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Artillerie : les nouvelles capacités pour paralyser les axes logistiques

Ce type d’emploi place les armées de l’OTAN dans une situation nettement désavantageuse face à des pays comme la Russie ou la Chine : à la suite du traité d’Oslo de 2008, il n’est plus possible pour la majorité d’entre elles d’utiliser des munitions à sous-­munitions, et les États non signataires ne disposent plus que de stocks vieillissants. Quant aux mines dispersables, dans l’OTAN, seule l’Allemagne devrait bientôt adapter la mine antichar AT2 à une roquette.

Mais de telles munitions seraient-elles utilisées contre des itinéraires ?

Les munitions guidées sont onéreuses et rares, et de nombreux objectifs entrent en compétition. Les roquettes guidées sont redoutables contre les fortifications de campagne ou les bâtiments. Au lieu de viser la logistique, les missions d’interdiction peuvent chercher à paralyser l’artillerie dont la sauvegarde dépend des mouvements, en détruisant ou en polluant les itinéraires, ou en polluant les zones favorables à son déploiement. Il pourrait être décidé de réserver les munitions à effet dirigé aux chars. Les munitions à sous-­munitions pourraient être destinées à la destruction des unités de mêlée comme en Ukraine en juillet 2014 où un bataillon ukrainien a été anéanti en dix minutes.

Un avantage majeur des frappes contre les itinéraires est qu’elles sont peu perturbées par un environnement brouillé, contrairement aux frappes contre les objectifs tactiques mobiles ou fugaces qui sont impossibles quand le lien entre capteurs et effecteurs est rompu (notamment par des munitions d’artillerie équipées de brouilleurs qui viseraient nos batteries). Pour peu que la précision des munitions ne soit pas affectée – et, paradoxalement, celle des munitions surfaciques ne le sera jamais –, les objectifs que sont les axes logistiques sont connus, et la densité des flux y est garantie. Contre une force conventionnelle, les flux logistiques sont un objectif certain, et ce même lorsque les forces aériennes sont clouées au sol. Tout dépend des stocks de munitions disponibles pour perturber les itinéraires. Pour certains pays comme la Russie, ce stock est considérable (20).

De plus, les effets indirects de frappes contre les itinéraires sont essentiels. Pour remédier aux effets catastrophiques de frappes sur des colonnes de véhicules, dégager les carcasses, éteindre les incendies, de nombreux moyens du génie seraient nécessaires, dans la profondeur. De même, il faudrait disposer les moyens C‑RAM (Counter-­rocket artillery and mortar) ou antimissiles (21) dans la profondeur, en fonction de la portée des munitions adverses. Pour l’OTAN, ces frappes peuvent également avoir pour effet de diluer dans la profondeur les moyens russes de brouillage de fusées d’artillerie SPR‑2M Rtut‑BM (une unité protège 5 000 m2 et la protection des ponts compte parmi ses missions).

Intérêts du 155 mm de longue portée

Malgré leurs avantages en capacité d’emport et portée, les roquettes sont plus vulnérables aux systèmes C‑RAM (laser, éclats d’obus de moyen calibre comme le 40 mm Rapid Fire, missiles comme le Miniature Hit-to-Kill), que ne le sont les obus de 155 mm, à cause de leur structure peu épaisse. Toutefois, les obus de longue portée (70 km) comme le Ramjet et le Vulcano ont une capacité d’emport en explosif à peine supérieure à 2 kg, ce qui les apparente au 105 mm. Seule une augmentation du volume de la chambre et de la longueur de tube permettrait au 155 mm d’atteindre une portée de 70 km avec des munitions aux effets significatifs (22). Ces obus permettraient de prendre en compte davantage de missions ne pouvant aujourd’hui être attribuées qu’aux roquettes.

Entre 40 et 70 km, ils pourraient traiter des objectifs de surface importante ou d’infrastructure. Ces nouveaux tubes permettraient aussi d’augmenter la portée des munitions BONUS, déjà plus importante que celle de ses concurrents. Ils permettraient surtout de conserver davantage de roquettes telles que la GMLRS‑ER (portée 150 km) pour des frappes dans la profondeur ou contre des objectifs nécessitant une charge militaire plus importante.

