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Les fausses évidences

Attentats les plus meurtriers de l’Histoire, les attaques du 11 septembre 2001, si elles ont entraîné l’offensive mondiale des États-Unis contre les réseaux jihadistes, n’ont certainement pas été le fait déclencheur du jihad global ou la première concrétisation par le réseau d’Oussama Ben Laden de sa détestation de l’Amérique. Personne, cependant, ne conteste leur immense importance stratégique, politique et même sociale.

De même, personne ne saurait nier les conséquences dans notre pays des attentats commis par des membres de l’État islamique à Paris et Saint-Denis le 13 novembre 2015. Ces attaques terroristes, les plus meurtrières jamais commises sur notre sol, si elles ont confirmé la place particulière de la France dans l’imaginaire jihadiste et ont généré une onde de choc dont les effets sont encore très vifs, n’ont certainement pas constitué un « point d’orgue » du jihad européen, comme on a pu le lire récemment. L’immensité du drame vécu par notre pays ce soir d’automne 2015 doit-elle conduire à des conclusions opérationnelles hasardeuses ? Et la puissance symbolique de ces deux tragédies justifie-t-elle, à l’occasion de l’ouverture du procès V13 et de la commémoration des attentats de New York et Washington et du crash de Shanksville, que des liens hâtifs soient établis entre eux ? Ces questions ne sont que pure rhétorique tant les récentes affirmations de Hugo Micheron[1] dans Le Monde frappent par leurs lacunes factuelles et leurs raccourcis.

Une méconnaissance troublante du jihad européen…

Comment est-il possible, en particulier en France, d’affirmer que le jihadisme européen ne se structure qu’après le 11-Septembre ? Sans doute en ignorant tout, justement, de l’histoire du jihadisme européen. Alors même que les services de sécurité français achèvent de démanteler les réseaux du Groupe islamique armé (GIA) dans l’Hexagone[2] en 1995, de nombreuses cellules jihadistes européennes, connectées entre elles par d’innombrables liens personnels et parfois familiaux – tissés dans les maquis algériens, les prisons marocaines, ou les camps afghans et pakistanais, commencent à opérer des rapprochements au gré des rencontres dans les mosquées radicales. L’arrivée au pouvoir des Taliban en 1996 offre à ces centaines d’islamistes radicaux l’occasion de partir en Afghanistan, via l’Iran ou le Pakistan, afin de s’y entraîner et d’y intégrer des groupes.

De fait, la structuration du jihad européen s’accélère à partir de ce moment, sous l’impulsion de deux forces complémentaires mais pas nécessairement coordonnées. A Londres, les imams radicaux[3] de la scène locale, regroupés autour d’une poignée de mosquées étroitement surveillées, écrivent des communiqués ou dirigent des revues pour qui veut (al-Ansar pour les survivants du GIA, al-Fajr pour le Groupe islamique combattant libyen, notamment) et participent à la verbalisation des revendications et des colères brouillonnes de jihadistes venus du Maghreb, de Libye ou d’Égypte. Autour d’Abou Hamza, d’Abou Koutada, d’Abou Walid ou d’Abou Moussab[4] gravitent des militants de toutes les nationalités et des responsables de cellules européennes venus chercher la bonne parole ou les bons contacts. A Copenhague, Saïd Mansour recrute également, tandis qu’en Norvège Najmuddin Faraj Ahmad, connu sous le nom de Mollah Krekar, et qu’en Espagne Imad Eddin Barakat Yarkas[5], alias Abou Dahdah, prêchent la guerre sainte et organisent des filières.

En Afghanistan, où Oussama Ben Laden et ses proches se sont installés en 1996[6], les Taliban commencent à faire passer le mot que leur émirat est plus que disposé à accueillir les bonnes volontés, en particulier pour combattre l’Alliance du Nord du commandant Massoud. Les anciens du jihad contre les Soviétiques sont mis à contribution et les premiers départs d’Europe sont enregistrés. La dangerosité du phénomène est immédiatement perçue par les autorités françaises, qui, les premières, s’attachent à criminaliser tout départ vers une terre de jihad.

