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Moscou renforce son emprise sur le Daghestan

D’importants pipelines coupent le territoire daghestanais : le gazoduc reliant Mozdok (Ossétie du Nord/Russie) à Kazi Magomed (Azerbaïdjan) via Makhatchkala, destiné à la consommation intérieure russe, mais surtout l’oléoduc Bakou-Novorossiisk. Long de 1330 kilomètres et cogéré par les sociétés russe Transneft et azérie SOCAR sur leurs portions respectives, il relie depuis 1997 la capitale de l’Azerbaïdjan à la côte russe de la mer Noire, en passant par Makhatchkala, l’Ouest du Daghestan et Grozny. Concurrencé depuis 2006 par l’oléoduc azéri Bakou-Tbilissi-Ceyhan contournant la Russie par la Géorgie et la Turquie, le segment russe a bénéficié d’un second souffle à partir de 2010. Moscou a alors commencé à y injecter son propre pétrole en provenance du grand gisement offshore de Yuri Korchagin, le premier exploité par la Russie en mer Caspienne, dopant ainsi ses débouchés d’exportations à destination de l’Europe centrale et méridionale.

Dans la connexion de ces canalisations énergétiques et du réseau ferroviaire commercial, le port de Makhatchkala (11) représente un maillon essentiel pour réceptionner les tankers (plus de quatre millions de tonnes de cargaison en 2019, selon la direction générale du port) et assurer l’acheminement progressif des énergies fossiles russes, mais aussi kazakhes et turkmènes. En provenance du port de Turkmenbashi, l’or noir (brut et raffiné) turkmène s’avère être un enjeu non négligeable dans la revitalisation du port de Makhatchkala, au bord de la faillite il y a encore quelques années. Après quatre ans de contentieux à la suite d’un scandale de vol de pétrole favorisé par la société de transbordement Dagneftprodukt, qui avait vu les Turkmènes se rabattre sur le port de Bakou, les accords commerciaux entre Moscou et Achgabat ont repris en décembre 2019 (12). Malgré sa riche teneur en sulfure d’hydrogène, le pétrole kazakh est quant à lui transbordé en volumes importants, atteignant deux millions de tonnes par an en 2019 (selon l’agence de presse russe TASS) depuis le port d’Aktaou. Une seconde raffinerie, la première d’envergure au Daghestan, est d’ailleurs sur le point d’être achevée à Makhatchkala, pour traiter ces différentes sources d’hydrocarbures.

Opportunisme économique ou crainte du séparatisme ?

Les ressources énergétiques daghestanaises sont-elles aussi convoitées par Moscou qu’on le dit ? Contrairement aux idées reçues, les réserves à terre des nombreux petits puits de pétrole sont épuisées ou faibles et il n’y a au Daghestan aucun grand gisement de pétrole (c’est-à-dire offrant au moins 20 millions de tonnes ou 150 millions de barils) immédiatement exploitable et donc susceptible d’intéresser les sociétés d’État. Aussi, la production n’a cessé de chuter depuis 1991, tandis que les géants fédéraux gardent la mainmise sur les exploitations de taille moyenne.

Selon Michail Chernyshov, chercheur à l’Institute for Market Problems of the Russian Academy of Sciences, le secteur gazier offrirait en revanche des perspectives bien plus intéressantes. « Si le Daghestan exploitait lui-même ses importantes réserves de gaz, il pourrait être autosuffisant pendant plusieurs décennies » explique-t-il. Le potentiel gazier des gisements du plateau continental daghestanais de Dimitrovskoye, au sud de Makhatchkala, et d’Inchkhe-More, face à la ville d’Izberbash, n’est plus à confirmer (13).

Mais le premier est totalement sous-exploité par Dagneftgas (filiale de Rosneft) (14), tandis que le second, découvert en 1974, n’en est qu’au stade du forage d’exploration.

En juin 2020, Moscou ne semble plus les estimer prioritaires depuis l’exploitation très rentable par Lukoil, dans le sillage de celui de Yuri Korchagin, du gisement offshore de pétrole de Filanovsky (2016) — plus de 30 millions de tonnes produites à eux deux entre 2010 et 2019 — et de celui de Rakushechnoye (prévu pour 2023), dans la partie russe de la Caspienne (Nord-Ouest). Une zone attractive pour son brut de grande qualité, son potentiel complémentaire en gaz naturel et son équidistance entre Makhatchkala et Astrakhan (accès à l’oléoduc Caspian Pipeline Consortium et aux infrastructures énergétiques).

