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La puissance aérienne : quatre tendances et deux inquiétudes

Pour l’observateur s’intéressant aux questions aériennes, les cinq dernières années ont été particulièrement chargées en évènements et en ruptures. Le lancement de programmes de « sixième génération » (1), la multiplication des contrats, les opérations elles-mêmes montrent un dynamisme que n’avait pas anticipé Martin Van Creveld lorsqu’il indiquait, il y a dix ans, que la puissance aérienne était dans une phase de déclin (2). Face à la profusion d’évènements, quelles sont les lignes de fuite de l’aviation de combat ?

Une première tendance marquée nous paraît concerner la place de la troisième dimension dans les opérations contemporaines. La puissance aérienne ne connaît pas de situation de déclin, et voit au contraire une diversification en même temps qu’une complexification des actions dans la troisième dimension. Munitions rôdeuses, accroissement des types – et du nombre – de drones, artillerie de longue et de très longue portée et systèmes hypersoniques s’ajoutent ainsi aux appareils classiques. Si elle ne néglige évidemment pas le besoin de forces au sol ou en mer, l’action militaire fait de plus en plus appel à la troisième dimension. Conséquence logique, l’interfaçage entre le ciel et les autres domaines acquiert une importance plus grande.

Au-delà du cadre général des opérations, il faut également constater que le fait aérien reste un attracteur stratégique et un marqueur de puissance nationale partout dans le monde, avec deux conséquences. D’une part, les capacités évoluent : non seulement les États ne renoncent pas à leurs aviations de combat, mais ils cherchent également à monter en puissance. En Afrique ou en Asie, certains s’efforcent ainsi d’accroître leurs capacités. Ce dynamisme, qui fait songer à celui observé au moment des indépendances, montre cependant une meilleure adaptation qu’à l’époque : l’avion de combat à hautes performances attire toujours – y compris au point d’intégrer des microflottes de quelques appareils –, mais les choix nationaux se révèlent mieux adaptés aux différents contextes stratégiques. L’exception en la matière pourrait être l’Amérique latine, où le renouvellement capacitaire stagne globalement.

D’autre part, corollaire logique de cette attraction stratégique pour la troisième dimension, plusieurs États se positionnent sur le domaine de l’aviation de combat en cherchant à développer leurs propres solutions – au-delà des puissances industrielles historiques, et avec parfois leur appui. L’avion de combat n’est pas uniquement vu comme un enjeu industriel et commercial, mais également – et même surtout – comme un marqueur souverain et une source de fierté nationale. Et donc comme un pan des stratégies déclaratoires aussi bien que comme un moyen de conduire la stratégie opérationnelle. En Inde, en Corée du Sud, au Japon ou en Turquie, les industries aéronautiques s’étoffent d’autant plus que les appareils se complexifient. Faisant appel à une série de technologies connexes – dans les capteurs, les armements, la motorisation, les communications –, les programmes d’avions de combat deviennent des facteurs de structuration des ambitions technologiques nationales.
L’attention politique portée aux programmes nationaux pourrait laisser croire à la victoire définitive de la seizième loi d’Augustine, suivant laquelle le coût croissant des appareils de combat ferait qu’en 2054, les États-Unis ne pourraient plus en disposer que d’un seul (3). En réalité, l’affaire s’est révélée plus complexe. D’une part, avoir son propre programme national n’empêche pas de poursuivre ses achats par ailleurs. La mesure, classique, permet non seulement d’éviter les conséquences fâcheuses liées à un échec, mais aussi l’effondrement des niveaux de force. D’autre part, même là où la très haute technologie est de mise, l’attention s’est portée sur les moyens de recréer de la masse, et pas uniquement de tenter de ne pas réduire trop rapidement le volume de forces. C’est là qu’interviennent les logiques d’effecteurs déportés et plus largement de drones armés opérant en conjonction avec des appareils pilotés. L’année 2020, de ce point de vue, aura vu pour la première fois l’emploi de drones dans une logique d’opérations d’interdiction telles qu’elles auraient normalement été menées au moyen d’appareils de combat (4). Dans le même temps, plusieurs types d’effecteurs déportés étaient en cours de développement, effectuaient leur premier vol ou étaient sur le point de le faire.

