Magazine DSI HS

Le Mavi Vatan : quelle vision maritime pour la Turquie ?

On a beaucoup parlé, avec plus ou moins de précision, du Mavi Vatan (la « Patrie bleue »). La considérez-vous comme une « vision » au sens américain du terme, un projet politique ou une doctrine en soi ?

Cem Gürdeniz : C’est une vision pour une Turquie maritime. En fait, le père fondateur de cette vision, bien qu’il n’ait pas inventé le terme, était Mustafa Kemal Atatürk. Il était le visionnaire et l’architecte de la flotte turque lors de l’établissement de la république. La convention de Montreux et le rétablissement de la pleine souveraineté turque sur les détroits turcs en 1936 furent sa première réalisation géopolitique, grâce à la réémergence de la flotte turque en peu de temps.

Ensuite, la marine turque s’est développée à la fois quantitativement et qualitativement. En 1939, la géopolitique turque était basée sur des liens multilatéraux, avec un plus grand accent mis sur les relations avec l’Union soviétique. Après 1945, la Turquie a été intégrée dans la sphère d’influence de l’Alliance atlantique. Cela a stoppé le développement de la capacité de défense locale avec l’acquisition de matériel excédentaire aux États-Unis. En 1964, lorsque la Turquie a agi pour intervenir dans le conflit chypriote, la lettre du président américain a été un appel au réveil par lequel la Turquie s’est trouvée confrontée à la réalité. Ses alliés l’ont empêchée d’intervenir pour sauver des vies turques. Le fait est que le système atlantique ne voulait pas qu’elle agisse pour ses besoins géopolitiques. Après l’intervention turque de 1974, les États-Unis lui ont imposé un embargo sur les armes pendant quatre ans. Cela a déclenché la création d’entreprises nationales de défense. Après la fin de l’Union soviétique, la réorientation de la Turquie vers un nouvel ordre géopolitique a été confrontée à de nouveaux défis qui sont exacerbés par le bourbier égéen. Après 2002, la question de la Méditerranée orientale a été ajoutée à la liste des poudrières existantes. Lorsque les Chypriotes grecs ont déclaré unilatéralement leur prétendue zone économique exclusive (ZEE) en mai 2004, la Turquie n’a pas agi correctement pour protester et contester, l’intérêt principal du gouvernement AKP étant l’adhésion à part entière à l’Union européenne (UE). La « Patrie bleue » (Mavi Vatan) comme expression pour définir les zones de juridiction maritime de la Turquie est née dans de telles conditions en 2006. C’était un terme pour sensibiliser à la géopolitique maritime. Cela a suscité l’attention et l’intérêt du public de voir l’environnement bleu avec une perspective différente.

Aujourd’hui, la « Patrie bleue » vise à transformer la Turquie avec son peuple et son gouvernement en un État maritime à part entière. Après les complots gülenistes de 2010 envers la marine, avec des poursuites et des arrestations massives, les gens ont commencé à se demander « pourquoi la marine ? ». Cela a renforcé la conscience intellectuelle de la géopolitique maritime. Puis vint le dernier coup le 15 juillet 2016 avec une tentative de coup d’État ratée par les gülenistes. La Turquie était la cible du réseau de Fethullah Gülen soutenu par les États-Unis et l’UE. Le gouvernement s’est rendu compte des enjeux géopolitiques sous-jacents. Le coup d’État ne visait pas un changement de gouvernement, mais l’effondrement de l’État. La fondation d’un État kurde fantoche avec accès à la mer, l’abolition de la République turque de Chypre du Nord et la capitulation de la Turquie face à la carte de Séville des délimitations maritimes de la mer Égée et de la Méditerranée figuraient parmi les autres objectifs. Telles étaient les menaces existentielles pour la Turquie.
La « Patrie bleue » est devenue au fil des ans une doctrine manifeste pour sauvegarder et protéger les droits et intérêts maritimes de la Turquie. C’est un développement ad hoc sans rapport avec aucun projet politique ni aucun parti politique. C’est de la suprapolitique.

