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Les fausses évidences

Afin de démontrer sa thèse, Hugo Micheron oublie les projets opérationnels ambitieux qu’al-Qaïda et ses alliés voulaient réaliser en Europe avant les attentats de septembre 2001. Les réseaux jihadistes européens n’ont effet pas attendu le 11-Septembre pour être menaçants, et les exemples ne manquent pas. Outre la menace contre Strasbourg, déjà rappelée, il convient de mentionner ici celles contre l’Euro 2000[14], organisé en Belgique et aux Pays-Bas, ou celles contre les ambassades des États-Unis à Rome, au mois de janvier 2001[15] ou à Paris, à l’automne 2001[16], toutes portées par des réseaux structurés associant opérationnels expérimentés et jeunes recrues. La mouvance européenne est même alors tellement active que des cellules sont capables de conduire des projets terroristes très éloignés, comme la tentative du GSPC de s’en prendre au rallye Paris-Dakar-Le Caire, en janvier 2000, pilotée depuis l’Allemagne[17], ou l’assassinat du commandant Massoud, le 9 septembre 2001, perpétré par un réseau qu’il serait difficile de qualifier de « peu structuré[18] » tant, au contraire, il illustre toute la dangerosité et le professionnalisme des membres d’al-Qaïda.

Enfin, Hugo Micheron, invoque les attentats de Madrid du 11 mars 2004 en avançant comme preuves à la fois l’implication d’une scène salafiste locale et un lien direct avec l’invasion de l’Irak, un an auparavant. Hélas, les faits sont têtus et les investigations ont largement – et rapidement – démontré que la planification des attaques du 11-Mars avait débuté avant l’invasion de l’Irak [19], que celles-ci auraient de toute façon eu lieu, que l’Espagne participe ou pas à l’aventure militaire anglo-américaine et que, une fois de plus, le réseau impliqué était tout sauf local et était lié à la scène londonienne[20], à des filières marocaines[21] et à des idéologues d’al-Qaïda[22].

Une méthodologie douteuse au service d’une démarche politique non assumée

On pourrait expliquer les omissions de Hugo Micheron par la taille nécessairement contrainte des tribunes publiées dans la presse quotidienne, mais ça ne serait pas bien convaincant. Comment, en effet, peut-on évoquer « au milieu des années 2000, l’émergence des pionniers de la mouvance européenne » alors que depuis 1995 l’Europe est traversée de filières de plus en plus complexes, que les cellules locales se connectent et s’internationalisent, et que le continent, un temps, mais un temps seulement, zone sanctuaire est devenu à partir de 1998 un théâtre d’opérations à part entière[23], dont les membres, à l’instar du Franco-marocain Karim el-Mejjati, peuvent agir loin de leurs terres[24] au sein d’autres groupes ou d’autres filières ? Quant à la cellule du Sauerland[25], elle n’est certainement pas la « première cellule allemande », sauf à considérer que Francfort, Hambourg, Munich, Aix-la-Chapelle ou Mannheim aient été annexées par les voisins de l’Allemagne.

En réalité, les réseaux européens actifs au moment des attentats du 11-Septembre n’ont rien « d’embryonnaire ». Ils sont même si structurés qu’ils sont scrutés depuis des années par les services de sécurité, qui les disloquent alors quand les autorités politiques en donnent le signal[26]. La disparition du sanctuaire jihadiste afghan est un coup dur, bientôt compensé par l’apparition, comme une divine surprise, du jihad irakien[27]. De nouvelles filières apparaissent, animées par les vétérans du jihad européen, comme Saïd Arif et par de nouveaux combattants. Le jihad européen des années 2000 ne naît pas soudainement, il est l’héritier de luttes anciennes qu’il synthétise et qu’il s’approprie avant de s’insérer dans d’autres jihads, et il n’est, de ce point de vue, guère différent de ce qu’on observe en Afrique du Nord ou au Sahel. Les motivations complexes observées avec passion depuis 2012 et l’affaire Merah étaient déjà présentes dans les années 90, lorsqu’il était déjà évident qu’aucun profil type n’émergerait des études menées par les services spécialisés ou les universitaires – du moins, les sérieux[28].

Les attentats du 11-Septembre n’ont pas inspiré les jihadistes européens. Sans doute la pression sécuritaire accrue a-t-elle eu des conséquences opérationnelles, mais le jihad européen était déjà en marche. L’invasion de l’Irak en 2003 puis la révolution syrienne de 2011 ont bien plus pesé, mais la logique des réseaux n’a, elle, pas véritablement changé. On y retrouve l’enchevêtrement typique de projets politico-religieux, de rancœurs historiques, de postures victimaires communautaristes et de revanches personnelles[29].

