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Lire les frontières dans un monde globalisé

Dans la définition contemporaine de l’Europe, les frontières occupent juridiquement une place prédominante, mais aussi empiriquement, si l’on songe par exemple aux enjeux de son extension à l’Est face à la Russie, ou encore à l’importance donnée à la question des migrations. Sur les 11 000 km de frontières terrestres et 43 000 km de frontières maritimes de l’espace Schengen, l’espace le plus poreux pour les migrations est situé en Méditerranée. La crise migratoire des années 2014-2015, qui a vu le nombre annuel de migrants tentant de rejoindre l’Europe décupler, a mis en évidence les limites du système frontalier européen : on a ainsi vu les États membres refuser d’accueillir des migrants fuyant des drames locaux (Syrie, Sahel, Érythrée, etc.) ou négocier au minimum leurs quotas, et laisser le fardeau retomber sur plusieurs États du Sud et de l’Est méditerranéen, moyennant des aides financières (Turquie), des programmes européens (Maroc) ou d’externalisation du régime frontalier européen (Liban), avec parfois une délégation d’autorité aux garde-côtes locaux (Libye). La mobilité des frontières s’est donc manifestée à la façon d’une extension de la souveraineté territoriale de l’Union sur les États du Sud et de l’Est méditerranéens comme autant de régions frontalières d’un empire. Surtout, cette crise a mis au jour les drames humains — au 31 mars 2021, on dénombrait 21 277 morts en Méditerranée depuis 2014 (9) — et subséquemment les limites de Frontex, l’agence européenne de contrôle des frontières extérieures de l’Union. Plus généralement, la frontière maritime du flanc sud de l’Europe apparaît avoir été subvertie par des relations politiques dissymétriques entre l’Europe et les États non européens de la zone : la gestion des flux migratoires « en amont » par ces derniers se fait en échange d’opportunités d’intégration économique, comme l’illustre bien le cas marocain.

Des frontières malléables

In fine, nous assistons moins au retour d’une frontière perçue comme un rempart qu’à une nouvelle manifestation de la plasticité de ce qu’est une frontière au temps de la mondialisation, oscillant entre surveillance discrète et sécurisation manifeste. Au gré des évènements, la frontière contemporaine se recompose ainsi en fonction de ses impératifs fonctionnels majeurs : garantir les flux économiques, trier les flux humains. En matière de frontières, la COVID-19 semble confirmer l’une des intuitions du géographe Stéphane Rosière : « Le libre-échange (de marchandises), disait-il, suffit à la mondialisation alors que la libre circulation (ou la mobilité humaine) est plutôt son problème. (10) » Gardons-nous donc de considérer que le processus de « refrontiérisation » observé à la suite de l’explosion de la crise sanitaire soit un signe contradictoire à celui de la mondialisation. Il pourrait bien en être une manifestation saillante à laquelle nous n’avions guère pensé.

L’espace Schengen se barricade

Notes

(1) Daniel Popescu, Bordering and Ordering the Twenty-first Century : Understanding Borders, Lanham, Rowman & Littlefield, 2011.

(2) Anne-Laure Amilhat-Szary, Géopolitique des frontières. Découper la terre, imposer une vision du monde, Paris, Le Cavalier Bleu, 2020.

(3) Amaël Cattaruzza, Atlas des guerres et conflits : un tour du monde géopolitique, Paris, Autrement, 2014.

(4) Victor Prescott, Political Frontiers and Boundaries, Londres, Unwin Hyman Ltd, 1987.

(5) Ruth Hanau Santini, « A New Regional Cold War in the Middle East and North Africa : Regional Security Complex Theory Revisited », The International Spectator, vol. 52, no 4, 2017, p. 93-111.

(6) Wendy Brown, Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Paris, Les Prairies ordinaires, 2009.

(7) « Coronavirus : l’OMS appelle les pays touchés à agir rapidement », ONU Info, 27 février 2020 (https://​news​.un​.org/​f​r​/​s​t​o​r​y​/​2​0​2​0​/​0​2​/​1​0​6​2​741).

(8) Didier Bigo, « Frontières, territoire, sécurité, souveraineté », CERISCOPE Frontières, 2011 (http://​ceriscope​.sciences​-po​.fr/​c​o​n​t​e​n​t​/​p​a​r​t​1​/​f​r​o​n​t​i​e​r​e​s​-​t​e​r​r​i​t​o​i​r​e​-​s​e​c​u​r​i​t​e​-​s​o​u​v​e​r​a​i​n​ete).

(9) Selon le décompte du Global Migration Data Analysis Centre (GMDAC) de l’Organisation internationale des migrations (OIM) pour le projet « Missing Migrants » (https://​missingmigrants​.iom​.int/​r​e​g​i​o​n​/​m​e​d​i​t​e​r​r​a​n​ean).

(10) Stéphane Rosière, Frontières de fer. Le cloisonnement du monde, Paris, Syllepse, 2020, p. 166.

Légende de la photo en première page : Lexique
* Spatial turn (« tournant spatial ») : dans l’histoire des sciences, mouvement d’innovation théorique qui a poussé à la prise en compte et à l’analyse de la dimension spatialisée des phénomènes ; il a émergé à la fin des années 1980, mais a pris toute son ampleur dans les années 2000, se diffusant dans tous les champs de la connaissance.

Article paru dans la revue Diplomatie n°109, « Géopolitique des frontières », Mai-Juin 2021.

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