Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Recep Tayyip Erdoğan et l’AKP, vingt ans après…

Dans ce contexte délétère, l’un des atouts du pouvoir en place est de ne pas être confronté à une opposition unie. Si le parti kémaliste (CHP) et le Bon Parti (İyi Parti) — la formation nationaliste modérée de Meral Akşener — se sont rassemblés dans l’Alliance de la Nation (Millet Ittifakı), il est peu probable qu’ils y accueillent le parti kurde (HDP), troisième formation en nombre de sièges au sein du Parlement. Or, là est sans doute l’une des clefs d’un possible succès de l’opposition. Cela a notamment pu s’observer lors des élections municipales de 2019 à Istanbul, où en ne présentant pas de candidat, le HDP a favorisé la victoire du candidat du CHP, Ekrem Imamoğlu. On comprend donc que le gouvernement cherche à obtenir, de la Cour constitutionnelle, la dissolution de la formation kurde et à bannir ses cadres de la vie politique, tout en essayant de tirer parti des accents nationalistes et sécuritaires d’une diplomatie de plus en plus offensive.

L’année 2020 a en effet consacré la politique étrangère téméraire d’une Turquie osant intervenir à la fois sur plusieurs fronts régionaux, pas nécessairement transfrontaliers. En mars, résistant aux manœuvres d’intimidation du régime de Damas et de son allié russe, Ankara a lancé sa quatrième intervention militaire en Syrie depuis 2016, afin de défendre ses positions dans l’enclave d’Idlib. Deux mois plus tard, en Libye, l’armée turque a retourné le sort des armes en faveur du gouvernement de Tripoli, brisant l’offensive du général Haftar. À l’automne, la Turquie a apporté une aide majeure à l’Azerbaïdjan, parti à la reconquête du Haut-Karabagh, avant d’accepter de s’impliquer, à l’invitation de la Russie, dans la stabilisation de ce conflit caucasien (8). Dans le même temps, sous prétexte de déloger le PKK de ses bases arrière, la Turquie s’installait de façon quasi-permanente dans le Nord de l’Irak, suscitant l’inquiétude de l’Iran, tandis que sa marine intervenait dans le grand jeu gazier de Méditerranée orientale (9), défiant des pays riverains (notamment la Grèce et Chypre), mais aussi des pays européens comme la France. Pour réussir cette suite d’opérations périlleuses, la Turquie a préservé sa vieille alliance occidentale et bénéficié de sa nouvelle connivence avec la Russie, tout en ayant recours à de nouveaux moyens logistiques : rayonnement d’une marine en plein développement, usage décisif de ses nouveaux drones armés [voir le focus d’O. Zubeldia], recours à des mercenaires qui évitent d’avoir à engager des troupes régulières. En juillet 2020, Recep Tayyip Erdoğan a célébré les gains de ces offensives régionales et les acquis de son ascension politique intérieure, en revenant sur un décret de Mustafa Kemal qui avait transformé Sainte-Sophie en musée, en reconvertissant l’ex-basilique byzantine en mosquée, au grand dam des Occidentaux et des Russes.

Le régime hybride de l’AKP à l’heure de la présidence Biden

Cette suite de coups tactiques réussis ne constitue pas pour autant une stratégie durable. À l’heure où la scène internationale se transforme après l’élection de Joe Biden et où elle se polarise sous l’effet d’un regain de tensions opposant les États-Unis à la Russie, voire à la Chine dans le cadre de la nouvelle Tech Cold War, il n’est pas sûr que la Turquie puisse aussi aisément qu’auparavant continuer à tenir son grand écart entre Washington et Moscou. Il est vrai que, depuis le début de l’année 2021, ce pays s’emploie à restaurer sa relation avec ses alliés occidentaux. Ce processus a commencé au Moyen-Orient par un réchauffement des liens d’Ankara avec le monde arabe sunnite conservateur, traditionnellement soutenu par les Occidentaux, notamment l’Égypte. Par la suite, on a pu observer que le gouvernement jouait la carte de la désescalade en Méditerranée orientale, en ne reprenant pas des forages gaziers, qui avaient mis à rude épreuve, l’an passé, sa relation avec la Grèce. En outre, lors de la deuxième conférence de Berlin sur la Libye (le 23 juin 2021), la Turquie a accepté de retirer ses mercenaires de ce pays, tout en maintenant pour l’instant ses forces militaires en Tripolitaine, estimant que des accords passés antérieurement l’y autorisaient officiellement. Il faut dire que, le 14 juin 2021, en marge du sommet de l’OTAN à Bruxelles, Recep Tayyip Erdoğan a rencontré Joe Biden et plusieurs leaders occidentaux, notamment Emmanuel Macron, avec lequel il avait eu pourtant des échanges très tendus en 2020 (10). Pour couronner son retour en grâce, le gouvernement turc a d’ailleurs accepté que ses troupes sécurisent l’aéroport de Kaboul, au moment où l’OTAN se retire d’Afghanistan. Il reste que des différends importants entre Ankara et Washington persistent : comme celui de l’achat par la Turquie de missiles de défense aérienne russes S-400 (incompatibles avec les protocoles de l’OTAN), ou celui de l’hostilité turque à la coopération entre les milices kurdes syriennes YPG et les États-Unis.