A cet égard, les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis, tragédie nationale et traumatisme collectif, ne constituent pas véritablement une rupture : ils ne sont pas le premier carnage causé par des jihadistes en Europe, après les attentats de Madrid et Londres ; leur mode opératoire, inédit en Europe, était redouté de longue date[30] ; la nature du réseau, mêlant des terroristes originaires du pays visé et d’autres venus de plus loin, tous aux ordres d’une organisation capable d’associer ses buts stratégiques aux motivations personnelles de ses membres[31], n’était pas nouvelle non plus.

Le 13-Novembre n’est pas tant le point d’orgue du jihad européen que celui du jihad français. Sa puissance symbolique et l’ampleur des pertes humaines ce soir-là ne devraient cependant pas nous aveugler et encore moins nous conduire, par ignorance ou en raison de la recherche indécente d’une formule vendeuse, à faire des attaques du Stade de France, des terrasses parisiennes et du Bataclan, un événement éclipsant tous les autres. Et la commémoration des attentats du 11 septembre 2001 ne devrait pas, en raison d’un goût immodéré pour les symboles, nous faire lier des attentats de masse dont, finalement, nous n’avons pas compris les ressorts.

Enfin, il n’était sans doute pas indispensable, en conclusion d’une démonstration bancale, et alors que les victimes[32] et nous tous avec elles, revivons l’horreur à l’occasion du procès, de conclure par un clin d’œil mystérieux suggérant que des décisions devraient être prises, rapidement, mais sans oser les formuler. La posture, bien plus politique que scientifique, n’est pas plus convaincante que le reste, et permet simplement de penser que l’auteur n’ose pas assumer certaines positions. Qu’il nous soit permis de l’encourager à rester sur cette réserve bienvenue, qui lui permettra de méditer cette réflexion de Sherlock Holmes : « (…) Bâtir une théorie avant d’avoir des données est une erreur monumentale : insensiblement on se met à torturer les faits pour qu’ils collent avec la théorie, alors que ce sont les théories qui doivent coller avec les faits[33]. »

[1] Hugo Micheron, « Les attentats du 13-Novembre sont le point d’orgue du djihadisme européen, qui s’est structuré à partir du 11-Septembre », Le Monde, 8 septembre 2021.

[2] Romain Caillet et Pierre Puchot, Le Combat vous a été prescrit, Stock, Paris, 2017.

[3] Dominique Thomas, Londonistan. La voix du djihad, Michalon, Paris, 2003.

[4] Que certains chercheurs feront mine de découvrir en 2005 mais qui était déjà un phare du jihad mondial au milieu des années 90. Brynjar Lia, Architect of Global Jihad : The Life of Al Qaeda Strategist Abu Mus’ab al-Suri, Columbia University Press, New York, 2008.

[5] Lisa Lundquist, « Spain uncovers al Qaeda network for Syrian jihadists », The Long War Journal, 21 juin 2013, https://​www​.longwarjournal​.org/​a​r​c​h​i​v​e​s​/​2​0​1​3​/​0​6​/​s​p​a​i​n​_​u​n​c​o​v​e​r​s​_​a​l​_​q​a​.​php.

[6] Peter Bergen, The Rise and Fall of Osama bin Laden, Simon & Schuster, New York, 2021.

[7] Bernard Lewis, « License to Kill : Usama bin Ladin’s Declaration of Jihad », Foreign Affairs, 1er novembre 1998, https://​www​.foreignaffairs​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​s​a​u​d​i​-​a​r​a​b​i​a​/​1​9​9​8​-​1​1​-​0​1​/​l​i​c​e​n​s​e​-​k​i​l​l​-​u​s​a​m​a​-​b​i​n​-​l​a​d​i​n​s​-​d​e​c​l​a​r​a​t​i​o​n​-​j​i​had.

[8] Guillaume Lamy, « Farid Melouk, le parcours invraisemblable d’un terroriste de Vénissieux », Lyon Capitale, 17 juillet 2018.

[9] Philippe Broussard et Pascal Ceaux, « Plus de 80 islamistes ont été interpellés dans cinq pays d’Europe », Le Monde, 27 mai 1998.

[10] Pascal Ceaux et Fabrice Lhomme, « Le procès de 24 islamistes soupçonnés d’appartenir au Takfir s’ouvre à Paris », Le Monde, 29 septembre 2001. 

[11] Et, par exemple, certains des membres des cellules suédoises d’al-Qaïda seront ensuite en contact avec des éléments d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) au Mali, quelques années avant l’intervention française.

[12] Helen Gibson, « Uncovering the London Link », Time, 11 février 2002.

[13] Marie-Laurence Wernert, « Noël 2000 : quand Strasbourg échappait à un attentat d’ampleur », Le Parisien, 12 décembre 2018.