Parallèlement, en raison de la mainmise des grands groupes russes sur le marché gazier, Gazprom en tête, et de leur excédant de production, le Daghestan est contraint d’importer massivement son gaz depuis les champs sibériens, s’exposant à une dette faramineuse, qui accroît encore davantage sa dépendance vis-à-vis de Moscou.

Certes, en 2014, Ramazan Abdoulatipov avait obtenu du Kremlin le droit de créer une entité autonome, la Société d’État pétrolière et gazière de la République du Daghestan (GNKRD). Mais en 2020, il ne s’agit que d’une coquille vide fortement endettée qui n’est jamais parvenue à attirer les acteurs étrangers comme PetroVietnam, un temps intéressé.

Ainsi, il semblerait que ce soit d’abord pour rentabiliser ses investissements et développer des synergies commerciales Nord-Sud et Est-Ouest, que Moscou ait neutralisé l’autonomisation des capacités énergétiques de la république.

De nombreux think tanks occidentaux estiment que le Kremlin a favorisé cet état de dépendance, entretenu par les transferts budgétaires fédéraux, et freiné l’émancipation du Daghestan, afin d’éviter tout risque d’indépendantisme de sa part, quitte à sacrifier l’exploitation des ressources locales. Cette thèse mérite néanmoins d’être nuancée.

Un Daghestan autoproclamé indépendant se serait heurté au pouvoir dissuasif de la puissance militaire russe après les conflits tchétchènes, à son incapacité technique à exporter ses hydrocarbures qui dépendent des pipelines fédéraux et à la nécessité d’investissements étrangers colossaux. De plus, contrairement à la Tchétchénie, le Daghestan n’a jamais exprimé de velléités sécessionnistes, du fait de sa composition ethnique diversifiée : une mosaïque d’une trentaine d’ethnies qui, malgré l’absence de mixité sociale, cohabitent en bonne intelligence tout en se neutralisant.

La défiance des Daghestanais, dans leur ensemble, à l’égard des méthodes militaires et politiques du Kremlin, ainsi que des rivalités claniques des élites daghestanaises corrompues, principalement issues des trois premiers groupes ethniques (15), auraient pu remettre en cause cette cohésion. Mais depuis la chute des tensions sécuritaires, le peuple veut aller de l’avant et aspire, sans illusion démesurée, à une certaine responsabilité du pouvoir spirituel et politique.
Dans un contexte de récession économique due à la chute des cours des hydrocarbures consécutive à la crise de la COVID-19, les défis restent immenses : lutte contre la pauvreté et le chômage, fourniture de gaz aux régions reculées, investissements dans l’industrie, encadrement des fraudes liées aux permis de construire, contentieux sur la répartition des terres…
Devant l’importance que revêt le Daghestan pour Moscou, le développement et la stabilisation de cette république semblent plus que jamais tributaires d’une dépendance accrue vis-à-vis des autorités fédérales.

Deux décennies d’instabilité

7 août-11 septembre 1999. Invasion du Daghestan par la faction djihadiste tchétchène de Chamil Bassaïev

26 août 1999 ( – 2009). Déclenchement de la seconde guerre de Tchétchénie par le Premier ministre Vladimir Poutine

10 juillet 2007. Proclamation de l’Émirat du Caucase par Dokou Oumarov

2010-2012. Politique d’ouverture religieuse au Daghestan, sous la présidence de Magomedsalam Magomedov

2013. Après l’assassinat du cheik Saïd Afandi (août 2012), chef de la Direction spirituelle du Daghestan, virage répressif contre les salafistes « modérés » sous le mandat de Ramazan Abdoulatipov

2014-2015. Allégeance de l’Émirat du Caucase à l’organisation État islamique (EI). Départs massifs de Daghestanais vers la Syrie et l’Irak ; déclin du terrorisme malgré les attentats commis par l’EI

Février 2018. Purge du gouvernement Abdoulatipov pour corruption

Septembre 2018. Vladimir Vassiliev est confirmé chef d’un Daghestan pacifié. Problématique du retour des djihadistes

2019-2021. Transfert au Daghestan (Kaspiisk) de la base navale russe d’Astrakhan

Notes

(1) Les 85 sujets de la Fédération de Russie (républiques, kraïs, oblasts, villes d’importance fédérale, districts autonomes) sont des entités régionales jouissant de plus ou moins d’autonomie. Le Daghestan est l’une des 22 républiques russes.