Comment le mettre en œuvre ?

La « Patrie bleue » est devenue un buzzword dans le public ainsi que dans l’État après que la marine turque a proclamé cette phrase comme le nom du plus grand exercice naval jamais réalisé en 2019 dans les zones de juridiction maritime déclarées et non déclarées de la Turquie ainsi que dans les zones d’intérêt. C’était le résultat naturel d’un processus historique équilibré comme le développement de l’industrie navale ainsi que l’acquisition d’une flotte de navires sismiques et de forage et d’une bonne prise de conscience de l’opinion publique.

Penser en termes de « Patrie bleue », c’est penser en termes maritimes. Mais cela a‑t‑il aussi des implications en termes de puissance terrestre (je pense ici à la question libyenne) et de puissance aérienne ?

La « Patrie bleue » est une perspective maritime. Cependant, ses résultats stratégiques affectent les évènements à terre et vice versa. Par exemple, la création d’un État kurde fantoche avec accès à la mer affecte les intérêts maritimes de la Turquie. Ou avoir des relations solides avec la Libye soutiendrait également la défense des intérêts maritimes turcs. À cet égard, la signature le 27 novembre 2019 du protocole d’accord de délimitation avec la Libye est d’une importance cruciale.

En regardant une carte, le Mavi Vatan implique une nouvelle délimitation maritime entre la Turquie, la Grèce et Chypre – qui ne sera pas acceptée par Athènes ou d’autres pays européens, France incluse. Comment le mettre en œuvre sans guerre ?

Il faut penser le contraire. Comment l’UE et les États-Unis forceront-ils la Turquie à mettre en œuvre la carte de Séville en faveur de la Grèce et des Chypriotes grecs qui étranglent la Turquie sur la côte anatolienne ? Leurs demandes, une fois réalisées, couperaient la Turquie de la Méditerranée et de la mer Égée. Comment peut-on être raisonnablement convaincu que l’île grecque de Kastellorizo, située à seulement 2 kilomètres de Kaş/Antalya, disposerait, avec 9 kilomètres de périphérie, d’un gros morceau de 40 000 kilomètres carrés du plateau continental anatolien qui a, lui, 1 700 kilomètres de côtes ? Il faut d’abord regarder sur la carte ce que la Grèce et les Chypriotes grecs exigent de la Turquie. Ou examiner les revendications grecques du plateau continental dans la mer Égée, qui ne laissent à la Turquie que ses eaux territoriales en donnant pleine juridiction à leurs îles. Leur prétention d’étendre les eaux territoriales de 6 à 12 milles nautiques de largeur emprisonne la Thrace et l’Anatolie à la terre, niant la liberté de navigation et faisant ainsi de la mer Égée un lac grec. Ainsi, la Turquie est en position défensive et cela nécessite une stratégie défensive réaliste. Par conséquent, la Turquie n’appuierait jamais sur la gâchette en premier, mais ne capitulerait jamais face à cette éventualité, quel que soit le parti (islamiste ou laïc) au pouvoir à Ankara. C’est comme une longue course de marathon dans laquelle la Turquie a du temps et des ressources.

Quelles sont les conséquences de votre vision sur les opérations de la marine turque : doit-elle se déployer de manière plus ou moins persistante en mer Rouge ou en Méditerranée occidentale ?

