Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La Chine, pionnière de la surveillance ?

Quid de la situation des étrangers en Chine ? Sont-ils aussi concernés par ce système de surveillance ?

Effectivement, à partir du moment où l’on pose le pied sur le sol chinois, on est soumis comme tout résident à la législation locale, et de fait soumis aux mêmes mesures de surveillance. Il n’existe pas de différence sur la nationalité de la personne. Les données manquent quant à la rétention des informations par les autorités chinoises.

La Chine possède une importante diaspora. Comment s’exerce la surveillance hors du territoire national ?

La surveillance des diasporas est massive et passe par des canaux très divers, digitaux ou non. Les ambassades et consulats sont très vigilants sur les activités de leurs concitoyens. Pour cela, ils peuvent par exemple mettre en place des réseaux d’entraide qui peuvent parfois servir à faire remonter des informations. Évidemment, le contrôle s’exerce aussi sur les réseaux sociaux. L’activité de la Chine sur les réseaux sociaux occidentaux est de plus en plus fournie et sert la propagande de Pékin. Des comptes publics chinois expriment ainsi la position officielle, notamment via l’agence officielle Xinhua ou la « 50 Cent Army » (3). Ces comptes souterrains viennent noyer les conversations sous des contenus pro-Pékin. Ce phénomène, qui existe sur les réseaux sociaux chinois depuis longtemps, s’étend désormais à Twitter et d’autres plateformes. Par ailleurs, la censure chinoise s’exerce aussi sur les internautes hors de Chine. Le centre de recherche Citizen Lab à Toronto a relevé que l’application WeChat, qu’elle soit utilisée par les Chinois qui partent à l’étranger ou par les étrangers qui ouvrent un compte sur WeChat, maintenait la censure et la surveillance au-delà des frontières chinoises.

À travers ces plateformes, et notamment du fait que les données et algorithmes sont installés et fonctionnent depuis le territoire chinois, il existe ainsi une forme d’extra-territorialité.

La création d’une monnaie virtuelle en Chine peut-elle aussi constituer un outil permettant de surveiller la population ?

D’une manière générale, les monnaies virtuelles et les transactions qui se font par des moyens numériques sont plus faciles à suivre pour les autorités que l’argent liquide. Cela peut être utile lors d’enquêtes sur des crimes financiers par exemple. Or, de plus en plus de nos transactions fonctionnent de manière numérique. Mais avec le bitcoin et d’autres monnaies numériques, on assiste à l’émergence de formes monétaires qui ne sont pas sous le coup d’une entité centralisatrice et étatique. Cette forme de transaction financière numérique est plus difficile à tracer et à contrôler. La Chine elle, a créé une cryptomonnaie centralisée et gérée depuis la Banque centrale de Chine, ce qui lui permettra de suivre les transactions, et de pouvoir mener une véritable politique monétaire. Cela présente donc des intérêts non seulement en termes de surveillance, mais aussi de maintien de l’ordre public. Les flux financiers restent un enjeu majeur pour l’ensemble des États.

Dans quelle mesure l’épidémie de coronavirus a-t-elle permis d’accélérer le développement des outils de surveillance ?

Avec la crise, le développement du e-commerce a permis d’amasser plus de données. Le déploiement du QR code de santé est devenu presque obligatoire puisque les citoyens ne peuvent circuler sans. Ils doivent notamment le présenter à l’entrée des supermarchés. Avec le déploiement de ces systèmes numériques, les risques de traçage se sont donc multipliés. Prenons enfin l’exemple de l’éducation en ligne. Pendant des mois, les enfants ont suivi les cours en ligne et se sont inscrits sur des plateformes en livrant des données personnelles, notamment sur leurs performances scolaires.

Existe-t-il des aspects positifs à la surveillance numérique ?

Il subsiste une ambivalence entre l’utilité des services numériques et à quel point ils peuvent être intrusifs et dangereux. En tant que citoyens, il est difficile de percevoir des alternatives, d’une part en raison des stratégies marketing déployées par les entreprises privées et d’autre part en raison des discours en matière de politiques publiques. Le manque de recul, de critique et de temps de réflexion pourrait jouer à notre désavantage.

La Chine aurait commencé à exporter son système de surveillance, notamment au Vénézuéla ou au Zimbabwe. Quels sont les gains pour la Chine à exporter son système ?

Au-delà du gain commercial, celui du soft power est essentiel. La Chine se veut leader dans le domaine technologique. Or, la récolte de données dans les pays africains pourrait permettre d’améliorer les systèmes de reconnaissance faciale en ajoutant des visages africains aux bases de données chinoises. Les contrats varient selon les pays, certains acceptant que les informations de leurs citoyens, recueillies via la vidéosurveillance, soient transférées en Chine. Cela nourrit le Big Data et contribue à l’apprentissage des algorithmes. Pékin maintient ainsi sa place de pionnier dans le domaine technologique.

Propos recueillis par Léa Robert le 6 mai 2020.

La Chine exporte ses technologies

Notes

(1) WeChat est une application de messagerie, semblable à WhatsApp. Elle est très populaire en Chine et maintenant en Asie et compterait près de 1 milliard d’utilisateurs à travers le monde.

(2) Deng Yufeng est un artiste contemporain chinois qui dénonce dans ses œuvre les atteintes à la liberté privée en RPC. Il a été arrêté à plusieurs reprises par les autorités chinoises.

(3) La « 50 Cent Army » (ou « 50 Cent Party ») est constituée de commentateurs en ligne soupçonnés d’être engagés par le gouvernement de la République populaire de Chine afin de manipuler les opinions.

Légende de la photo en première page : En 2019, dans le top 10 des villes les plus équipées au monde en caméras de surveillance dans l’espace public, huit étaient chinoises, dont la première Chongqing (ici en photo), qui comptait 2,6 millions de caméras pour un peu plus de 15 millions d’habitants, soit une caméra pour six habitants (contre une pour 130 habitants à Nice, la ville la plus couverte de France). Si certaines villes occidentales comme San Francisco interdisent la reconnaissance faciale, d’autres, comme Londres (6e) ou Atlanta (10e) complètent ce top 10. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°62, « Chine : Géopolitique, Géoéconomie, Géostratégie », Juin – Juillet 2021.

Bienvenue sur Areion24.news,
le portail d'information dédié aux relations internationales et aux questions de Défense des publications d'Areion Group. Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions géopolitiques et stratégiques publiés dans nos différents magazines.

Votre panier