C’est donc une troisième grande tendance que l’on voit poindre, avec le retour de la masse, non sans que ce ne soit doublement ironique. D’un côté, les années 2000 étaient celles des flux tendus, de la gestion managériale, du triomphe de l’efficience, avec nombre d’analystes prônant la victoire de la qualité sur la quantité : quelques avions suffiraient, ils ne risqueraient rien. La réalité fut moins simpliste. De l’Ukraine à la mer de Chine méridionale, l’histoire a montré que le confort opératif dans lequel les forces aériennes occidentales avaient eu l’habitude d’opérer depuis 1991 disparaissait. De plus, en Chine comme en Russie, de nouveaux équilibres entre qualité et quantité apparaissaient et rendaient caduques les visions des années 2000, qui n’étaient guère que la reformulation dans le domaine aérien des « dividendes de la paix ». D’un autre côté, le discours voulant que l’appareil piloté soit condamné par l’apparition des drones de combat et que seuls ces derniers importaient a été balayé… alors même que l’intelligence artificielle n’avait jamais fait autant de progrès.

En fin de compte, l’aviation de combat du futur sera hybride, avec ses catégories traditionnelles – appareils de combat, de transport, ISR, d’entraînement… –, mais aussi une diversification des plates-­formes et même des rôles, les catégories se brouillant. Le couplage entre appareils pilotés et drones peut concrétiser les logiques de « bombardier fractal » (5), redéfinir la notion de COMAO (Combined air operations) et recréer de la masse. De même, l’appareil de transport peut devenir un vecteur ISR ou de combat en larguant drones et missiles de croisière (6). In fine, c’est une nouvelle ère d’imagination techno-­capacitaire qui s’ouvre dans le domaine aéronautique. Mais elle devra répondre à des méthodologies particulièrement strictes pour ne pas virer à la gabegie technologique.

De ce point de vue, une quatrième tendance est liée à l’usage des réseaux et aux opérations multidomaines (MDO) : ce qui sous-tend l’apparition des « nouveaux réseaux de frappe » est le partage transparent d’informations, adossé à des modes de commandement poussant le combat interarmées à un stade inédit (7). La mutation a largement été anticipée, mais elle va conduire à de nouvelles manières d’envisager les frappes : ce qu’un pilote de Rafale pourrait avoir à sa main n’est pas uniquement l’armement sous ses ailes ou celles de ses drones, mais également la possibilité de déclencher un tir d’artillerie terrestre ou navale par exemple, tout en interagissant de manière plus fine avec les équipages de l’ALAT. Cette réticulation par les MDO ne va cependant pas de soi : des obstacles culturels, mais aussi techniques se dressent encore sur la route de ce type de capacités (8). Les problèmes posés en termes de procédure et de planification sont redoutables et il est sans doute illusoire de croire que ce type d’approche sera pleinement mature dans moins de dix ans.

Les tendances sont cependant bel et bien là, mais deux catégories de problèmes potentiels vont se trouver sur le chemin de leur concrétisation. La première est liée à la question des CEMA (Cyber-­electromagnetic activities) : brouillage, intrusions et corruption cyber dans des systèmes aériens qui en seront de plus en plus dépendants – y compris pour leur maintenance. Si elles sont appelées à se multiplier, elles peuvent également être partiellement contrées par l’embarquement d’intelligences artificielles. Avec les MDO, l’intelligence part des effecteurs pilotés pour, à travers les réseaux, atteindre les effecteurs déportés. Introduire de l’IA permet de diminuer la charge cognitive des équipages, mais aussi la dépendance aux réseaux. Avec cependant deux conséquences. La première et la plus immédiate est que les IA en tant que telles sont également susceptibles d’être trompées ou corrompues : on est encore très loin d’IA fortes équivalentes à un raisonnement humain (9).

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