L’influence des pôles londonien et afghan est démultipliée par l’impasse dans laquelle se trouve le jihad algérien, alors seule véritable insurrection islamiste radicale à proximité des cellules européennes. Les sympathisants du GIA, écœurés par les massacres commis en Algérie et sans doute conscients que Hassan Hattab, qui a fait dissidence du groupe en 1996 et formalisera son indépendance en 1998 en fondant le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), ne représente pas l’avenir de l’insurrection islamiste algérienne, se tournent vers le grand large du jihad mondial. La diffusion le 23 février 1998 de l’acte de naissance d’al-Qaïda, sous la forme d’un communiqué annonçant la création du Front islamique mondiale pour le jihad contre les Juifs et les croisés achève de mettre en place le décor[7].

Dès cette période, les réseaux se structurent, s’organisent, et commencent à planifier des actions. Le 5 mars 1998, la police belge, renseignée par la France et sans doute indirectement par l’Algérie, démantèle une cellule à Ixelles et interpelle notamment Farid Melouk, un jihadiste français originaire de Vénissieux parti en Afghanistan dès 1995[8]. Melouk est symbolique de sa génération : passé des réseaux du GIA à des filières internationales, il est capturé en possession de communiqués islamistes de divers groupes et illustre la transition en cours du jihadisme européen, trois ans avant le 11-Septembre. Il n’est pas le seul.

Le 26 mai 1998, une vaste opération est menée conjointement en France, en Allemagne, en Belgique et en Italie contre des réseaux islamistes[9]. Les dizaines d’arrestations concernent des ressortissants de pays du Maghreb et aussi de nombreux citoyens européens, dont des Danois et des Suédois. Conçue afin de prévenir des attentats contre la Coupe du monde de football, qui doit se tenir en France, l’opération a le mérite de mettre au jour de nouvelles connexions entre cellules jihadistes d’Europe occidentale et de démontrer l’imbrication des réseaux logistiques et la complexité de la scène islamiste continentale, organisée selon un schéma typique du jihad : des réseaux neuronaux liant entre eux des cellules toutes indépendantes et pourtant jamais isolées.

… qui conduit à des conclusions erronées 

Hugo Micheron, emporté par sa volonté de coller à l’actualité, fait fi de cette histoire complexe et, dans un panorama décidément bien incomplet, oubli des pans entiers du phénomène qu’il entend à la fois décrire et expliquer. Tout ou presque manque dans sa démonstration qui, de fait, n’en est pas une, à commencer par la liste des cellules jihadistes actives à la fin des années 90 en Europe et les projets d’attentats qu’elles portèrent. Jamais ne sont mentionnées dans son article les cellules tunisiennes de Milan, celles de Mannheim ou Verviers, celles de Copenhague, Malmö, Lund ou Stockholm, celle de Francfort, ou les filières takfiries[10] organsées par Djamel Beghal sous la houlette d’Abou Koutada entre le Royaume-Uni et les Pays-Bas.

Certaines de ces cellules, pourtant, vont être d’une grande importance pour la suite. La Suède[11], par exemple, est aux premiers rangs des filières de départ vers les camps d’al-Qaïda : Redouane Laadjal, Omar Chabani et Mohamed Moummou – qui sera quand même l’adjoint d’Abou Moussab al-Zarqawi et sera abattu à Mossoul par les troupes américaines en 2008 – ne devraient pas être des anonymes, du moins par pour un vrai spécialiste. Il en va de même pour Abou Doha[12], logisticien algérien actif à Londres au profit de l’ensemble des jihadistes maghrébins d’Europe grâce aux fonds d’Oussama Ben Laden. Quant à la cellule de Francfort, on ne peut que s’étonner de ne pas la voir mentionnée, alors même que son influence opérationnelle perdure encore aujourd’hui, ou en raison de son rôle dans la menace contre le marché de Noël de Strasbourg[13], en 2000.

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