La Turquie ne recherche pas d’ambitions postcoloniales alors que certains États des littoraux méditerranéens et des acteurs mondiaux s’aventurent en Afrique du Nord, au Sahel, au Levant ou au Moyen-Orient. La Turquie souffre des conséquences de l’après-11 Septembre avec un énorme flux de migrants en provenance de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan et de Libye. Il y a plus de trois millions de réfugiés syriens en Turquie, sans parler des Afghans, des Irakiens et des Libyens. En outre, la Turquie se bat contre l’organisation terroriste séparatiste PKK qui bénéficie du soutien des États-Unis et de nombreux pays de l’UE et qui est hébergée en Irak et en Syrie. Pour un pays confronté à des défis, des risques et des menaces multidimensionnels et multiformes de sa périphérie adjacente, il est tout à fait raisonnable de se défendre à distance. La Marine devrait également fournir un soutien direct et indirect dans les zones d’intérêt/d’effet de proximité et périphériques où et quand cela est nécessaire. Un autre problème concerne les accords bilatéraux et multilatéraux de coopération en matière de défense et de formation que la Turquie a signés avec ses amis. Le respect de ses engagements envers ces pays nécessite également le déploiement de moyens navals en cas de besoin. Par conséquent, la marine turque déploierait ses moyens lorsque cela serait stratégiquement nécessaire. En outre, pendant la guerre froide, la Turquie a limité ses opérations navales dans ses zones littorales. Cette posture a donné l’impression que la Turquie était un État centré sur la terre à l’ouest. Pendant plus de cinq décennies, la marine turque a été dépendante des navires de guerre de l’US Navy ou de la construction sous licence allemande, négligeant la construction navale locale et le développement d’armes/de capteurs, au contraire de son énorme potentiel et de ses capacités. Après la guerre froide, cela a changé. Désormais, il est difficile pour de nombreux États occidentaux d’accepter la Turquie comme une puissance maritime émergente, ce qui est un fait. La Turquie a tiré des leçons importantes de son histoire et ne veut pas répéter les erreurs du passé. Lorsque les Ottomans ont négligé la mer, ils ont perdu l’État. La Turquie a commencé à utiliser sa géographie à son avantage maintenant. C’est un changement important.

La marine turque est actuellement en phase de montée en puissance, avec l’arrivée de nouvelles capacités assez impressionnantes. Quelles capacités seraient nécessaires pour mettre en œuvre le Mavi Vatan ? Quelle serait votre « marine turque rêvée » ?

Je pense que la marine turque sera promue au niveau des marines de taille moyenne ayant des capacités de projection de puissance régionale lorsque le TCG Anadolu deviendra pleinement opérationnel en 2022. La marine turque a atteint la plupart des objectifs de structure de force définis au début du XXIe siècle, malgré le tremblement de terre qui a dévasté en 1999 la principale base navale de Golcük et les complots gülenistes qui ont entraîné la purge de près de 40 amiraux en service actif et à la retraite et de près de 400 capitaines et commandants, crème de la crème des cadres navals. Le coup final est venu avec la tentative de coup d’État sans succès du 15 juillet 2016.

Cependant, cet incident pervers a déclenché une contre-purge des gülenistes dans la marine. Malgré d’énormes pénuries de personnel, la marine a pu se purifier des gülenistes en peu de temps, ce qui l’a finalement rendue plus confiante, avec un moral élevé. Bien que les gülenistes aient ciblé la plupart des ingénieurs navals travaillant sur d’importants projets nationaux, ils n’ont pas pu arrêter les projets en cours. Aujourd’hui, l’achèvement du projet de corvettes MILGEM, avec une contribution nationale de 65 %, ainsi que l’exportation de ces plates-­formes vers le Pakistan et l’Ukraine sont des réalisations remarquables. Les frégates de classe İ MILGEM offriront encore plus d’opportunités pour les développements technologiques locaux tels que les systèmes de lancement verticaux, les missiles surface-­air et surface-­surface, les CIWS, etc. Le 25 janvier 2021, le sous-marin turc TCG Gür a tiré la première torpille sous-­marine nationale Akya, avec des résultats très satisfaisants. Le 4 février, la corvette TCG Kinaliada a lancé avec succès le missile antinavire surface-­surface Atmaca pour des essais opérationnels dans la mer Noire avec un coup direct. Tout cela est aussi important que l’achèvement des navires de guerre de conception nationale.

Bienvenue sur Areion24.news,
le portail d'information dédié aux relations internationales et aux questions de Défense des publications d'Areion Group. Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions géopolitiques et stratégiques publiés dans nos différents magazines.

Votre panier