sais pas d’où est venue la contribution au LBDSN… D’ailleurs vertement critiqué pour causer rien moins qu’une militarisation de la société ( !). 

Le concept a ensuite dérivé dans la sphère politique pour devenir le fourre-tout qu’on connaît – toujours aussi mal compris dans ses fondements et ses implications tout en étant appliqué un peu partout au petit bonheur la chance. Effectivement comme le note Thierry Ribault, comme une imprécation sans guère de pertinence.

Et scientifiquement alors ? En France, assez peu de gens ont travaillé sur le concept. Il est devenu l’étendard du HCFDC où j’ai donné d’ailleurs pas mal de conférences sur le sujet. Et qui est d’ailleurs passé de Haut Comité Français pour la Défense Civile à Haut Comité Français pour la Résilience Nationale. L’Ecole des mines a également travaillé dessus. Entre-temps, je publiais en 2010 un ouvrage sur le sujet ; suivi en 2014 d’une version revue et publiée en tant que Histoire & stratégie et par ailleurs disponible en ligne.

Personnellement, je ne travaille plus guère dessus que sous l’angle de la contre-résilience, dans le cadre de mes travaux en stratégie aérienne – parce que soyez assuré que l’une des implications de ce qui est très improprement appelé guerre hybride (ça aussi, c’est toute une histoire…) est justement de fracturer la résilience des sociétés.

Mais alors, de quoi parle-t-on quand on parle résilience ? D’abord, de considérer que la cohésion nationale et son renforcement sont un facteur de force ; et que ce facteur de force permet ensuite de faire un tas de choses. Comme, au hasard, battre l’ennemi ou trouver des solutions. On est loin du « bonheur palliatif » ou de « la technologie du consentement » ou toute autre petite phrase non sequitur mais qui rappelle si bien Foucault et dont les études dites critiques sont coutumières. 

Ensuite qu’on ne peut pas aboutir à un renforcement de cette cohésion nationale en mentant. La résilience se manifeste de différentes manières et peut également être construite. Certes, de manière à relativiser la menace. Mais pourquoi donc la relativiser ? Pour éviter les effets de sidération, bloquants et empêchant toute adaptation/victoire. Les travaux sur la résilience sont d’abord des travaux sur les effets de choc, sur la surprise et sur leurs dynamiques : pourquoi l’ennemi nous paralyse-t-il ? Pourquoi ensuite nous disloque-t-il ? Certains peuvent trouver que c’est éluder des causes. Personnellement, j’y vois une manière de mieux y remédier.

Enfin, parce qu’on n’évite pas un problème en fermant les yeux. Les problématiques de changement climatique, de catastrophes naturelles, de ruptures d’approvisionnement, les stratégies de fracturation sociétales sont éminemment problématiques et vont avoir des effets sur nos pays. Il faut y préparer les gens. En ce sens, il y a un véritable enjeu politique – et d’ailleurs, il y a eu tout un débat outre-Manche – autour du rôle de l’Etat et de la place du citoyen en tant qu’acteur de la nation.

Or, faire croire que l’Etat peut tout et que le citoyen est le récipiendaire passif, soumis, neutre, de la sécurité prodiguée « d’en haut » est une fiction : les individus ont leur agentivité et ne sont pas les exécutants serviles des injonctions politiques. La crise du Coronavirus montre bien qu’il y a tout un spectre de réactions face à une crise donnée. Ne pas le prendre en considération peut aboutir à des extrêmes – l’anarchie ou l’autoritarisme et leur lutte – dont je ne suis pas persuadé qu’elles aient l’assentiment de la majeure partie de la population. Or, la première association du citoyen à sa sécurité renvoie à sa conscientisation. De là découle le reste, y compris ensuite son service au profit de la collectivité. 

In fine, l’actuelle tendance à condamner la résilience procède malheureusement d’une tendance lourde – critiquer sans connaître, si ce n’est critiquer pour exister – mais force est aussi de constater que si le scientifique critique les usages politiques de la résilience, c’est aussi parce que ce dernier mobilise mal à propos des concepts sans prendre le temps de – ou sans vouloir – comprendre. Sur un concept qui propose un peu plus que ce que l’on en dit, c’est certainement dommage et peut-être faudra-t-il encore dix ans pour redécouvrir la roue…

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