Magazine Moyen-Orient

Néo-ottomanisme et « erdoganisme » : comprendre la Turquie du XXIe siècle

Elle a cependant un revers : dès lors que l’AKP a obtenu 42,5 % des voix et 295 sièges sur 600 au Parlement, pour rester au pouvoir, il lui faut désormais séduire l’électorat nationaliste (11 % et 49 élus), développer des thématiques tournées vers le rejet de l’Occident et annoncer la reconquête à venir de territoires historiques perdus à la fin de l’Empire ottoman.

Depuis fin 2019, le président procède à la manière des sultans de la conquête. Bayezid Ier (1389-1402) et Mehmed Ier (1413-1421) déplaçaient leurs troupes du front européen au front anatolien (et inversement) au gré des alliances qu’ils nouaient de part et d’autre de leurs frontières et en fonction de l’issue des batailles qu’ils y engageaient. Au début de l’automne 2020, Recep Tayyip Erdogan a investi le théâtre militaire caucasien dès lors qu’il a connu des difficultés en Méditerranée orientale ; puis, il a repris l’offensive à Chypre après avoir atteint une partie des objectifs fixés au Haut-Karabagh.

La politique néo-ottomane : le dépassement du kémalisme

Ce que vit la Turquie depuis le début du XXIe siècle s’apparente à un « retour du refoulé ». Mustafa Kemal avait expurgé les programmes scolaires des références à l’Empire ottoman. Il entendait conduire la Turquie sur la voie occidentale et rattachait la création de l’homme turc nouveau à un seul référent historique : les peuples turcs des époques antiques et médiévales. Recep Tayyip Erdogan ancre le pays qu’il préside et gouverne dans une histoire envisagée sur la longue durée, islamique depuis le Moyen Âge, ottomane depuis la fondation de la dynastie des sultans au XIVe siècle et impériale depuis la conquête de Constantinople de 1453 – on retrouve le symbole de Sainte-Sophie. Ce faisant, il nourrit la Turquie d’une boulimie commémorative, prétend unifier les territoires méthodiquement étudiés par les historiens en une seule civilisation de l’islam et fait voler en éclats les périodisations académiques. Cette politique de l’histoire suscite plusieurs questions. Selon quels mécanismes le passé impérial en est-il venu à dominer l’imaginaire historique des citoyens turcs ? Comment comprendre que les petits-enfants des défenseurs du kémalisme soient devenus des soutiens indéfectibles de la politique néo-ottomane ?

Le terme « néo-ottoman » désigne l’entreprise conduite par l’AKP dans le but de développer l’influence diplomatique et d’étendre la « profondeur stratégique » du pays autour de valeurs présentées comme islamiques (paix, prospérité, partage des savoirs). Le programme poursuivi vise à diversifier les partenaires de la Turquie, afin de constituer une alternative au projet d’intégration européenne parvenu au point mort. Il étend son spectre d’influence à la valorisation patrimoniale engagée en Bosnie-Herzégovine comme aux interventions logistiques et militaires en Libye. Le néo-ottomanisme est davantage une catégorie de politiste et d’essayiste qu’un concept forgé par les historiens. Pourtant, ses domaines d’action ne sauraient être analysés sans le recours à un examen critique et distancié des référents historiques auxquels il renvoie. Les parallèles entre l’actualité immédiate et l’histoire impériale sont très nombreux, mais il est difficile de déterminer comment des historicités disjointes par les périodisations académiques sont travaillées par des « régimes mémoriels » superposés (4).

Prenons l’exemple suivant : le 15 mai 1919, à Samsun, en mer Noire, Mustafa Kemal a lancé la reconquête de l’Anatolie ; fin 2019, à Misratah, sur la côte libyenne, Recep Tayyip Erdogan a relancé la reconquête de l’Empire ottoman en Afrique du Nord. Comparés l’un à l’autre, ces deux événements associent trois séquences historiques : la guerre d’indépendance turque qui a conduit à la fondation de la République (1919-1923) ; le calendrier suivi par Recep Tayyip Erdogan en vue de l’élection présidentielle de 2023 ; la conquête ottomane en Méditerranée entre 1516 (Syrie, Palestine) et 1534 (Tunis), en passant par 1517 (Le Caire) et 1521 (Alger). À cette date, Soliman le Magnifique accepte la demande du corsaire Khayr ad-Din (1466-1546), dit Barberousse, de placer les possessions algériennes sous le sceptre ottoman. Un demi-millénaire plus tard, le président Erdogan étend le soft power ottoman au moyen des séries télévisées turques et utilise le passé colonial français comme repoussoir d’un modèle d’intégration de l’Afrique du Nord à la civilisation de l’islam.

