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Artillerie : les nouvelles capacités pour paralyser les axes logistiques

Lors du récent conflit en Irak, des frappes aériennes ont été effectuées contre des itinéraires pour protéger les colonnes de l’armée irakienne face aux attaques de véhicules-­suicides. Il s’agit d’une première en contre-­insurrection, qui mérite que l’on réexamine son potentiel dans le cadre d’un conflit de haute intensité. En effet, aujourd’hui, les capacités existent et cet objectif tactique pourrait avoir des effets redoutables.

Les frappes aériennes contre les itinéraires dans la profondeur sont jugées essentielles pendant les deux guerres mondiales pour stopper ou ralentir la logistique et les unités en renfort. Mais la technologie disponible alors apporte rarement les effets espérés. Pendant le premier conflit mondial, l’importance des axes logistiques comme objectif pour les feux indirects est reconnue. Cette mission est limitée par la portée des canons et l’impératif de régler les tirs à longue portée par observation aérienne. Seuls les objectifs de dimensions importantes (gares, dépôts de munitions) peuvent être pris à partie lorsqu’ils sont situés sur les arrières immédiats du front ennemi. Le bombardement à plus grande distance, par l’aviation, ne devient techniquement possible que tardivement, mais la faible puissance des munitions, la faible capacité d’emport, la fragilité et l’imprécision en limitent l’impact sur les opérations.

Première Guerre mondiale : de rares exemples de contre-mobilité

En 1914, une guerre de mouvement et de courte durée étant envisagée, il n’existe pas de concept d’action indirecte sur les axes logistiques (1). L’intérêt de les frapper apparaît dès que le front se stabilise, pour ralentir les renforcements ennemis, et parce que la logistique artillerie prend vite des proportions considérables. Longtemps, seule l’artillerie lourde peut frapper ces objectifs désormais majeurs (2) : ponts, centres ferroviaires, dépôts de munitions ; mais sa portée reste faible (3) et ce type de mission ne dépasse pas une vingtaine de kilomètres au-delà du front (4).

Le 14 août 1918, le roi d’Angleterre Georges V lui-même désigne comme premier objectif au nouveau canon, le «  Boche Buster », le complexe ferroviaire de Douai. Ce tir, connu sous le nom de « The King’s Shot  », met la gare hors service jusqu’à l’armistice (5). Les concepts s’affinent ; appréciés en défensive, les dégâts sur les axes sont plus contraignants en offensive pour qui veut exploiter une percée avant l’arrivée de renforts ennemis. Le colonel Bruchmuller, grand tacticien de l’artillerie allemande, préfère l’emploi d’obus à gaz contre les routes, car les obus explosifs les endommagent. Lors de la percée allemande de mars 1918, les axes n’ont pas été détruits par l’artillerie lourde, au grand étonnement des Britanniques : « Nous discutâmes de l’inexplicable silence de l’artillerie ennemie dans la nuit du 21 mars, et de la raison pour laquelle, bien qu’ils aient eu à déplacer leur artillerie vers l’avant, ils n’ont pas utilisé leurs pièces d’artillerie lourde sur voie ferrée. Deux ou trois de ces pièces arrosant de leurs obus géants la route Bapaume-Cambrai auraient fait toute la différence. Grâce à cela, toutes les unités purent s’échapper. (6) »

