Blog de Joseph HENROTIN

Afghanistan : la fin de la « guerre éternelle »

Des Taliban examinent les équipements de forces de sécurité afghanes, le 16 août 2021. (© Xinhua/Str)

(Brève parue dans DSI n°154, juillet-août 2021)

À la mi-avril 2021, le président américain Joe Biden a confirmé son intention de retirer l’intégralité des troupes américaines d’Afghanistan avant le 11 septembre 2021 et, corrélativement, la fin de l’opération « Resolute Support ». Certes, le dispositif américain a connu des variations et, dès 2014, il était question d’un rapatriement en bonne et due forme des 2 500 Américains encore présents sur place. In fine, le retrait américain entraîne également celui des 7 000 autres personnels d’États membres de l’OTAN et alliés – Ukraine, Finlande, Autriche, Suède, Australie, Nouvelle-­Zélande, Arménie, Azerbaïdjan, etc. Après les États-Unis, ce sont l’Allemagne, l’Italie, la Géorgie, le Royaume-Uni, la Roumanie, la Turquie, la Pologne et la Mongolie qui y avaient déployé les effectifs les plus importants Les autres États alignaient moins de 200 personnels.

« Resolute Support » n’était déjà plus une opération de combat, mais d’aide à la formation des forces afghanes, avec plus ou moins de succès. En réalité, d’une province à une autre, les résultats obtenus étaient variables. De facto, à la corruption ambiante, aux désertions, à l’attrition et à la démoralisation des troupes afghanes, il faut ajouter l’action des groupes talibans eux-­mêmes. Ces derniers sont clairement à l’offensive et ont regagné une position dominante dans nombre de secteurs. L’évacuation des derniers personnels se fera sans doute alors que le pays sera totalement administré par des talibans constituant paradoxalement le meilleur obstacle à l’État islamique, déjà implanté dans le pays depuis plusieurs années. Incidemment, d’autres questions se posent, comme l’avenir des personnels locaux ayant travaillé avec les forces occidentales, notamment ceux ayant servi de traducteurs.

Vingt ans après le 11 septembre et dix ans après l’élimination de Ben Laden, l’Afghanistan est donc toujours un bastion islamiste et pourrait passer sous la coupe d’un groupe ayant, cette fois, des ambitions impérialistes affichées. L’État islamique-­Province du Khorasan commet d’ailleurs fréquemment des attentats dans Kaboul et est actif aussi bien dans l’est du pays qu’à la frontière avec le Pakistan. Les États-Unis ont annoncé vouloir continuer à soutenir les forces spéciales afghanes et la force aérienne de Kaboul, mais cette vision se heurte à une réalité stratégique lapidaire : les forces afghanes ne sont pas des structures fortes, stables et aptes à se soutenir elles-­mêmes. Leur reconstruction, modelée sur des standards occidentaux, ne leur permettra pas, comme la structure de l’État lui-­même, d’empêcher la chute du pouvoir actuel.

Ce qui est qualifié par certains analystes de « guerre éternelle » aura donc été une « guerre pour rien » et l’un des meilleurs exemples des dommages causés par une stratégie initialement pertinente et à faible empreinte – chasser les talibans et tenter de détruire Al-Qaïda – devenue une stratégie sans réel objectif (la « stabilisation »). Condition d’engagement des États européens dans ce qui allait devenir l’ISAF – afin de permettre aux États-Unis de récupérer des capacités utiles à leur déploiement en Irak –, cet élargissement de l’état final recherché n’a pas été compris dans ses implications militaires. Il correspondait également à la vision alors dominante dans le monde académique dans laquelle la lutte contre les « zones grises » et les « États faillis » ne pouvait que passer par le « state » et le « nation » building. Cette vision avait assez naturellement rencontré les travaux autour de l’approche globale, projection expéditionnaire d’une stratégie intégrale/générale, mais ses conséquences politico-économiques n’avaient pas été évaluées.

L’incapacité à penser ce type d’opérations complexes s’est payée cash, même si l’engagement partait de bons sentiments – éviter que les populations n’adhèrent aux logiques des Taliban et qu’elles ne soient de simples victimes de la guerre. D’octobre 2001 à mai 2021, plus de 47 000 civils afghans et près de 66 000 membres des forces de sécurité afghane auront trouvé la mort, tout comme 3 562 soldats occidentaux, dont 89 Français, et environ 69 700 contractors civils ; sans compter les nombreux blessés visibles et « invisibles » liés au stress post-­traumatique. L’essentiel des pertes est en fait postérieur à l’élargissement de l’objectif de la présence des forces occidentales sur place. Il faut y ajouter un coût budgétaire faramineux évalué, pour les seuls États-Unis, à 2 261 milliards de dollars en vingt ans. En 2019, on estimait que 40 % des sommes destinées à la (re)construction du pays avaient alimenté la corruption des élites locales.

Quel avenir pour l’Afghanistan ? La concurrence stratégique sur place est rude et pose la question de l’investissement d’États comme l’Inde – inquiète de l’évolution de la situation –, mais aussi du Pakistan. C’est ce dernier qui a soutenu à bout de bras les talibans, depuis leur conquête du début des années 1990 jusqu’à la prise de Kaboul en 1996. En tout état de cause, il ne faudra probablement pas longtemps avant que les efforts déployés au cours d’un engagement de vingt ans ne soient balayés…

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC, chercheur associé à l'IESD.

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