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La réconciliation en Europe : usages d’un terme et mutations d’un concept

Le mot « réconciliation » a été tellement instrumentalisé par la Collaboration qu’il devient tabou dans l’immédiat après-guerre. L’armée britannique met ses soldats en garde contre les « dangers de la réconciliation » sur une affiche datant d’avril 1945. Seuls les milieux confessionnels, en référence au sens chrétien, centré sur le pardon, osent encore évoquer la « réconciliation » lors de messes ou de rassemblements autour de la croix. D’un point de vue politique, c’est par l’iconographie que le motif revient dans les publications officielles françaises pour évoquer le renouveau des relations franco-sarroises. Alors que le terme est tacitement banni, l’idée a survécu. Au fil des années 1950, lors des rencontres de jeunesse ou dans le cadre des jumelages, il est à nouveau question de réconciliation. Les diplomates et les responsables politiques se réapproprient progressivement le terme. La messe dans la cathédrale de Reims, à laquelle de Gaulle et Adenauer assistent, est la première mise en scène de la réconciliation dans les relations franco-allemandes au plus haut niveau.

Les mutations d’un concept

Considéré dans la longue durée, le concept de réconciliation est très fluctuant. Selon les contextes et les temps, il unit ou sépare, suggère des relations symétriques ou dissymétriques, passe du registre lexical des élites à celui du peuple et se charge en émotion.

Dans le discours actuel, la réconciliation renvoie à un vivre ensemble harmonieux qui se démarque d’une simple coexistence. Or un regard rétrospectif montre que la séparation a pu être vue comme la condition et la garante de la réconciliation. L’union politique à laquelle tend la paix de Westphalie repose sur la séparation religieuse. Dans le cas gréco-ottoman, le traité de Londres avec la Sublime Porte (1827) prescrit la séparation des peuples pour assurer la paix — même si la question de la souveraineté politique n’est alors pas remise en cause. Inversement, l’idée de « conciliation » a été développée par des intellectuels allemands et tchèques en Bohême, au début du XIXe siècle (le mouvement « bohémiste ») afin de conjurer la dissociation en train de se profiler.

Dans la plupart des langues européennes, la réconciliation fait étymologiquement référence à la paix, à l’amitié, à l’entente et à l’harmonie, ce qui suggère un effort commun et relativement symétrique des parties en présence pour rétablir le lien. C’est aussi le sens chrétien fondé sur la réciprocité du pardon. La célèbre lettre des évêques polonais à leurs confrères allemands (18 novembre 1965), considérée comme une étape cruciale de la reprise du dialogue, s’articule autour de la phrase « nous pardonnons et demandons pardon », alors même que la Seconde Guerre mondiale avait été fondamentalement dissymétrique par l’ampleur des crimes nazis. D’un point de vue politique, les situations sont toujours déséquilibrées, même quand les responsabilités sont partagées. Les termes allemands de Aussöhnung/Versöhnung reflètent cette asymétrie dans leur étymologie. Ils sont bâtis sur la racine « Sühne  » — l’expiation — soulignant la différence de situation entre celui qui expie et celui qui pardonne (ou non).

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la main du rapprochement est presque toujours tendue par les vainqueurs aux vaincus (processus franco-allemand ou germano-polonais). Pour l’Allemagne de l’Ouest (la RFA) — la Répulique démocratique allemande (RDA), fondée sur le mythe de l’antifascisme, n’estimait pas avoir besoin de se « réconcilier » avec ses voisins, mais de partager avec eux une « amitié », une « solidarité » et une « fraternité » socialistes —, le processus de réconciliation a permis de réintégrer la communauté internationale après une période de mise au ban des nations.

Sur la longue durée, il apparaît encore que le langage de la réconciliation, qui a d’abord été celui des élites politiques et religieuses, sociétales ensuite, par la voix d’écrivains, d’intellectuels et de médiateurs, s’est progressivement démocratisé. Ainsi, lors du premier rapprochement franco-allemand au lendemain de la signature des accords de Locarno (1925), ce sont d’abord des hommes d’État (Aristide Briand et Gustav Stresemann) ainsi que les élites économiques et culturelles qui ont porté ce message. Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement se démocratise. Les jumelages se présentent comme un « Locarno par en bas » favorisant la « compréhension mutuelle » et le « rapprochement » entre citoyens, quel que soit l’âge, le milieu social et culturel ou la catégorie socio-professionnelle. Tant que la réconciliation avait été l’affaire des États, il n’y avait guère eu d’affect ; en devenant l’affaire de tous, elle s’émotionnalise.

