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L’agriculture israélienne au prisme de la géopolitique

L’agriculture n’est pas seulement une activité économique. Elle a aussi une forte portée géopolitique. En se déployant souvent sur la plus grande partie de l’espace habité, elle n’est pas neutre dès lors qu’il faut le contrôler. De même, elle conditionne la sécurité alimentaire, base de la stabilité politique. En Israël, l’agriculture est plus que cela. Elle a contribué à construire le pays d’accueil de la diaspora juive tandis que, de nos jours, par sa sophistication technologique, elle contribue au soft power israélien dans le monde. Mais elle constitue encore, du moins indirectement, un obstacle sur le chemin de la paix avec les Palestiniens.

Israël fait face à un régime de contraintes climatiques qui pèsent sur son agriculture. Certes, les régions septentrionales de Galilée reçoivent une pluviométrie relativement importante, allant jusqu’à 1 000 millimètres par an. Mais en descendant vers le sud, le climat évolue rapidement vers l’aridité, voire l’hyperaridité (moins de 50 millimètres par an dans la région d’Eilat). L’agriculture pluviale est donc difficilement praticable sur une grande partie du territoire, ce qui rend l’irrigation obligatoire. Même dans les régions où les précipitations sont plus fortes, leur concentration sur les mois d’hiver oblige à y recourir ou, à défaut, à réduire les choix culturaux.

Seulement quelque 420 000 hectares sont ainsi mis en culture à l’heure actuelle, soit 20 % de la surface du pays, contre plus de 50 % en France.
Eu égard au déséquilibre entre la population et la surface cultivable (0,07 hectare par habitant contre 0,4 en France), des choix se sont imposés. Israël a privilégié certaines cultures de fruits, de légumes et de fleurs à forte valeur ajoutée, qu’il exporte en partie tout en assurant l’autosuffisance en lait. Ne seraient les céréales (importées à 90 %), l’agriculture est très productive malgré la relative hostilité agroclimatique. Un exemple : les vaches prim’holstein israéliennes produisent jusqu’à 12 000 kilogrammes par an, soit les plus productives au monde. Des innovations organisationnelles et technologiques ont permis cet essor.

De l’ancienne nation agraire à la nouvelle nation start-up

Les innovations organisationnelles ont résidé dans l’édification de collectifs agricoles singuliers. D’une part, les kibboutzim, quintessence du socialisme agraire, se sont déployés dans tout le pays. Ces fermes collectives établies surtout après 1920 réunissaient des volontaires venant d’Europe qui changeaient de vie, passant des villes du Vieux Continent souvent insécurisées pour eux à une vie rurale porteuse de promesses d’avenir, nonobstant les conditions parfois difficiles. Dans ces entités, l’intégration collective a longtemps été totale, tout du travail et de ses revenus étant équitablement partagé. Ce collectivisme agraire, parce qu’il était volontaire et à fort engagement politique, a connu des performances supérieures aux collectivismes imposés en URSS, en Chine et en d’autres endroits dont l’effondrement de la production a bien souvent marqué l’échec. Cependant, depuis les années 1980, les règles des kibboutzim se sont assouplies en même temps que leur activité s’est diversifiée vers l’industrie et le tourisme.

Parallèlement aux quelque 270 kibboutzim encore dans le paysage, se sont aussi développés plus de 400 mochavim, sortes de villages coopératifs où, à la différence des premiers, il ne s’agit que d’un partage du matériel, les bénéfices étant engrangés par chaque famille. Dans les deux cas, la terre agricole est détenue pour l’essentiel par l’État, puisque 94 % des terres lui appartiennent. L’Autorité israélienne de la terre (ILA) gère ainsi presque tout l’espace foncier agricole israélien, qu’elle loue pour des baux de 49 années renouvelables aux structures collectives (mochavim ou kibboutzim) (1).

Très tôt, cette approche collective de l’agriculture plus ou moins poussée selon que l’on se trouve en kibboutz ou en mochav a pris le dessus sur une agriculture privée, celle des premiers migrants européens parvenus en Palestine, mais dont les performances étaient entravées par les conditions difficiles. La mutualisation des efforts productifs a été ainsi une voie salutaire pour l’agriculture de la communauté juive de Palestine (le yishouv) avant 1948, puis d’Israël après sa création. Qui plus est, ces entités ont été au cœur de la création de la nation israélienne que l’on pourrait ainsi qualifier de nation agraire, du moins dans ses prémices historiques.

L’autre domaine d’innovation qui a sous-tendu l’agriculture a concerné la technologie. Avant même la création d’Israël, le besoin de sécurisation alimentaire du yishouv dans un contexte assez aride appelait des réponses agronomiques de la part de ses responsables. Rien d’étonnant alors à ce que le premier institut de recherche fondé à quelques kilomètres de Lod fût dévolu à l’agronomie, avant de devenir un centre d’innovation agricole de renom. Devenu l’Institut Volcani, du nom de son fondateur Yitzhak Elazari Volcani (1880-1955), ce centre désormais localisé dans la région de Beit Dagan n’a cessé de rayonner et d’accompagner la révolution agricole opérée par Israël, à côté d’autres centres qui ont aussi fleuri dans le paysage, notamment la faculté d’agronomie de l’université hébraïque à Rehovot, l’université Ben-Gourion du Néguev et l’institut Weizmann. Non seulement l’agriculture a ainsi pu accroître ses performances, mais la recherche s’est traduite par des valorisations agro-industrielles parfois prisées sur les marchés mondiaux.

Dans le domaine de l’hydraulique agricole, cette sorte de catalyse par la contrainte semble avoir fonctionné. Arrivé en 1946 dans le kibboutz Hatzerim, à quelques kilomètres de Beersheva, en zone aride, l’ingénieur Simcha Blass (1897-1982) avait par exemple découvert le système de goutte-à-goutte. Non seulement cette technique répondait aux problématiques israéliennes du manque d’eau, mais Simcha Blass réussit à en faire une méthode exportable dans le cadre de la société Netafim qu’il avait créée. Elle est ainsi devenue la première entreprise mondiale dans le domaine de l’irrigation, exportant son savoir-faire dans plus de 100 pays. Il en est de même pour la compagnie Mekorot, créée en 1937 par la mouvance travailliste et l’Agence juive pour approvisionner la vallée de Jezréel, en Galilée. Elle est aussi présente sur les marchés mondiaux des équipements hydrauliques et des technologies de dessalement notamment. D’autres pourraient être citées, comme Arad Group (fabrication de compteurs), IDE (dessalement), Tahal consulting (conseil en matière hydraulique), Bermad (adduction et irrigation), Arkal, toutes ayant des activités à l’international.

À propos de l'auteur

Pierre Blanc

Professeur de géopolitique à Bordeaux Sciences agro et Sciences Po Bordeaux, chercheur au LAM (CNRS/Sciences Po Bordeaux) et rédacteur en chef de Confluences Méditerranée ; auteur de Terres, pouvoirs et conflits : Une agro-histoire du monde (Les Presses de Sciences Po, 2020) et de Israël face à Israël : Promesses et impasses d’une utopie (avec Jean-Paul Chagnollaud, Autrement, 2018)

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