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Chine-États-Unis : entre coopération, compétition et confrontation

Troisièmement, si le ton extrêmement vindicatif, notamment de la partie chinoise et dans une moindre mesure de la partie américaine, a pu surprendre, il ne fait que souligner les tensions américaines et les nombreux points de divergence bilatéraux, Washington comme Pékin considérant que l’autre cherche à interférer avec ses intérêts fondamentaux. Mais au-delà du ton, c’est surtout le signe que les deux pays s’inscrivent de plus en plus dans une logique de compétition de système contre système, ce qui est clairement visible depuis la pandémie de 2020. Les autorités chinoises considèrent les États-Unis comme en déclin, entendent vanter le mérite de leur système politique et discréditer les systèmes démocratiques, et soufflent sur la flamme nationaliste en Chine. Il faut espérer que cela n’empêche pas in fine une coopération pourtant indispensable sur de nombreux sujets.

Malgré le départ de Donald Trump, Pékin sait que son véritable problème va demeurer : la politique d’endiguement technologique menée par Washington, fruit d’une évolution de plus long terme et plus discrète, qui a passé un cap décisif en 2020. Quels sont les enjeux pour Pékin autour de cette guerre technologique ?

Alors que la « trade war » a fait l’objet d’une attention considérable durant l’administration Trump, c’est bien la « tech war  », cette confrontation technologique que je mentionnais précédemment, qui aujourd’hui structure en partie la relation bilatérale. Les ambitions chinoises dans ce domaine sont claires, explicitement mentionnées — devenir la « première puissance de l’innovation » d’ici 2050 — et légitimes. La Chine est pleinement consciente de sa dépendance à l’égard des technologies occidentales et cherche à atténuer cette vulnérabilité. Depuis au moins le milieu des années 1980, et le plan 863, le pays cherche à mettre à niveau son écosystème de recherche et à développer ses capacités d’innovation. Le plan « Made in China 2025  » — un vaste plan industriel général présenté par la Chine en 2015 — visait clairement à stimuler la compétitivité économique de la Chine en faisant un bond en avant vers les technologies émergentes et en réduisant la dépendance à l’égard des entreprises et des technologies étrangères. Le plan « China Standards 2035 », qui devrait bientôt être présenté, va plus loin puisque la Chine vise à établir des normes mondiales pour les technologies émergentes, considérées comme les moteurs de la prochaine révolution industrielle.

Et surtout, le 14e plan quinquennal adopté en mars 2021 met l’accent sur l’innovation en accordant des moyens financiers importants, notamment une augmentation du budget de R&D de 7 % par an et même une augmentation à deux chiffres du budget pour la recherche fondamentale dans laquelle la Chine a encore du retard, mais aussi des moyens non financiers comme un plus grand rôle accordé à la recherche privée. En parallèle, la Chine a fait de l’intégration civilo-militaire une stratégie nationale en 2015, le secteur civil et notamment privé pouvant non seulement contribuer à l’effort de défense mais surtout renforcer les capacités d’innovation. Les mesures récentes sont nombreuses et visent, entre autres, à accélérer les transferts de technologie du secteur militaire au secteur civil (« spin-off »), et du secteur civil au secteur militaire (« spin-on »). Par exemple, une loi de 2018 oblige les laboratoires nationaux clés (civils) et les laboratoires clés de sciences et technologies de la Défense nationale (militaires) à partager leurs ressources (équipements, données et personnels). Cela passe aussi par l’acquisition de technologies étrangères par tous les moyens.

Face à ces ambitions, les États-Unis multiplient les mesures pour contrer les risques inhérents à certaines coopérations. Le département américain de l’Énergie interdit désormais à ses scientifiques de participer au programme chinois « Mille talents », créé en 2008 et structuré en différents sous-programmes — long terme, court terme, experts étrangers, jeunes experts, entrepreneurs —, qui permet d’attirer des chercheurs étrangers. Sans tomber dans l’excès, il est donc impératif d’avoir conscience du risque d’instrumentalisation des échanges universitaires, et des coopérations scientifiques et techniques au service de la captation de technologies étrangères, parfois dans des domaines sensibles, au profit de la Chine.
 