La principale mutation du concept de réconciliation est sans doute à rechercher dans son rapport au temps. Tout au long du XIXe siècle et pendant une large partie du suivant, les divers acteurs engagés dans ce processus entendent avant tout préparer l’avenir. Que le terme soit ou non employé, il y a presque systématiquement un temps (de latence), où les blessures du passé sont tues. Il ne s’agit pas d’oubli, mais d’un silence transitoire pour consolider la paix. La réconciliation westphalienne n’est d’ailleurs fondée que sur un « oubli » apparent, de nature juridique, contrebalancé par des pratiques mémorielles : les horreurs de la guerre restent dans la mémoire collective et individuelle. L’éducation doit même reposer sur la transmission du « souvenir des malheurs » afin d’éviter leur renouvellement. Une telle attitude reste caractéristique du XIXe siècle et des années 1920. Après 1945 encore, les discours des personnalités politiques (à Zurich, le 19 septembre 1946, Churchill parle d’un « blessed act of oblivion ») ou sociétales sont tournés vers l’avenir. L’initiateur des jumelages, ancien résistant et survivant de Buchenwald, Lucien Tharradin, écrit en 1950 : « Le passé est trop sombre, essayons de voir ensemble vers l’avenir (1) ». Mais ce n’est qu’une première étape, car, sur la durée, l’oubli du passé équivaudrait à une « seconde culpabilité ». La nature particulière des crimes commis pendant la Seconde Guerre mondiale, la Shoah notamment, et le rôle des victimes, exigeant au-delà du châtiment des coupables et des réparations la reconnaissance de leur statut de victimes, ont profondément transformé la relation au passé et à la mémoire.

L’idée d’une réconciliation se saisissant de la question de la responsabilité, voire de la culpabilité, pour les crimes commis ne naît pourtant pas au cours du second XXe siècle. Le cas des pacifistes réunis autour de la revue suisse Die Versöhnung pendant la Première Guerre mondiale le démontre. Ils ne pensent pas la réconciliation dans une perspective « inter-nationale », mais, par la mise en cause des impérialismes, comme processus transnational. C’est une perspective qu’on retrouve dans le second XXe siècle. Ainsi, Joseph Rovan, ancien résistant d’origine allemande, déporté à Dachau, a souvent rappelé qu’il ne s’agissait pas pour lui d’une réconciliation franco-allemande, car il n’avait nul besoin de se réconcilier avec les démocrates allemands rencontrés dans les camps, victimes comme lui du nazisme (2). La prise en compte du passé dans sa complexité, pour mieux préparer l’avenir, a peut-être conduit à ébranler le cadre national dans lequel la réconciliation avait été majoritairement perçue depuis le XIXe siècle.

Notes

(1) Lucien Tharradin, « Rencontres de maires français et allemands à Stuttgart », Allemagne : Bulletin d‘information du comité français d’échanges avec l’Allemagne nouvelle, no 8, août-septembre 1950, p. 4.

(2) Joseph Rovan, « France-Allemagne 1945. Bâtir un avenir commun » (2000) [http://​www​.abhatoo​.net​.ma/​m​a​a​l​a​m​a​-​t​e​x​t​u​e​l​l​e​/​d​e​v​e​l​o​p​p​e​m​e​n​t​-​e​c​o​n​o​m​i​q​u​e​-​e​t​-​s​o​c​i​a​l​/​d​e​v​e​l​o​p​p​e​m​e​n​t​-​s​o​c​i​a​l​/​h​i​s​t​o​i​r​e​/​h​i​s​t​o​i​r​e​-​g​e​n​e​r​a​l​i​t​e​s​/​f​r​a​n​c​e​-​a​l​l​e​m​a​g​n​e​-​1​9​4​5​-​b​a​t​i​r​-​u​n​-​a​v​e​n​i​r​-​c​o​m​mun].

Légende de la photo en première page : La statue de la Réconciliation de l’artiste Josefina de Vasconcellos, qui montre l’étreinte de deux anciens ennemis, a été érigée en 1995 dans l’aile nord des ruines de la cathédrale Saint-Michel de Coventry, au Royaume-Uni, elle-même détruite sous les bombardements en novembre 1940. (© Shutterstock/chrisdorney)

Article paru dans la revue Diplomatie n°104, « Ces guerres que l’Amérique ne gagne plus… », juin-juillet 2020.

À propos de l'auteur

Corine Defrance

Directrice de recherche au CNRS (Sorbonne - Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe — SIRICE, Paris), enseignante à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

À propos de l'auteur

Ulrich Pfeil

Historien, professeur de civilisation allemande à l’université de Lorraine (CEGIL-Metz).

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