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Souveraineté technologique et autonomie stratégique de la France

Le monde se réarme et les grandes puissances se sont lancées dans une course aux technologies de rupture. La France est encore dans la course, mais elle devra considérablement augmenter son budget pour suivre le rythme, et pour conserver un bien très précieux : son autonomie stratégique.

La France est-elle capable de suivre le rythme imposé par les grandes puissances dans la course aux technologies de rupture, dont certaines viennent de franchir un nouveau palier (intelligence artificielle ou IA, missiles hypervéloces, armes à énergie dirigée, etc.) alors que d’autres sont encore au stade théorique (physique quantique) ?

La base industrielle et technologique de défense (BITD) française saura-t-elle réunir et maîtriser les compétences nécessaires dans le domaine des technologies de rupture ? À quoi ressemblera le champ de bataille du futur ?

La France est encore dans la course, mais elle devra augmenter son budget pour d’une part se donner les moyens de réussir son pari industriel et d’autre part pour garder une autonomie stratégique et une capacité décisionnelle. Mais elle doit faire vite, car le monde de l’attend pas.

Les États-Unis et la Chine, les deux poids lourds militaires mondiaux, semblent inatteignables tant leurs capacités financières sont hors de notre portée. Mais derrière, un deuxième groupe ne se laisse pas distancer avec la Russie, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, etc. Or chaque pays tente de prendre le leadership de cette deuxième entité, en termes de puissance militaire et de capacité de projection des forces. La France a résolument pris le virage vers plus de financements dans les technologies de rupture qui lui permettront de garder l’ascendant sur ses adversaires.

La sacro-sainte arme nucléaire et les missiles hypervéloces

L’arme nucléaire a donné à la France un poids déterminant dans l’ordre mondial, tant diplomatique que militaire. N’oublions qu’avec le Brexit, la France devient la première puissance nucléaire militaire de l’Union européenne. Le président de la République, lors d’un discours à l’École de guerre, en février dernier, rappelait la place prééminente de la France, en vertu de l’arme nucléaire, sa capacité de se défendre si ses intérêts étaient menacés, mais aussi la nécessité de bâtir une doctrine stratégique commune au sein de l’Union. Si l’arme nucléaire française doit servir à toute l’Europe, l’effort des pays de l’Union n’en devra être que plus grand. Emmanuel Macron a en tout cas proposé « à ceux qui le souhaitent », des partenariats incluant des exercices des forces de dissuasion. Un début de programme dont les contours restent toutefois très flous.

Les neuf pays détenteurs de l’arme suprême modernisent leurs arsenaux. La France ne déroge pas à cette règle. La loi de programmation militaire (LPM) y consacre un budget de 25 milliards d’euros sur la période 2019-2023. La composante aérienne de l’arme nucléaire devrait, à partir de 2035, développer un missile hypersonique embarqué sur un avion de chasse, un drone furtif ou un gros porteur.

Le déploiement de l’arme nucléaire pourrait donc s’effectuer grâce à des missiles hypervéloces, en fait hypersoniques, c’est-à-dire naviguant à au moins Mach 5. Le développement de ce matériel va donner à celui qui le maîtrisera un avantage incroyable face à ses adversaires. Pour l’heure, seule la Russie serait détentrice d’une telle arme : le missile Avangard. Celui-ci peut embarquer des charges conventionnelles, mais surtout nucléaires. Naviguant à Mach 20, il ne laisserait aucune chance à son adversaire.

La Russie n’est pas la seule puissance qui travaille sur ces missiles hypervéloces et l’annonce de la condition opérationnelle des Avangard a relancé les travaux dans plusieurs pays. C’est notamment le cas des États-Unis avec le Conventional Prompt Global Strike, de la Chine, de l’Inde et de la France, avec son missile air-sol nucléaire ASN4G.

La France a une longueur d’avance en Europe grâce à l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA). Ariane Group devrait présenter un démonstrateur de planeur hypersonique d’ici à la fin de 2021.

Intelligence artificielle et cyberdéfense

Vladimir Poutine l’a dit : « Celui qui maîtrisera l’intelligence artificielle dominera le monde. » La Russie a lancé de vastes programmes de recherche et développement dans l’IA, mais elle n’est pas la seule. Les États-Unis et la Chine travaillent à l’intégration de l’IA via différentes armes et systèmes de combat robotisés et armés. Les progrès sont spectaculaires, notamment dans le deep learning (apprentissage profond), qui permet aux machines d’apprendre à partir d’une énorme quantité de données. Pour autant, les chercheurs, même les plus chevronnés, ne parviennent toujours pas à expliquer le phénomène de « boîte noire » (« black box  ») de l’IA, c’est-à-dire qu’ils sont capables de juger les données qui entrent dans la boîte ainsi que les résultats qui en sortent, mais sans savoir ce qui se passe à l’intérieur.