Mer de Chine, Taïwan, Hong Kong, Xinjiang… Washington se positionne sur de nombreux sujets considérés comme « menaçant la stabilité mondiale » contrairement à Pékin, qui estime qu’ils relèvent de ses affaires intérieures. Comment peuvent évoluer les choses sur ces questions avec la nouvelle administration Biden ?

Rappelons que sur l’ensemble de ces sujets, les critiques américaines ne sont pas isolées, mais partagées par de nombreux autres pays, et pas seulement un camp occidental fantasmé par les médias d’État chinois. Par ailleurs, l’administration Biden s’inscrit vraiment dans les pas de l’administration Trump. Si la méthode est radicalement différente — on évoquait justement ces efforts de coordination sans précédent —, les objectifs à long terme sont les mêmes, tout comme les moyens de pression, notamment le recours aux sanctions.

L’administration américaine va donc rester intransigeante sur certains dossiers, notamment celui de la défense des droits humains, non seulement car le respect du droit international est fondamental pour elle, mais aussi car ne pas réagir pourrait inciter la Chine à aller encore plus loin. Comme le rappelait le secrétaire d’État Blinken dans son premier discours de politique étrangère : « il faut défendre nos valeurs lorsque les droits de l’homme sont bafoués au Xinjiang ou lorsque la démocratie est foulée aux pieds à Hong Kong, car si nous ne le faisons pas, la Chine agira avec une impunité encore plus grande ».

Le point chaud dans les mois et années à venir pour la relation bilatérale devrait cependant être Taïwan, et ce alors que les lumières ont principalement été braquées sur la mer de Chine méridionale ces dernières années. Aux yeux des autorités politiques à Pékin, parvenir à l’unification de l’île avec le continent est d’une importance primordiale. Or, la situation se dégrade rapidement pour la Chine : Taïwan fait l’objet d’une couverture médiatique sans précédent dans la presse internationale, l’espace international du pays, bien que contraint, s’élargit avec la multiplication des rencontres officielles entre diplomates taïwanais et américains depuis fin janvier, le Japon commence à officialiser que les forces d’autodéfense japonaises ne resteraient pas inactives en cas de conflit, et surtout la société taïwanaise est plus unie que jamais dans son opposition à Pékin. Si la Chine est parvenue à dissuader Taïwan de procéder à une déclaration formelle d’indépendance au milieu des années 2000, le pays a échoué à convaincre la société taïwanaise des bienfaits d’une unification.

Alors que Pékin n’a jamais renoncé à l’emploi de la force, y compris si « les possibilités de réunification pacifique » sont épuisées, comme le rappelle la loi anti-sécession de 2005, le risque de conflit s’accroit. Les scénarios de conflit dans le détroit de Taïwan ne se limitent évidemment pas à une invasion chinoise de Taïwan, mais couvrent plutôt une série d’événements incluant la prise de contrôle d’îles taïwanaises en mer de Chine méridionale, la violation de l’espace aérien taïwanais, ou encore l’organisation d’un blocus maritime autour de l’île. En cas d’escalade, une intervention militaire américaine aurait lieu et ce malgré les efforts considérables de modernisation de l’Armée populaire de libération pour empêcher l’armée américaine de se déployer et d’opérer dans la région. Le conflit ne se résumerait ainsi pas à un conflit local mais bien à un conflit mondial, avec des implications y compris pour l’Europe.

Comme sur l’ensemble des dossiers, du Xinjiang à Hong Kong en passant par la mer de Chine méridionale, les États-Unis vont s’efforcer de se coordonner avec leurs alliés et partenaires, incitant notamment l’Europe à s’exprimer et à agir de façon encore plus visible.

Propos recueillis par Thomas Delage le 21 mars 2021.

Le déficit commercial des États-Unis vis-à-vis de la Chine (2000-2019)
Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°61, « Géopolitique des États-Unis », Avril – Mai 2021.

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