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Lire les frontières dans un monde globalisé

Il faut encore ajouter ici un élément important relatif aux conflits frontaliers : ceux-ci ne se cantonnent pas systématiquement aux espaces nationaux, mais se déploient parfois très loin des frontières entre les deux États en contentieux. Les attaques et répliques entre Israël et l’Iran en sont une illustration, notamment depuis le début du mois de mars 2021, le premier s’en prenant aux positions militaires ennemies en Syrie et le second répliquant par des sabotages de navires israéliens dans le golfe Arabo-Persique. Si le procédé n’est pas nouveau, dans le monde post-bipolaire que certains analystes décrivent comme hétérarchique (5) — composé de plusieurs hiérarchies en concurrence —, la diffusion des armes de longue portée (missiles et drones) et les ambitions de puissance d’acteurs régionaux décrivent une géographie des conflits de plus en plus globalisée, loin des frontières des États.

Des murs et de la sécurité aux frontières

Paradoxalement, l’un des dispositifs sécuritaires frontaliers les plus répandus depuis une vingtaine d’années est devenu le mur/barrière frontalière, condensé de dispositifs technologiques et de discours politiques. Le « retour » en grâce de ces constructions frontalières prend place dans le contexte du tournant sécuritaire global ayant suivi les attentats de 2001 aux États-Unis. La frontière murée tire sa force du symbole visuel de la puissance étatique sur ses frontières plus que de son efficacité avérée et constitue avant tout un discours à destination des citoyens. Ce qui a fait dire à la politologue américaine Wendy Brown que les murs étaient moins la résurgence de la souveraineté qu’une marque de son érosion (6). Ils prennent place dans un processus plus vaste de « sécuritisation » des frontières, soit un projet de surveillance frontalière de type néolibéral, ayant une composante de délégation technique à des compagnies spécialisées et visant à une gestion optimisée des flux par des moyens technologiques.

Des frontières murées sont donc sorties de terre un peu partout sur la planète dès le début du nouveau millénaire, et pas seulement aux États-Unis où G. W. Bush avait commencé à murer la longue frontière avec le Mexique en 2006. Au Moyen-Orient, pas moins de 30 murs ont vu le jour depuis 2001. L’un des plus longs ouvrages a été construit par l’Inde pour séparer les deux Cachemires sur 3300 km. Ces murs séparant des États belligérants résultent souvent d’un choix unilatéral avec des conséquences territoriales : perte de territoires — le Maroc a ainsi fait main basse sur deux tiers du Sahara occidental — ou solidification d’un contentieux territorial — à Chypre ou sur le Golan syrien, la zone tampon onusienne semble surtout avoir ratifié un état des rapports de force. Mais le choix de bâtir un mur à la frontière est souvent guidé, comme en Inde, par des motivations inhérentes à l’immigration illégale. C’est là que l’argumentaire de la « sécuritisation » rejoint parfaitement celui de la barrière frontalière : il s’agit de bloquer aussi bien les « terroristes », selon l’argumentaire des autorités thaïlandaises qui ont érigé un mur frontalier avec la Malaisie, que les immigrés économiques, comme le Botswana l’a explicité en dressant une clôture à sa frontière avec le Zimbabwe.

Cette nouvelle perception globalisée des risques qui a vu le jour avec le XXIe siècle, baptisée « société du risque » par le sociologue Ulrich Beck, a donc structuré l’imaginaire de ce tournant sécuritaire et, dans le même temps, dicté comme par avance les mesures à prendre en cas de risque. La dernière déclinaison en date de cette tendance est liée à la crise sanitaire de la COVID-19. Sans surprise, le premier réflexe des gouvernements devant lutter contre la pandémie a été de fortement restreindre la circulation aux frontières, de suspendre la libre-circulation des individus et de raviver, dans l’espace européen, des frontières dont on avait parfois un peu oublié l’existence. Dans ce contexte, ce retour de l’État aux frontières s’apparente assez fortement à une vaine tentative de contrôler la circulation du virus SARS-CoV-2. Or, comme l’a dit le directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros A. Ghebreyesus, dès le début de l’année 2020, « le virus ne respecte pas les frontières » (7). Et c’est un fait que ni les restrictions de déplacements ni les mesures de confinement n’ont permis de stopper la circulation du virus ou de ses variants « nationaux ».

Les frontières mobiles de l’Europe

De ce point de vue, l’Europe a montré les limites de son union autant que sa détermination à solidifier ses frontières extérieures : la cacophonie des mesures décrétées concernant les régimes frontaliers intra-européens en réaction à la diffusion de l’épidémie de COVID-19 a été contrebalancée par l’image d’une Europe plus que jamais fermée aux ressortissants extra-européens. L’objectif de ralentir la circulation du virus a, en quelque sorte, permis de stopper l’octroi de visas Schengen à l’essentiel des ressortissants extra-européens. Et le « passeport COVID » actuellement à l’étude à Bruxelles, pourrait, s’il exclut les vaccins non occidentaux, accentuer encore cette fermeture de l’Europe aux personnes n’appartenant pas à la même « communauté sanitaire ». Cette dynamique de « refrontiérisation » ne doit guère nous surprendre si l’on regarde comment le système frontalier européen a été conçu autour de frontières mobiles.

Contrairement à une croyance qui a voulu voir dans la mondialisation l’abolition des frontières, le système frontalier s’est sophistiqué en disparaissant des lignes frontières classiques pour se rematérialiser en-deçà et au-delà de ces lignes par des contrôles soutenus par un dispositif technologique constitué de bases de données en expansion constante. C’est ce que le politiste Didier Bigo a synthétisé sous la formule de « pixellisation des frontières » (8). La résultante a été, d’une part, un surcroît de points frontaliers et une multiplication des possibilités de contrôle et, d’autre part, une forme d’individualisation de la frontière, puisque des bases de données effectuent un tri rapide des voyageurs à partir d’une liste d’indicateurs et d’informations compilés au fur et à mesure que l’on se déplace. Ces smart borders ou « frontières intelligentes » fonctionnent en outre en réseaux (networked borders), ce qui leur permet d’accumuler encore plus de données, pour trier et discriminer les catégories de profils parmi un plus grand flux. En conséquence, la frontière devient mobile puisque chacun la porte avec lui.

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