Il ne saurait être officiellement question de réduire les dorures des statues de Mustafa Kemal, fondateur de la République et référent indépassable de la nation. En revanche, rien n’empêche le régime d’Ankara de procéder à une transformation néo-­ottomane du kémalisme, comme en témoignent plusieurs opérations conduites dans l’espace public. Prenons un exemple. Dans plusieurs municipalités turques, des statues d’Atatürk sont désormais intégrées à des ensembles appelés « routes des grands hommes » : aux côtés des bustes de conquérants des temps médiévaux comme Toghrul Beg (993-1063) et Tamerlan (1336-1405) figurent les plus célèbres des sultans ottomans. Depuis une quinzaine d’années, ces ensembles de bustes forment le nouveau panthéon de municipalités conquises par le MHP. Citons les cas de Kirikkale (2009, est d’Ankara), Mamak (2010, conurbation d’Ankara), Nevsehir (2011, est de Konya), Osmaniye (2017, est d’Adana), Kars (près de la frontière arménienne) et Kavak (2014, sud-ouest de Samsun). Gare aux maires qui omettraient d’y ajouter le buste d’Atatürk, sinon en taille supérieure, du moins au centre de l’ensemble. Après avoir ravi la mairie de Nigde (sud-ouest de Kayseri) à son adversaire du MHP en 2009, le candidat AKP fait retirer les bustes de l’allée centrale où ils étaient alignés. Motif officiel : cet espace a vocation à être occupé par une statue d’Atatürk. Une polémique éclate. Un compromis est trouvé : les bustes seront installés dans un parc alentour. Cette imagerie synthétique sert de support aux matérialités symboliques de l’« erdoganisme » et alimente une « insatiabilité commémorative » à moins de trois ans de la prochaine présidentielle.

L’« erdoganisme » : une revanche de l’histoire

À l’instar du néo-ottomanisme, la notion d’« erdoganisme » a été introduite par des politistes. Elle repose sur deux principes : la démocratie est réduite à la souveraineté nationale et à la seule expression du suffrage universel ; le respect de la morale (l’interdit omniprésent de l’insulte) prévaut sur la jouissance des droits et l’exercice des libertés fondamentales (la liberté de conscience est ramenée à celle de doctrine religieuse). Le pouvoir d’Ankara fait un usage quotidien de l’article 301 du Code pénal, lequel condamne de six mois à deux ans de prison celles et ceux qui « dénigrent le peuple turc, l’État turc, le Parlement turc, etc. ». L’« erdoganisme » s’adosse à la principale idéologie politique turque du XXe siècle, la prolonge et la dépasse : le kémalisme. Les leaders et les théoriciens de ce courant ont toujours veillé à purger la « mémoire vivante » (5) de l’histoire ottomane, altérité absolue du devenir républicain du XXe siècle. Les leaders de l’erdoganisme, en revanche, intègrent pleinement le passé impérial au devenir néo-ottoman de la Turquie du XXIe siècle.
L’« erdoganisme » est à la fois :

• un antikémalisme : l’utopie révolutionnaire comme refus de l’ordre ancien et façonnement d’un homme nouveau débouche sur une contre-révolution à la fois islamiste, nationaliste et moderne ;

• un postkémalisme : de même que toute terre gagnée par les armes lors de la guerre de libération nationale (1919-1922) se devait d’être reconnue comme turque, de même toute terre anciennement ottomane a vocation à devenir néo-ottomane ;

• un kémalisme néo-ottoman : à l’instar du sultan, le président assure la redistribution des ressources et l’équilibre de la justice ; la transformation politique vise à améliorer la vie des citoyens, le pouvoir d’achat étant l’indicateur consensuel du progrès socio-économique ;

• un anti-occidentalisme : le révisionnisme des traités internationaux et la menace d’un complot ourdi à l’étranger conduisent au rejet des Lumières, matrice d’inspiration du kémalisme.

Cette réorientation idéologique implique une réécriture de l’histoire. En Turquie, l’histoire est la reine des disciplines universitaires ; elle partage avec le droit, principal garant de la légitimité républicaine, le statut de conscience morale de la société ; elle dispose d’une solidité institutionnelle et d’un soutien politique indéfectible, pour le meilleur et pour le pire : après la répression du coup d’État manqué du 15 juillet 2016, l’exigence de conformation des études au programme néo-ottoman a exercé une loi d’airain sur le niveau général des contributions scientifiques. La valorisation à tous crins d’une civilisation ottomane fait la part belle aux combattants de l’islam, accentue le recul des théories de la modernisation et conduit à la disparition des figures de la contestation. Un ensemble de prédéterminations néo-ottomanes innerve la pensée critique des historiens de métier. Parallèlement, dans l’univers commémoratif, une déformation outrancière des réalités ottomanes alimente une « mémoire du ressentiment » (6).

À propos de l'auteur

Olivier Bouquet

Professeur d’histoire de l’Empire ottoman et du Moyen-Orient à l’université de Paris (Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques) ; auteur notamment de « Les Ottomans. Questions d’Orient » (Documentation photographique no 8124, La Documentation française, juillet-août 2018)

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