De surcroit, sur le plan politique intérieur, alors que Recep Tayyip Erdoğan annonce l’élaboration d’une nouvelle constitution, il n’a cessé de s’éloigner des valeurs démocratiques que l’AKP, à ses débuts, prétendait conforter pour assurer le succès de sa candidature à l’UE. L’hybridité d’un régime qui tolère des élections libres, tout en multipliant les atteintes aux libertés individuelles et collectives, intrigue les experts : illibéralisme d’une démocratie débarrassée de l’État de droit « qui ne tarde pas à verser dans la tyrannie de la majorité », comme l’explique Antoine Garapon (11) ; national-capitalisme autoritaire « associant l’efficacité des économies de marché à l’exercice dictatorial du pouvoir », comme l’observent Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel (12) ; ou « anti-démocratie », proche des cas russe et iranien, qui intimident sa population pour la soumettre à « un constant test de loyauté », comme l’écrit Hamit Bozarslan (13) ?

Les prochaines élections générales dans ce pays sont appelées à nouveau à trancher un nœud gordien de la démocratie inachevée que la Turquie ne parvient décidément pas à dénouer depuis la fondation de la République.

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Notes

(1) Jean Marcou, « Islamisme et “post-islamisme” en Turquie », RIPC, vol. 11, no 4, 2004, p. 587-609.

(2) Cf. Deniz Ünal, « Aux sources du dynamisme économique turc », Confluences Méditerranée, vol. 83, no 4, 2012, p. 99-116.

(3) Sur l’évolution de l’influence politique de l’armée turque, cf. Clément Steuer et Stéphane Valter, Le général et le politique : le rôle des armées en Turquie et en Égypte, Paris, L’Harmattan, 2021.

(4) Affaire du Mavi Marmara, en 2010.

(5) Gagnées par les islamistes du Refah Partisi en 1994.

(6) C’est le cas notamment dans la province de Kilis, où les réfugiés sont plus nombreux que les habitants d’origine turque, kurde ou arabe.

(7) Pinar Tremblay, « Why can’t Erdoğan win over generation Z ?”, Al-Monitor, 10 juillet 2020.

(8) Jean Marcou, « Guerre du Haut-Karabagh : la Turquie au cœur de la nouvelle géopolitique du Caucase », Diplomatie, no 107, janvier-février 2021, p. 17 à 21.

(9) Cf. le dossier « Grand jeu gazier en Méditerranée orientale » publié par Diplomatie, no 105, septembre-octobre 2020, p. 40 à 71.

(10) Les tensions entre Ankara et Paris concernaient la situation en Méditerranée orientale et la loi française sur le séparatisme.

(11) Antoine Garapon, « Les droits de l’homme, l’État de droit et la démocratie », Esprit, 2017/6, p. 29 à 34.

(12) Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel, Le national-capitalisme autoritaire, une menace pour la démocratie, Paris, Bleu autour, 2021.

(13) Hamit Bozarslan, L’anti-démocratie au XXIe siècle, Paris, CNRS éditions, 2021.

Légende de la photo en première page : Le 14 juin 2018, le président Erdoğan participe, en compagnie de son épouse, à un meeting de l’AKP à Istanbul. Alors que la crise économique s’aggrave dans le pays, la popularité de celui qui est au pouvoir depuis presque vingt ans maintenant semble peu à peu s’éroder. Ainsi, selon une enquête publiée en avril 2021 par la société Metropoll, le parti au pouvoir jouirait d’une popularité de 27 % seulement, en baisse de 33 % par rapport à juin 2018. La crise économique, l’inflation, le chômage, le clientélisme et la gestion de la situation sanitaire sont notamment la cause de cette grogne croissante. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°63, « Géopolitique de la Turquie », Août-Septembre 2021.

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