Magazine Moyen-Orient

« On ne peut pas laisser l’Afghanistan aux talibans, c’est une faute morale »

Dans quelle mesure le régime taliban (1996-2001) sape-t-il les bases de l’État afghan ?

Quand les talibans entrent dans Kaboul en septembre 1996, ils procèdent à la destruction systématique des structures étatiques afghanes. Cela consiste à terroriser tout le monde. Quand vous n’êtes pas musulman, on vous dit que vous ne comprenez rien aux valeurs locales, et quand vous l’êtes, on vous intimide en affirmant que vous faites mal la prière, portez mal la barbe, etc. On terrorise ; c’est très commode et habile. Les talibans abattent les trois piliers du nationalisme afghan du XXe siècle. D’abord, la Constitution de 1923 avait promulgué une idée forte : le refus d’identifier les habitants du pays sur les documents officiels en fonction de la tribu ou de la secte religieuse ; tout sujet du royaume était appelé officiellement « Afghan », quelle que soit son origine ethnique. Ensuite, dès 1919, quand l’Afghanistan, après avoir mené trois guerres, contraint les Britanniques à reconnaître son indépendance, il sait que la nouvelle nation ne pourra se construire sans une population féminine éduquée, et se lance dans des programmes de scolarisation des filles. Enfin, l’archéologie nationale est promue pour affirmer le passé culturel du pays, qui a des racines profondes, exaltant avec fierté jusqu’au passé préislamique. Les talibans cassent ces trois fondements.

Pour les talibans et le Pakistan, en effet, seuls les Pachtounes doivent régner en Afghanistan. Au nom d’un islam qu’eux-mêmes ont interprété, ils renvoient toutes les femmes travaillant dans la fonction publique, entraînant la destruction de la structure étatique. Et ils s’attaquent à l’archéologie en dynamitant les bouddhas de Bamiyan en mars 2001. Il n’existe alors aucune autre identité nationale qu’un panislamisme enseigné dans les écoles, financées par l’Arabie saoudite. Oussama ben Laden est conforté dans l’idée que porter une attaque contre les Américains les contraindrait à entrer en Afghanistan, pour qu’ils y soient saignés, comme l’avaient été les Soviétiques.

Le 11 septembre 2001 était donc provocation. Mais, pour le Pakistan, il fallait d’abord tuer Massoud afin de provoquer la dissolution de l’Alliance du Nord. Ainsi, les Américains n’allaient plus trouver de relais local.

Un siècle d’indépendance, 40 ans de guerres
8 août 1919 – Le traité de Rawalpindi (amendé en 1921) met fin à la troisième guerre anglo-afghane ; le Royaume-Uni reconnaît l’indépendance de l’Afghanistan.

9 juin 1926 – Émir depuis 1919, Amanullah Khan devient roi ; il abdique en janvier 1929.

17 octobre 1929 – Mohammad Nadir Shah prend le pouvoir.

8 novembre 1933 – Le roi est assassiné ; il est remplacé par son fils, Mohammad Zaher Shah.

7 septembre 1953 – Mohammad Daoud Khan est nommé Premier ministre, engageant le pays sur la voie de la modernisation et de l’industrialisation, avec l’aide de l’URSS.

17 juillet 1973 – Coup d’État de Daoud Khan, qui proclame la République et devient président.

Juillet 1975 – Soulèvements islamistes.

27 avril 1978 – Révolution de Saur : le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA) prend le pouvoir ; Daoud Khan est exécuté le 28.

14 septembre 1979 – Nour Mohammad Taraki, premier président de la République populaire d’Afghanistan, est renversé par son Premier ministre, Hafizullah Amin.

25 décembre – Entrée des troupes soviétiques. Le 27, Amin est assassiné et remplacé par Babrak Karmal.

Mars 1980 – La résistance à la présence soviétique s’intensifie ; la guerre est enclenchée, avec des moudjahidines locaux mais aussi étrangers, comme Oussama ben Laden.

Mai 1986 – Mohammad Najibullah devient l’homme fort du régime communiste afghan.

15 mai 1988 – L’Armée rouge se retire du pays, jusqu’au 15 février 1989.
16 avril 1992 – Fin du régime communiste ; l’État islamique d’Afghanistan est déclaré le 24 avril ; début de la guerre civile entre les milices des chefs de guerre moudjahidines.

Mai – Kaboul, la capitale, est bombardée, puis soumise à un siège jusqu’en janvier 1993.

Août 1994 – Début de l’offensive des talibans, qui prennent Hérat en septembre 1995.

27 septembre 1996 – Les talibans prennent Kaboul et instaurent l’Émirat islamique d’Afghanistan, reconnu par le Pakistan, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ; il est dirigé par le mollah Omar.

15 octobre 1999 – Le Conseil de sécurité des Nations unies établit des sanctions contre Al-Qaïda, Ben Laden et les talibans ; d’autres sont votées en décembre 2000.

27 juillet 2000 – Le mollah Omar décrète l’interdiction du pavot, dont l’Afghanistan est le premier producteur mondial, et la destruction des récoltes.

9 mars 2001 – Les statues des bouddhas de Bamiyan sont dynamitées.

