Magazine Diplomatie

Les filières multiples du trafic des armes légères

Les engins explosifs improvisés (EEI) sont devenus le type d’arme artisanal le plus utilisé dans les conflits modernes, causant plusieurs milliers de morts chaque année (7). Le groupe État islamique a produit et déployé des EEI de façon quasi industrielle sur les champs de bataille d’Irak et de Syrie, et en a fait son arme de prédilection.

Les armes à feu converties

Les armes à feu converties sont des armes dites d’alarme – c’est-à-dire conçues pour ne tirer que des cartouches à blanc – ou des armes neutralisées qui ont été illégalement modifiées pour leur permettre de tirer des balles réelles. Le processus de conversion consiste essentiellement à supprimer les obstacles mis en place par les fabricants ou les autorités de neutralisation pour empêcher le tir de projectiles. Si les armes d’alarmes converties sont essentiellement des pistolets semi-automatiques, les armes neutralisées incluent des pistolets mitrailleurs et des fusils automatiques qui, une fois réactivés, peuvent tirer en rafale.

Les armes à feu converties sont relativement faciles à acquérir et abordables, pouvant parfois coûter seulement 10 % du prix d’un pistolet réel. Ces caractéristiques ont contribué à leur prolifération au niveau mondial ces dernières années. L’Europe fut l’une des premières régions concernées par l’utilisation croissante de ces armes dans les affaires criminelles dès les années 1990. Plus récemment, des armes réactivées ont été utilisées dans plusieurs attaques terroristes, notamment à Paris en janvier 2015 et à Munich en juillet 2016 (8). La prolifération des pistolets d’alarme convertis prend également de l’ampleur au Moyen-Orient et en Afrique. La Turquie est un important fabricant de pistolets d’alarme dont les modèles sont régulièrement convertis et saisis dans ces différentes régions (9).

La recirculation des armes illicites

Conséquence de la longévité des armes à feu, les stocks existants d’armes illicites représentent une source importante de flux d’armes. En effet, que ce soit en Afghanistan, en Irak ou en Somalie, on observe régulièrement que la majorité des armes et des munitions utilisées par les parties aux conflits ont été conçues, fabriquées et distribuées des décennies plus tôt. D’anciens modèles d’armes à feu sont aussi couramment disponibles à la vente sur les marchés clandestins locaux, par exemple au Liban, au Pakistan et en Somalie. Par ailleurs, l’année de production ne semble pas influencer outre mesure le prix des munitions de petit calibre sur ces marchés (10).

Il est indéniable qu’une partie de ce matériel vieillissant peut avoir été détournée récemment, par exemple depuis des stocks nationaux excédentaires. Il existe néanmoins de nombreux exemples de recirculation d’armes déjà illicites entre groupes armés, couvrant parfois des décennies. En Europe, les armes produites dans l’ex-Yougoslavie sont régulièrement saisies dans le cadre d’affaires criminelles. Certaines semblent circuler illicitement en Europe occidentale depuis des années, et notamment depuis l’effondrement de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990. D’autres ont pu être trafiquées plus récemment depuis les Balkans. Ce « trafic de fourmi », impliquant le transfert de petites quantités d’armes illicites transportées au compte-goutte, représente une part importante du commerce illicite dans de nombreux contextes.

Conclusion

Nombreuses et multiples, les filières du trafic d’armes légères peuvent aussi évoluer avec le temps. Elles s’adaptent constamment aux nouvelles règlementations, à l’évolution des conditions sécuritaires, et aux exigences des acteurs qui demandent et utilisent ces armements. Les trafics internationaux impliquant courtiers, sociétés écrans, et fonctionnaires corrompus, visent souvent à fournir du matériel qui ne peut pas déjà être obtenu sur place, soit pour cause de pénurie, soit parce que certains modèles ne sont pas disponibles localement. Sur le plan quantitatif, il est très probable que les trafics locaux et régionaux représentent la majeure partie des armes illicites. Ces filières peuvent impliquer des acteurs issus de milieux contrastés, y compris les réseaux criminels locaux, les groupes armés, les agents corrompus, ou encore les « artisans » forgerons. Il est important de bien comprendre et surveiller les différentes facettes du trafic des armes légères pour en prendre la mesure, anticiper son évolution, et tenter de le prévenir et de l’endiguer.