Les nouvelles technologies et une portée, une précision et une puissance de feu accrues permettent à l’artillerie de paralyser les itinéraires logistiques. Cette option tactique doit être prise en compte dans la définition des capacités futures de l’artillerie, et bien au-delà, car elle est plus accessible pour qui dispose de munitions surfaciques. Son succès dépend largement du degré de vulnérabilité des forces modernes, et donc de leur niveau de dépendance vis-à‑vis des flux logistiques. Dans ce domaine non plus, les forces occidentales ne sont pas égales à leurs adversaires potentiels.

Notes

(1) Les gros calibres avaient été conçus pour détruire les fortifications.

(2) La doctrine française lui assigne des objectifs logistiques dès 1915 (Emploi de l’artillerie lourde à grande puissance, décembre 1915, p. 2). Il en était de même pour l’artillerie allemande. David T. Zabecki, Steel Wind : Colonel Georg Bruchmüller and the Birth of Modern Artillery, Praeger, Westport, 1994, p. 42.

(3) Les pièces modernes françaises vont de 8 500 m (Schneider 293 mm) à 15 100 m (400 mm) ; les pièces allemandes modernes vont de 8 200 m (210 mm Mle 1910) à 14 000 m (420 mm).

(4) Commandant Pamard, Emploi de l’artillerie, Lavauzelle, Panazol, 1921, p. 25.

(5) Jonathan B. A. Bailey, Field Artillery and Firepower, Naval Institute Press, Annapolis, 2003, p. 247.

(6) Mark Severn, The Gambardier, Leonaur, 2007, p. 154‑155.

(7) David T. Zabecki, op. cit., p. 83.

(8) Paul Heuzé, La Voie Sacrée – Le service automobile à Verdun (février-août 1916), La Renaissance du livre, Paris, p. 21.

(9) Paul Strong et Sanders Marble, Artillery in the Great War, Pen and Sword, Londres, 2013, p. 86‑87.

(10) Le Pariser Kanone (210 mm) avait une portée de 130 km. Son imprécision le limitait à des objectifs de vastes dimensions et excluait donc tout rôle tactique ; il lui fut donc assigné la mission stratégique de bombarder Paris pour démoraliser la population.

(11) Général von Hoeppner, L’Allemagne et la guerre de l’air, Payot, Lausanne, 1923, p. 229-238 : « Le G.Q.G s’efforçait d’utiliser les escadrilles de bombardement pour des attaques méthodiques contre les grandes lignes de transport adverses. »

(12) Les alliés disposaient, contrairement aux Allemands, d’un vaste parc automobile, ce qui réduisait leur dépendance vis-à-vis du rail.

(13) Michel Goya, L’invention de la guerre moderne, coll. « Texto », Tallandier, Paris, 2014, p. 397.

(14) Témoignage d’un officier d’une batterie britannique cherchant à franchir l’Escaut. Gun Buster, Return via Dunkirk, Windrow and Greene Classic Military Library, 1994, p. 102.

(15) À l’origine de cette tactique se trouve Solly Zuckerman, un Sud-Africain attaché au Combined Operations Headquarters britannique comme conseiller scientifique. Richard Overy, The Bombing War : Europe 1939-1945, Pinguin Books, Londres, 2013, p. 536‑537.

(16) Lt. Col. C. V. Clifton, « One year of combat with the 240s. Saga of the 698th FA Bn », The Field Artillery Journal, vol. 35, no 5, mai 1945, p. 258‑259.

(17) La version israélienne contient 600 kg d’explosif pour une portée de 300 km.

(18) En décembre 2018 le 68e RAA a employé de telles combinaisons, arrêtant une colonne de Daech avec des obus explosifs pour la détruire avec des obus BONUS.

(19) Andrew Radin et alii, The Future of the Russian Military : Russia’s Ground Combat Capabilities and Implications for U.S.-Russia Competition, RAND Corp, Santa Monica, 2019, p. 94. La nouvelle roquette russe 9M542 contenant des sous-munitions porterait à 120 km.

(20Ibid., p. 111-114.

(21) Pendant la Première Guerre mondiale, une des raisons des attaques de Londres par les zeppelins était de provoquer la dilution des moyens antiaériens britanniques.

(22) Certains projets commencent à voir le jour, notamment aux États-Unis.

Légende de la photo en première page : L’artillerie à longue distance française en action, en 1918. (© Everett Collection/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°152, « Royaume-Uni : Quelle coopération après le Brexit ? », Mai-Juin 2021.

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