[14] Marc Pivois, « Mechat : un prisonnier qui téléphonait trop. », Libération, 28 février 2003.

[15] « Suicide Bomber Threat Alleged as Motive for Rome Embassy Closure », AP, 8 janvier 2001.

[16] Patricia Tourancheau, « L’aveu de Djamel Beghal incrimine le réseau Ben Laden. », Libération, 3 octobre 2001. Djamel Beghal est un des grands absents du texte de Hugo Micheron.

[17] Andrew Black, « Mokhtar Belmokhtar : The Algerian Jihad’s Southern Amir », Terrorism Monitor, Vol 7, Issue 12, The Jamestown Foundation, 8 mai 2009, https://​jamestown​.org/​p​r​o​g​r​a​m​/​m​o​k​h​t​a​r​-​b​e​l​m​o​k​h​t​a​r​-​t​h​e​-​a​l​g​e​r​i​a​n​-​j​i​h​a​d​s​-​s​o​u​t​h​e​r​n​-​a​m​ir/.

[18] Dan Bilefsky, « Belgian Authorities Identify Terror Cell Responsible for Massoud’s Assassination », The Wall Street Journal, 10 décembre 2001.

[19] Lawrence Wrigt, « The Terror Web. Were the Madrid bombings part of a new, far-reaching jihad being plotted on the Internet ? », The New Yorker, 25 juillet 2004.

[20] François Musseau, « Carnage de Madrid : la piste britannique », Libération, 20 mars 2004.

[21] « Qui est Jamal Zougam ? », AP, 16 mars 2004.

[22] Fernando Reinares, Al-Qaeda’s Revenge : The 2004 Madrid Train Bombings, Woodrow Wilson Center Press/Columbia University Press, New York, 2017.

[23] Martin Bright, Antony Barnett, Burhan Wazir, Tony Thompson, Peter Beaumont, Stuart Jeffries, Ed Vulliamy, Kate Connolly, Giles Tremlett, Rory Carroll, « The secret war, part. 2 », The Guardian, 29 septembre 2001.

[24] « Saudis : Al Qaeda ‘big fish’ killed », CNN, 6 avril 2005.

[25] Quirine Eijkman, « The German Sauerland Cell Reconsidered », Perspectives on Terrorism, Vol. 8, n°4, janvier 2014.

[26] « Toutes les polices d’Europe traquent les nébuleuses islamistes », Le Monde, 26 septembre 2001.

[27] Joby Warrick, Sous le drapeau noir, Le Cherche Midi, Paris, 2016.

[28] Marc Hecker, « 137 nuances de terrorisme. Les djihadistes de France face à la justice », Institut français des relations internationales, Focus stratégique n°79, avril 2018, https://​www​.ifri​.org/​f​r​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​e​t​u​d​e​s​-​d​e​-​l​i​f​r​i​/​f​o​c​u​s​-​s​t​r​a​t​e​g​i​q​u​e​/​1​3​7​-​n​u​a​n​c​e​s​-​d​e​-​t​e​r​r​o​r​i​s​m​e​-​d​j​i​h​a​d​i​s​t​e​s​-​d​e​-​f​r​a​n​c​e​-​f​ace.

[29] Thomas Hegghammer, « Why Jihad Went Global », The Institute Letter, été 2010, Institute of Advanced Study, Princeton, https://​www​.ias​.edu/​i​d​e​a​s​/​2​0​1​0​/​h​e​g​g​h​a​m​m​e​r​-​j​i​had.

[30] Yves Trotignon, « À la recherche du temps perdu : de Mohamed Merah au Bataclan », The Conversation, 8 novembre 2017, https://​theconversation​.com/​a​-​l​a​-​r​e​c​h​e​r​c​h​e​-​d​u​-​t​e​m​p​s​-​p​e​r​d​u​-​d​e​-​m​o​h​a​m​e​d​-​m​e​r​a​h​-​a​u​-​b​a​t​a​c​l​a​n​-​8​6​432.

[31] Matthieu Suc, Les Espions de la terreur, HarperCollins, Paris, 2018.

[32] Aurélia Gilbert, « Que ma voix rejoigne les leurs », Mediapart, 14 septembre 2021, https://​www​.mediapart​.fr/​j​o​u​r​n​a​l​/​f​r​a​n​c​e​/​1​4​0​9​2​1​/​a​u​r​e​l​i​a​-​g​i​l​b​e​r​t​-​q​u​e​-​m​a​-​v​o​i​x​-​r​e​j​o​i​g​n​e​-​l​e​s​-​l​e​urs.

[33] Sir Arthur Conan Doyle, Un scandale en Bohème, 1888. Disponible, par exemple, chez Le Livre de poche, Paris, 1996.

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