*<strong>Le Small Arms Survey</strong>
Basé à Genève (Suisse), le Small Arms Survey est un centre international d’excellence qui a pour mission de produire des analyses documentées et impartiales sur tout ce qui a trait aux armes légères et à la violence armée, destinées à servir de ressources aussi bien aux gouvernements, aux praticiens et aux chercheurs qu’à la société civile.
<strong>Corrélation entre les axes de pénétration des économies clandestines et l’approvisionnement en armes en Europe occidentale</strong>

Notes

(1) Matt Schroeder, « Captured and Counted : Illicit Weapons in Mexico and the Philippines », Small Arms Survey 2013: Everyday Dangers, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 284.

(2) Nicolas Florquin, « Armed Actors: A New Subject of Research », in Peter Batchelor et Kai Michael Kenkel, Controlling Small Arms: Consolidation, Innovation and Relevance in Research and Policy, Routledge, 2014, p. 103-104.

(3) Conseil de sécurité des Nations Unies, Rapport final du Groupe d’experts créé par la résolution 1973 (2011) concernant la Libye, S/2013/99, 15 février 2013, p. 20-21, 75-76.

(4) Holger Anders, « Expanding Arsenals: Insurgent Arms in Northern Mali », Small Arms Survey 2015: Weapons at War, Cambridge University Press, 2015, p. 157.

(5) Hannah Dönges et Aaron Karp, « Women and Gun Ownership », Small Arms Survey Research Note No. 45, 2014.

(6) Eric Berman, « Craft Production », Small Arms Survey Research Note No. 3, 2011.

(7) Claudia Seymour, « Countering Improvised Explosive Devices », Small Arms Survey Research Note No. 46, 2014.

(8) Nicolas Florquin et Benjamin King, « From Legal to Lethal: Converted Firearms in Europe », Small Arms Survey Report, 2018.

(9) Benjamin King, « From Replica to Real: An Introduction to Firearms Conversion », Small Arms Survey Issue Brief 10, 2015.

(10) Nicolas Florquin, « Documenting Weapons in Situations of Armed Conflict: Methods and Trends », Small Arms Survey Research Note No. 36, 2014.

Légende de la photo e première page : Le 16 mars 2015, des combattants libyens. Suite à la chute du régime de Mouammar Kadhafi, la Libye, véritable arsenal à ciel ouvert, est devenue la plaque tournante d’un trafic d’armes régional (incluant des armes légères et lourdes, des mines ou des systèmes de défense anti-aériens) qui selon un rapport de l’ONU de 2013 s’est disséminé dans plus de douze pays. (© Xinhua/Hamza Turkia)

Article paru dans la revue Diplomatie n°92, « Les marchands d’armes : Commerce, trafics, réseaux, influences », mai-juin 2018.

Nicolas Florquin et André Desmarais, « Lethal Legacies: Illicit Firearms and Terrorism in France », in Nils Duquet (dir.), Triggering Terror: Illicit Gun Markets and Firearms Acquisition of Terrorist Networks in Europe, Bruxelles, Flemish Peace Institute, 2018, p. 171-237.

Nicolas Florquin et Benjamin King, « From Legal to Lethal: Converted Firearms in Europe », Small Arms Survey Report, 2018.

À propos de l'auteur

Nicolas Florquin

Coordonnateur de recherches au Small Arms Survey à Genève (prolifération d’armes et de munitions en Afrique du Nord et au Sahel, marchés illicites d’armes), ancien expert des Nations Unies sur le Libéria et ancien chargé de programme de l’Appel de Genève.

0
Votre panier