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Penser le renseignement. Vingt ans après

Initialement conçues comme des ripostes aux attaques de New York et de Washington, ces frappes sont devenues le moyen d’empêcher que de telles tragédies se reproduisent. La stratégie visant à maintenir les groupes sous pression, si elle n’a pas donné de résultats politiques durables (11), a eu des conséquences opérationnelles réelles, permises par la pertinence de la détection puis du traitement des objectifs. La France, d’ailleurs, qui ne voulait pas en entendre parler, finit par s’y résigner en 2013 lors de son intervention au Mali, mais sans totalement l’assumer. Les frappes réalisées en Libye contre Mokhtar Belmoktar (12) n’ont ainsi jamais été commentées par Paris.

Sous la menace d’Al-Qaïda, de l’État islamique ou de tout autre groupe capable de réaliser des opérations d’ampleur, le choix a donc été fait de frapper le premier. Les attentats commis depuis le 11 septembre 2001 n’ont jamais cessé de hanter les responsables politiques et sécuritaires, qui ont fait leur le vieil adage selon lequel « une petite injustice vaut mieux qu’un grand désordre ». La contre-­insurrection à distance, faite de raids aériens ou terrestres, ne suffit cependant pas, et même les États les plus réticents ont dû admettre, là encore à la suite des attentats de 2001 et de leurs innombrables répliques, qu’il fallait envoyer des troupes combattre directement les djihadistes. Ces expéditions, parfois punitives comme en Afghanistan, parfois décidées dans l’urgence comme au Sahel en 2013, furent déclenchées afin de compenser les insuffisances des forces armées locales et l’impéritie des gouvernements. Jamais la moindre solution politique n’était en vue. Alors que la défaite américaine – et occidentale – en Afghanistan est patente et que la France, face à l’évidence (13), vient de décider de réformer en profondeur son engagement dans la bande sahélo-saharienne, la question de la réponse à apporter au djihadisme est plus que jamais posée.

Des vaincus très présents

Vingt après le 11 Septembre, force est de constater que les actions militaires incessantes et le durcissement en apparence sans fin des mesures judiciaires visant à prévenir les actes de terrorisme n’ont pas entamé l’intensité de la menace, encore jugée élevée au mois de juillet 2021 (14). Pis, si le projet d’Al-Qaïda d’instaurer un califat sur la Dar al-Islam reste une utopie, une de ses émanations, l’EI, a réussi, certes brièvement, à gouverner des régions arrachées à l’Irak et à la Syrie. Tandis que des foyers anciens brûlent toujours, envers et contre tout, d’autres, comme au Mozambique, apparaissent et semblent appelés à durer.

Plus grave encore, vingt ans de lutte contre le djihadisme, au lieu de convaincre de l’inanité du projet islamiste radical, semblent au contraire avoir rendu plus séduisantes ou légitimes une partie de ses revendications. Ainsi, alors que djihadistes et Frères musulmans s’invectivaient et se combattaient depuis des décennies, les crimes des premiers, en entraînant des réponses juridiques ou militaires jugées excessives ou illégitimes, ont alimenté la rhétorique victimaire des seconds jusqu’à les faire se rejoindre dans une forme de lutte identitaire à laquelle les Occidentaux ne peuvent répondre qu’en se durcissant eux-­mêmes. L’émergence d’une nouvelle menace terroriste en réponse aux crimes des djihadistes fait d’ailleurs redouter au sein des sociétés européennes l’éclatement d’un cycle de violences qui marquerait la victoire définitive des islamistes radicaux. Les djihadistes, renaissant inlassablement défaite après défaite, non seulement ont écrit les pages les plus impressionnantes de leur geste depuis 2001 alors que le monde était ligué contre eux, mais ont réussi à confisquer la parole des musulmans tout en devenant omniprésents dans le débat public. Bien plus qu’un hold-up, cette évolution en dit long sur la véritable nature du djihadisme, la profondeur de ses racines et l’impossibilité de ne le vaincre que par la répression, aussi indispensable soit-elle.

Notes

(1) Il a débuté par l’attentat commis à Aden le 29 décembre 1992 contre un hôtel hébergeant des soldats américains et fut prolongé par celui contre le World Trade Center, à New York, le 26 février 1993.

(2) Dana Priest, « Help From France Key In Covert Operations », The Washington Post, 3 juillet 2005.

(3) Une structure voisine fut créée en France en 2002 entre la DST, la DCRG et la DGSE afin de conduire des enquêtes communes, mais son échec fut rapidement patent.

(4) Omar Nasri, Au cœur du djihad. Mémoires d’un espion infiltré dans les filières d’Al-Qaïda, Flammarion, Paris, 2006.

(5) Aimen Dean, avec Paul Cruickshank et Tim Lister, Nine Lives : My Time As MI6’s Top Spy Inside al-Qaeda, OneWorld Publications, Londres, 2018.

(6) Bob Woodward, C.I.A. Guerres secrètes 1981-1987, Stock, Paris, 1987.

(7) Bénédicte Mathieu, « Une “menace terroriste” contraint le rallye Paris-Dakar-Le Caire à éviter le Niger », Le Monde, 13 janvier 2000.

(8) Par exemple en France dès 2003 au sujet de la crise sahélienne.

(9) Eric Schmitt, « Qaeda Messages Prompt U.S. Terror Warning », The New York Times, 2 août 2013.

(10) David Kilcullen, « Countering Global Insurgency », The Small Wars Journal, 30 novembre 2004.

(11) Jenna Jordan, « When Heads Roll : Assessing the Effectiveness of Leadership Decapitation », Security Studies, vol. 18, no 4, 2009.

(12) Gordon Lubold et Matthew Dalton, « U.S.-French Operation Targeted Elusive North African Militant, U.S. Says », The Wall Street Journal, 27 novembre 2016.

(13) Yves Trotignon, « Le Sahel, laboratoire d’un échec contre le djihadisme », Le Monde, 22 avril 2017.

(14) Hugo Puffeney, « Terrorisme : “La menace se maintient à un niveau élevé”, estime le directeur de la DGSI », France Info, 7 juillet 2021.

Légende de la photo en première page : La skyline du bas de Manhattan a changé depuis le 11 septembre 2001, mais reste fondamentalement aussi élancée. (© Felix Lipov/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°155, « Ka-52 Alligator : la reptile de Kamov », septembre-octobre 2021.

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