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Kazakhstan : quelle transition post-Nazarbaïev ?

Les réseaux sociaux ont joué un rôle primordial dans la diffusion des contestations et, si la censure n’est pas appliquée sur Internet au Kazakhstan, de multiples sites d’information et applications de communication ont cessé de fonctionner à l’approche du scrutin. Après les élections de juin, de nombreuses manifestations ont eu lieu, suivies de centaines d’arrestations. Le pays, en proie à une agitation sociale rare, voit sa jeunesse mobilisée face à la corruption et aux inégalités sociales. Si la situation semble s’être apaisée fin 2019, la passation de pouvoir entre les deux dirigeants demeure un sujet de tension.

L’élection de Kassym-Jomart Tokaïev à la présidence ne lui assure pas les pleins pouvoirs. En effet, Noursoultan Nazarbaïev demeure président du Conseil de sécurité et, à la suite de l’entrée en vigueur d’un décret, en octobre 2019, les deux dirigeants doivent être en accord pour la nomination des ministres, maires et chefs des régions. Ce partage des pouvoirs crée un déséquilibre décisionnel. On peut s’interroger sur la situation présidentielle : s’agit-il d’une passation de pouvoir ou l’ancien président demeurera-t-il toujours à la tête du pays ? Entre besoin de stabilité et demande de renouveau, il sera difficile de répondre aux attentes de la population et des élites. Les enjeux de cette période de transition sont considérables.

Des mesures sociales inégales

La situation politique n’est pas le seul élément de discordance au sein de la population kazakhstanaise. Les inégalités sociales auxquelles les citoyens doivent faire face sont un réel enjeu pour le gouvernement. En février 2019, un incendie s’est déclaré durant la nuit dans une maison à Noursoultan, tuant cinq enfants, les filles d’un couple parti travailler, âgées de trois mois à 13 ans. De multiples incidents de ce type sont déplorés en raison de la vétusté des logements et de l’utilisation de poêles à charbon. À la suite de ce fait divers, la population a manifesté son mécontentement et critiqué le manque de mesures prises par le gouvernement pour venir en aide aux populations les moins aisées. Ce drame est révélateur des problèmes actuels du Kazakhstan : populations en situation de précarité, congés maternité trop courts, service public limité. Si le gouvernement kazakhstanais encourage la croissance du taux de natalité, les aides financières restent limitées et les critères d’accès compliqués. Ainsi, les familles touchent 43 dollars par mois, un montant qui couvre tous les enfants, quel que soit leur nombre. Les procédures administratives, longues et nombreuses, ne sont pas accompagnées par des professionnels ou des structures, ou le sont peu. Si une augmentation de 5 % est prévue cette année, cette mesure semble insuffisante pour répondre aux besoins des familles (8). La population a réclamé la démission d’Abyl Kasymova, ministre du Travail et de la Protection sociale, remplacée par Birzhan Nurymbetov en août 2019. Bien plus qu’un drame social, cet événement illustre à la fois les tensions au sein du pays, mais aussi la nécessité pour le gouvernement d’évoluer avec les nouveaux mouvements de la jeunesse kazakhstanaise.

La question des droits de la femme au Kazakhstan est également un enjeu important. Il est nécessaire de rappeler que les « vols de fiancées », forme de mariage forcé, ont encore lieu, notamment dans le Sud du pays. Si cette pratique tend à disparaître, de jeunes femmes, qui restent généralement anonymes, par peur de leurs familles, témoignent encore de leur existence. Cette pratique consiste à enlever une jeune fille et à la séquestrer afin de pouvoir l’épouser. Cette dernière ne peut rentrer dans sa famille, par honte, et doit donc épouser son mari. Aujourd’hui, des mouvements féministes émergent, majoritairement dans les milieux urbains. L’association KazFem a récemment organisé la première manifestation autorisée par les autorités à Almaty en septembre 2019. Le rassemblement visait notamment à réclamer le durcissement des peines encourues pour viol et à transférer ce crime de la catégorie de « gravité moyenne » à la catégorie de « gravité sérieuse » (9). Le nouveau président a affirmé sa volonté de renforcer la pénalisation des crimes de viol ou de harcèlement. Toutefois, le nombre de femmes qui portent plainte reste encore limité, par manque d’accompagnement et de formation des autorités locales.

Aujourd’hui, malgré un taux de croissance du PIB de 4 % en 2017 selon la Banque mondiale, la société reste fragmentée. Entre l’élite et la population, l’écart se creuse ; la corruption et les privilèges, notamment liés aux familles puissantes, créent un mécontentement populaire. Cependant, les jeunes Kazakhstanais partis étudier à l’étranger et revenus au pays pour certains tentent d’inverser la tendance et de promouvoir un nouveau modèle de société.

Les réseaux de transport kazakhs au centre des projets internationaux

Une économie déséquilibrée

Le territoire du Kazakhstan contient d’importantes réserves d’uranium, de charbon, de pétrole et de gaz naturel. Premier producteur mondial d’uranium depuis 2009, le Kazakhstan dispose d’abondantes ressources énergétiques. Grâce à celles-ci, le PIB du Kazakhstan s’élevait à 159,4 milliards de dollars en 2017 (toujours selon la Banque mondiale), représentant ainsi à lui seul la moitié du PIB de l’Asie centrale.

Cependant, l’économie est très peu diversifiée. Le Kazakhstan apparaît comme un territoire tout aussi convoité que fragile, dont les revenus dépendent des fluctuations des cours internationaux. La totalité de l’uranium est notamment exportée et il est intéressant de noter que, si de nombreuses joint-ventures ont été créées avec la Russie en 2006, c’est la Chine qui reçoit désormais plus de la moitié de l’uranium produit.

Lorsque le pays adopte en 1997 la stratégie « Kazakhstan 2030 », Noursoultan Nazarbaïev vise à définir des objectifs économiques, mais aussi à créer un nouveau modèle politique et socio-économique, et une nouvelle politique étrangère. La crise économique pousse par la suite, en 2012, à créer la stratégie « Kazakhstan 2050 », dans laquelle la ligne de l’ancien président est claire : « L’économie en premier, puis la politique » (10). La politique doit en effet, selon l’ancien président, accompagner le développement économique afin de rendre le pays compétitif. Cette approche souligne l’importance stratégique du complexe pétrolier et gazier, qui doit soutenir le développement de nouveaux secteurs. La diversification des marchés d’exportation est une priorité et d’importants chantiers d’infrastructures de transport, autoroutes et voies ferroviaires, sont lancés. À ce titre, la stratégie 2050 mentionne l’importance de la résurgence des nouvelles routes de la soie et de la mise en place d’un corridor de transport Chine-Europe.

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