(2) Pendant la période soviétique, le Daghestan était une zone industrielle d’importance, notamment pour l’industrie militaire.

(3) Près de 79,5 milliards de roubles (1,13 M$) alloués par Moscou, sur un budget total d’environ 107 milliards de roubles (1,53 M$) (article 1.1 de la loi de finances rectificative : http://​docs​.cntd​.ru/​d​o​c​u​m​e​n​t​/​4​4​6​6​0​4​581).

(4) Le conflit armé eut lieu du 26 août 1999 au 6 février 2000, mais des opérations contre-insurrectionnelles s’étalèrent jusqu’au 16 avril 2009. Engagé par le nouveau Premier ministre d’alors, Vladimir Poutine, il opposait l’armée fédérale russe à une faction djihadiste de la résistance indépendantiste laïque de la première guerre (1994-1996), qui avait à l’époque mis en échec les troupes du président Boris Eltsine. À eux deux, ces conflits ont fait au moins 150 000 morts, majoritairement des civils.

(5) Du 9 août au 11 septembre 1999, une minorité djihadiste tchétchène, née d’une scission au sein des résistants séparatistes laïques de la première guerre, s’attaque notamment aux villages de Karamakhi et de Chabanmakhi (zone de Kadar). Elle est pilotée par le chef de guerre tchétchène Chamil Bassaïev et le très influent Saoudien Ibn al-Khattab.

(6) Le reste est composé des Nogaï (sunnites de la jurisprudence hanafite) ainsi que d’une minorité chiite.

(7) De 2010 à 2012 (mandat de Magomedsalam Magomedov), un dialogue avait été instauré entre les salafistes dits modérés et la Direction spirituelle du Daghestan. Une commission pour la réhabilitation des militants de l’Émirat du Caucase fut même créée. Mais l’assassinat du cheikh Saïd Afandi al-Chirwaki, à l’initiative de cette ouverture, mit fin à ce processus.

(8) Voir la vidéo officielle de propagande du ministère de l’armée : https://​bit​.ly/​2​O​t​u​tpK

(9) I. Mandraud et N. Guibert, « Moscou teste de nouveaux missiles en Syrie », Le Monde, 8 octobre 2015. Voir également la vidéo de propagande : https://​www​.youtube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​G​D​K​f​x​G​l​F​9Bo

(10) Clément Therme, « L’accord “historique” sur la mer Caspienne, symbole d’un recul iranien ? », Diplomatie no 96, janvier-février 2019.

(11) Entreprise unitaire de l’État fédéral jusqu’en 2016, le port est devenu une société par actions possédée à 100 % par l’État. Un plan de privatisation partielle est à l’étude.

(12) Voir l’étude géologique : « First-Priority Directions and Targets of Geological Exploration Works for Oil and Gas in North Caucasus Region », Advances in Engineering Research, volume 182 (Atlantis Press)

(13) Ce que confirment les chiffres officiels donnés par la compagnie.

(14) N. Gadimova, « First batch of diesel from Turkmenistan arrives in Russia after 5 years of break », Caspian News, 28 décembre 2019.

(15) Les Avars, les Darguines et les Koumyks sont les trois principales ethnies et dominent la représentation politique, économique et spirituelle.

Légende de la photo en première page : Vladimir Poutine est reçu par Vladimir Vassiliev, chef de la République du Daghestan, à Botlikh, en septembre 2019. Depuis sa nomination, Vassiliev poursuit la politique du Kremlin dans le Caucase du Nord : maîtrise sécuritaire et lutte contre la corruption clanique. (© Kremlin​.ru)

Article paru dans la revue Diplomatie n°105, « Grèce-Turquie-Libye : Tensions autour des ressources énergétiques en Méditerranée orientale », septembre-octobre 2020.

René Cagnat, Le désert et la source. Djihad et contre-djihad en Asie centrale, Paris, Les Éditions du Cerf, juin 2019, 371 p.

À propos de l'auteur

Arthur Fouchère

Journaliste et grand reporter indépendant, spécialisé en géopolitique, conflits et économie, titulaire d’un master en droit international public à l’Université Panthéon-Assas (Paris 2).

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