9 septembre – Le commandant Massoud est assassiné.

7 octobre – Les États-Unis lancent l’opération « Enduring Freedom ».

5 décembre – Les accords de Bonn posent les bases de l’Afghanistan post-talibans.

20 décembre – Création de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), mission de l’OTAN chargée de conduire des opérations militaires pour rétablir la sécurité.

22 décembre – Hamid Karzaï est nommé président de l’Administration intérimaire, jusqu’à son élection comme président le 9 octobre 2004.

3 janvier 2004 – La nouvelle Constitution est adoptée. L’Afghanistan redevient premier producteur mondial de pavot.

20 août 2009 – Élection présidentielle : Hamid Karzaï est reconduit.

2 mai 2011 - Ben Laden est tué lors d’une opération américaine à Abbottabad (Pakistan).

Juin 2013 – Les talibans ouvrent un bureau à Doha (Qatar).

5 avril-14 juin 2014 – Élection présidentielle : victoire d’Ashraf Ghani.

28 décembre – Retrait de la FIAS ; elle a eu jusqu’à 150 000 hommes sur le terrain. Elle est remplacée par la mission « Resolute Support » (17 000 soldats), chargée de fournir formation, conseil et assistance aux forces armées afghanes.

29 juillet 2015 – La mort du mollah Omar est confirmée ; elle est survenue au Pakistan en avril 2013.

Juin 2018 – Cessez-le-feu respecté entre soldats afghans et insurgés talibans à l’occasion de l’Aïd el-Fitr.

Juillet – Ouverture des négociations entre les États-Unis et le bureau des talibans à Doha.

Novembre – Premier dialogue interafghan à Moscou (Russie) ; un second a lieu en janvier 2019.

Février-mars 2019 – Négociations entre les États-Unis et les talibans à Doha.

20 septembre – Convocation de l’élection présidentielle, initialement prévue en janvier.

Les États-Unis ont prévu de se retirer d’Afghanistan, laissant un pays parmi les plus pauvres de la planète. Quel regard portez-vous sur l’intervention étrangère et les effets de son absence ?

Toutes les interventions étrangères en Afghanistan depuis deux siècles ont été négatives. Les Britanniques ont conduit des guerres non pas pour annexer le pays, mais pour qu’il ne passe pas sous domination de l’Empire russe. En 1989, les Soviétiques se retirent en espérant que le gouvernement communiste sera suffisamment fort pour que le pays ne soit pas une menace pour l’URSS en Asie centrale. Et depuis 2001, l’intervention américaine est également négative, car elle ne vise pas à reconstruire le pays pour son bien, mais à empêcher que l’Afghanistan ne devienne de nouveau une menace pour les États-Unis, ne redevienne un « sanctuaire de la terreur ». Les Américains sont certes mus par une tradition enracinée de liberté, avec de vrais idéaux. Mais ils sont intervenus en Afghanistan avec une logique purement négative, une logique qui trahit notre civilisation. L’armée américaine savait d’ailleurs que la guerre était gérable, mais avec des troupes professionnelles et des appuis locaux. La stratégie pakistanaise continue de diviser l’opposition afghane, avec les talibans et à présent l’EI, à côté de laquelle les premiers apparaissent presque comme des « modérés ». Ni Daech ni les talibans ne pourraient opérer sans l’assistance d’une partie de la population, certes, mais pas non plus sans le soutien du Pakistan et de l’Arabie saoudite. L’Afghanistan reste pour ces deux États le symbole d’une résistance islamiste victorieuse.

La victoire des talibans aurait un impact gigantesque sur le reste du monde musulman. Décomplexifions la situation en employant la terminologie politique de droite et de gauche. Car l’étiquette « islamiste » masque les problèmes. Si l’on prend les mouvements islamiques soutenus par le Pakistan en Afghanistan, on obtient une extrême droite. Les talibans en sont. Car ils sont les partisans d’un pouvoir autoritaire sans Constitution, préconisant l’exclusion ou l’asservissement de parties de la population (chiites, femmes, etc.) ; c’est aussi une force qui a réussi à convaincre une ethnie presque entière, les Pachtounes, qu’elle représente ses intérêts fondamentaux pour les défendre.

Le retrait américain est l’aboutissement de la négativité, car les Occidentaux ont commis l’erreur de ne pas consentir un véritable « plan Marshall » pour sortir le pays du sous-développement. Tout l’argent donné a fondu dans des postes de fonctionnaires ou pour l’armée.

Kaboul est en train de pourrir littéralement. La population ne voit pas dans sa capitale une vitrine qui vaudrait la peine d’être défendue. La ville est un scandale d’insalubrité. Les Américains ont contribué à laisser Kaboul et Bagdad à l’état de bidonvilles, c’est une honte.

À propos de l'auteur

Michael A. Barry

Ethnologue et historien américain, professeur à l’université de Princeton (États-Unis) et à l’université américaine de Kaboul (Afghanistan) ; auteur de nombreux ouvrages, dont, en français, Le royaume de l’insolence : Afghanistan 1504-2011 (Flammarion,  2011) et Massoud : De l’islamisme à la liberté (Louis Audibert, 2002).

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