Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Les États-Unis davantage menacés de l’extérieur… ou de l’intérieur ?

À la fin de la présidence Obama, le niveau de polarisation dans les deux chambres du Congrès avait atteint un sommet jamais vu depuis… la Guerre civile. Les représentants et sénateurs démocrates étaient presque entièrement uniformément en bloc à gauche du spectre politique américain ; les représentants et sénateurs républicains, à droite. 
Et puis est arrivé Trump.

Polarisation et tribalisme

À un niveau de polarisation déjà saisissant s’est ajouté un tribalisme palpable à l’ère Trump. La nature du phénomène Trump, s’apparentant par moments davantage à un culte de la personnalité qu’à un mouvement politique traditionnel aux États-Unis, a semblé liquéfier les clans politiques.
À mi-chemin du mandat Trump, l’un des plus importants sondeurs républicains de la dernière génération, Frank Luntz, était interrogé sur ce que signifiait être républicain de nos jours. Sa réponse : être un supporteur de Donald Trump (6).

En réaction, les démocrates se sont systématiquement opposés à pratiquement toute initiative et nomination majeure de la Maison-Blanche, les chefs de file du parti s’affiliant ouvertement à un mouvement s’étant auto-baptisé « La Résistance » — un nom aux allusions historiques à la fois lourdes et peu subtiles.

Dans les mois précédant l’élection de 2020, la rhétorique dépassait largement la joute partisane — on évoquait la survie même de l’Amérique. Une victoire démocrate viendrait « détruire l’American Way of Life », clamait le président, qui accusait des membres démocrates du Congrès de carrément « détester notre pays » (7).

Sur le terrain, une chose revenait constamment : la grande hésitation du commun des mortels à parler ouvertement de politique, de crainte de créer de trop grandes tensions, voire fissures. En même temps, lorsqu’une équipe de politologues de l’Université de Stanford mena à l’automne 2020 une nouvelle vague d’une étude débutée quelques années plus tôt sur la violence politique, les résultats étaient sidérants.

Les chercheurs questionnaient les Américains, à l’échelle du pays, sur leur degré d’acceptation de la violence comme méthode pour faire avancer les objectifs politiques de leur parti. En 2017 — première année de la présidence Trump —, moins de 10 % se disaient au moins « un peu » ouverts au recours à la violence politique. En 2020, à quelques semaines du scrutin, ils étaient plus de 30 %, les pourcentages étant essentiellement égaux chez les électeurs démocrates et les électeurs républicains (8).

Dans ce contexte, les résultats électoraux furent presque les pires imaginables : bien qu’il ait gagné par environ sept millions de voix au vote populaire, Joe Biden n’aura dans les faits remporté le Collège électoral — avec 306 grands électeurs contre 232 à Donald Trump — que par moins de 50 000 voix dans trois États. Qui plus est, il l’aura fait officiellement après des jours de comptage, et après avoir renversé une lourde avance que détenait le président sortant au moment où les gens sont allés se coucher le soir du vote, en raison des votes par la poste (massivement plus favorables aux démocrates) comptés plus tard.

Le prétexte était donc parfait pour crier — sans aucune preuve à ce jour — à la fraude électorale massive.

L’aspect peut-être le plus profondément terrifiant de la scène — elle aussi historique — au Capitole le 6 janvier 2021 était la motivation exprimée par les insurgés, qui semblaient tous entièrement convaincus d’être là pour sauver leur pays.

Lors de son discours inaugural il y a 20 ans, le président Bush avait dit de la division partisane qu’elle était « si vivide que nous semblons parfois partager un continent, et non un pays (9) ». Alors que Joe Biden donnait le sien cette année, bon nombre d’Américains n’avaient pas simplement l’impression de cohabiter avec des étrangers — mais avec des ennemis.

Quelle voie de sortie ?

L’Amérique se trouve-t-elle donc sur le chemin d’une nouvelle guerre civile imminente ? À court terme, presque assurément pas. Cela dit, dans un climat aussi volatil, bien malin celui qui peut prédire loin dans l’avenir.
Des raisons justifient l’optimisme qu’exprime le nouveau président quant à la possibilité de « réunifier » le pays. La première est sa propre personne : il existe peu de dealmakers plus aguerris et reconnus que Joe Biden dans la classe politique à Washington, où sa longue carrière a été marquée par des amitiés personnelles et d’importantes négociations, souvent fructueuses, avec les élus du parti adverse.

De plus, les marges extrêmement minces dans les deux chambres du Congrès peuvent jouer en faveur des voix privilégiant le compromis. En effet, dans un contexte où les deux partis sont pratiquement à parité parfaite à la fois à la Chambre des représentants et au Sénat, il sera extrêmement difficile pour les démocrates de gouverner de façon unilatérale.

Ce faisant, des perches pourraient être tendues plus facilement aux républicains. Mais bon nombre d’entre eux les rejetteront d’emblée — et le simple fait de les leur tendre en premier lieu causera de la frustration au sein de l’aile la plus à gauche du parti démocrate. Or, cela pourrait avoir comme effet d’écarter les extrêmes des deux partis et de gouverner au centre.

Évidemment, ce scénario présume que le centre est toujours occupé par suffisamment d’élus à Washington. Or, rien n’est moins sûr. Et les minorités républicaines dans les deux chambres du Congrès pourraient, au contraire, faire le pari inverse : celui d’utiliser leur position de force relative pour tenter de court-circuiter pratiquement toute initiative de Biden, faisant le calcul que c’est le parti du président qui sera blâmé par l’électorat en cas d’impasse ou d’échec. Si cela s’avérait, les élections de mi-mandat de 2022 pourraient catapulter les républicains à la majorité, dont ils sont déjà si près.

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