Dans cette course, la France n’est pas décrochée par les trois grandes puissances de l’IA. Ses forces : les mathématiques appliquées et l’informatique, deux domaines dans lesquels elle excelle grâce à ses universités et à ses centres de recherche.

En 2018, un certain Cédric Villani avait remis au président de la République un rapport qui lui avait servi de base pour son programme dans le domaine de l’IA. Mais si la France a de nombreux atouts, elle a aussi de sérieux handicaps. Par exemple, elle ne dispose d’aucun grand groupe dans le numérique. Bruno Le Maire avait alors expliqué : « L’intelligence artificielle est un très vaste sujet, qui fait appel à des moyens considérables. Nous avons, certes, des atouts en la matière, mais ceux-ci sont disputés par les grands acteurs. » Un constat partagé par des économistes, dont Christian Saint-Étienne, qui indiquait récemment que la nouvelle révolution industrielle (NRI) nous a fait entrer dans une économie 3.0, une « iconomie ». Or la France et l’Europe ne pèsent pas lourd face aux géants américain et chinois, à moins d’un sursaut collectif impulsé par la Commission à court terme.

À son assertion sur l’IA, Vladimir Poutine aurait pu ajouter le vaste domaine cyber. La Russie est passée maître dans cet art de la guerre asymétrique. La France, elle, est partie avec un temps de retard, mais semble rattraper la distance perdue. Le général Lecointre, chef d’état-major des armées (CEMA), indiquait que ses capacités offensives et défensives étaient « de très bon niveau ». La France a d’ailleurs remporté l’exercice de cyberdéfense international « Locked Shields 2019 », organisé par l’OTAN et qui réunissait 30 pays. La ministre des Armées, Florence Parly, a ainsi mis en garde les pays ou groupuscules qui tenteraient de s’en prendre à la France avec des armes cyber : la doctrine de la France n’est pas que défensive et ses cybersoldats sont capables de lancer des contre-attaques dans deux domaines clés : l’appui aux opérations conventionnelles et la neutralisation d’un ennemi.

Quantique, armes à énergie dirigée, nanotechnologies et neurosciences

Dans une interview qu’il nous avait accordée (voir DefTech no 04), Emmanuel Chiva, directeur de l’Agence de l’innovation de défense, relevait l’apparition de ruptures technologiques génératrices de ruptures stratégiques. Parmi elles, les capteurs quantiques. Il est donc impératif de s’y intéresser, surtout que la France dispose de filières d’excellence dans ce domaine, en mathématiques et en physique. Le champ des possibles est immense. La quantique est un enjeu de souveraineté nationale, technologique et économique qui devrait consolider le tissu industriel français, mais aussi européen.

Dans le domaine des armes à énergie dirigée – le laser –, les États-Unis et la Chine dominent les débats. L’US Navy et l’US Army mettent au point des lasers et des micro-ondes capables de neutraliser des armes (drones) et des systèmes ennemis (voir DefTech no 07). L’avantage : le coût extrêmement faible d’une telle arme. Pour l’Army, c’est Northrop Grumman qui développe l’arme.

La France a pris du retard dans ce domaine. Néanmoins, elle peut compter sur l’entreprise CILAS qui travaille déjà sur le Laser Mégajoule. CILAS devrait concevoir des lasers pour la défense spatiale. Comme les Américains, cette filiale d’Ariane Group et d’Areva travaille sur des lasers tirés depuis le sol ou d’une arme embarquée.

En ce qui concerne les nanotechnologies, la France a lancé le plan Nano 2022. L’objectif est de continuer à maîtriser certaines technologies, mais aussi de garder en France et en Europe des acteurs stratégiques, comme STMicroelectronics.

Enfin, dans le domaine des neurosciences, la France occupe une septième place mondiale très honorable, et la troisième place européenne, derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne. Neurologie, neurosciences, sciences cognitives, le champ de recherches est large. Le projet français Man Machine Teaming vise à développer un système aérien cognitif. Cette initiative est financée par la Direction générale de l’armement (DGA) et animée par Dassault Aviation et Thales. Les pilotes pourront dès lors interagir, communiquer avec une IA. Ce type de système est une composante très importante du projet d’avion de chasse SCAF (système de combat aérien du futur) européen. 

Légende de la photo en première page : © Armée de l’Air / Ministère des Armées

Article paru dans la revue DefTech n°08, « Développement durable : un enjeu stratégique pour les armées », 3e trimestre 2020.

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