Les tirs d’interdiction en offensive ont généralement pour but d’empêcher l’arrivée de renforts ou le repli de forces ennemies. Lors de l’offensive allemande sur le Chemin des Dames le 27 mai 1918, l’artillerie lourde a visé les rails des batteries ferroviaires françaises : leur destruction a permis de capturer 14 pièces intactes (7) ! Toutefois, pendant ce conflit, paralyser la logistique était illusoire à cause de la linéarité du front. De vastes quantités d’approvisionnements pouvaient être accumulées assez discrètement au fil des mois, sauf dans un saillant où les flux logistiques, tributaires d’un seul axe, étaient de surcroît vulnérables aux frappes latérales par l’artillerie. L’unique voie ferrée desservant Verdun ne cessa d’être alternativement détruite et refaite pendant des mois, dans la boucle d’Aubréville (8). La défense de Verdun était suspendue à cette ligne et à l’unique route, la Voie sacrée. Dans un saillant, la densité du trafic est multipliée, car il faut approvisionner les forces sur trois côtés. En face, les Allemands disposaient d’une dizaine de voies ferrées et de multiples routes. Certains se sont demandé pourquoi les Allemands n’avaient pas saisi l’opportunité exceptionnelle de couper la Voie sacrée (9). Deux raisons peuvent être avancées : l’aviation de bombardement n’en était pas encore capable en 1916, et l’observation aérienne (10) était indispensable pour les réglages de l’artillerie à longue portée.

Consciente de la vulnérabilité extrême de cet axe, l’armée française a rapidement assigné de nombreuses escadrilles à sa protection. Avec les progrès technologiques, les aviations de bombardement des belligérants devinrent capables, à partir de 1917 et surtout en 1918, de frapper les axes logistiques. Le réseau ferré allemand fut soumis à de nombreuses attaques dès 1917.

L’aviation de bombardement allemande visa de nombreuses gares en arrière du front lors des offensives de mars et de mai 1918 (11). Les résultats ne furent toutefois pas à la hauteur des espérances par défaut de concentration des moyens (12). Seule l’aviation française rechercha cette concentration avec la création par le général Duval d’une division aérienne en 1918. L’aviation est employée groupée, avec jusqu’à 600 appareils : « La priorité est donnée à la supériorité aérienne et au bombardement sur le champ de bataille ou ses arrières immédiats (lignes de chemins de fer, dépôts de munitions, bivouacs). (13) »

Deuxième Guerre mondiale : conceptualisation de la paralysie des axes logistiques ennemis 

Bombardement tactique contre les axes

Lors du deuxième conflit mondial, l’accroissement de la portée et de la puissance de feu – essentiellement des moyens aériens – permet la prise à partie spécifique des axes logistiques. L’invasion de la Belgique en 1940 montre les effets des Stukas sur les axes. Dès les premiers jours, ils ont visé les ponts sur les arrières des unités alliées. Très vite, lorsque la retraite a commencé, trouver les rares ponts non détruits est devenu la principale préoccupation (14). Les alliés anglo-saxons ont employé le bombardement tactique pour la première fois pendant la campagne d’Italie. Après une expérimentation en Sicile (15), il fut appliqué de nouveau sur la péninsule. Le terrain y était favorable, étroit, avec des plaines côtières, et des reliefs montagneux au centre. L’objectif était de paralyser les axes logistiques allemands. Du 14 mars au 11 mai 1944, l’opération « Strangle » a visé les centres ferroviaires, les axes ferroviaires et routiers jusqu’à 200 km au-delà du front. Seule l’aviation avait l’allonge et la puissance nécessaires pour remplir cette mission, mais elle manquait de précision. Les bombardiers lourds emportaient de nombreuses bombes à fort pouvoir de destruction, mais étaient très imprécis. Seule une faible proportion des 10 949 tonnes de bombes larguées a pu atteindre les objectifs, en particulier ceux de faible largeur, axes et ponts. Les forces aériennes tactiques, bombardiers légers et chasseurs bombardiers larguèrent 22 454 tonnes malgré leur faible capacité d’emport. Plus précis, ils étaient plus efficaces contre des objectifs étroits. Mais pour être précis, ils devaient voler à basse altitude, ce qui les rendait vulnérables à l’artillerie sol-air : 365 aéronefs furent détruits, principalement des chasseurs bombardiers. Les munitions des chasseurs bombardiers provoquaient des effets moins durables contre les objectifs d’infrastructures que celles plus puissantes larguées par les bombardiers lourds.

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