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Dopage et politique : la « crise russe » et l’avenir du mouvement olympique

Aux Jeux de Pékin en 2008, sept athlètes russes ont été suspendus pour avoir manipulé leurs échantillons d’urine. D’autre part, les soupçons sur le dopage des biathlètes russes ont atteint des proportions inquiétantes à la veille des Jeux de Vancouver de 2010. Même constat pour l’athlétisme russe et l’usage d’EPO (érythropoïétine) aux Championnats du monde de 2009, le président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) parlant de « dopage systématique ». Ces allégations allaient se matérialiser rapidement dans les mois précédant les Jeux de Sotchi.

À l’origine de la crise, il y eut des lanceurs d’alerte, en particulier Vitaly Stepanov, ancien employé de l’Agence russe antidopage, et plusieurs athlètes : celle qui est devenue son épouse, Ioulia Roussanova, sanctionnée en 2013 par l’IAAF, et Daria Pichtchalnikova, exclue de la Fédération russe d’athlétisme la même année. De forts soupçons ont commencé à planer sur le travail du laboratoire de l’Agence antidopage à Moscou, tout cela sans que l’Agence mondiale antidopage (AMA) n’intervienne activement. En décembre 2014, la chaîne allemande ARD diffusa sur la base de ces fuites internes un reportage de Hajo Seppelt, « Le secret du dopage : comment la Russie fabrique ses champions », qui documentait les soupçons, en y ajoutant de nouvelles allégations sur les pratiques du laboratoire de Moscou pour couvrir les tests positifs et les sommes payées par des athlètes aux autorités pour se « blanchir ». Une première démission allait suivre, celle du Russe Valentin Balakhnitchev, trésorier de l’IAAF.

Dans ce contexte, l’AMA chargea le Canadien Richard Pound d’une enquête qui aboutit à la publication en novembre 2015 d’un rapport de 335 pages, confirmant largement les faits et qui mena rapidement à l’exclusion de la Fédération russe d’athlétisme et à la suspension du Centre antidopage de Moscou (5). Dans une vague de disparitions douteuses en Russie et d’évictions punitives, d’autres révélations suivirent, comme le rapport publié en mai 2016 dans le New York Times contenant les allégations de Grigori Rodtchenkov, directeur du laboratoire antidopage de Moscou jusqu’en novembre 2015, exilé aux États-Unis, qui évoquait des manipulations d’échantillons d’urine aux Jeux de Sotchi par divers stratagèmes, impliquant même les services de sécurité. L’AMA désigna alors l’avocat canadien Richard McLaren pour mener une enquête précise sur ces Jeux, car il y allait de soupçons de dopage d’État, et non plus de fédérations sportives isolées.

McLaren publia la première partie de son rapport à la veille des Jeux de Rio. Il démontrait la mise en œuvre d’une stratégie de grande ampleur impliquant les autorités sportives russes et les installations antidopage, avec des cas de dissimulation de plusieurs centaines d’échantillons dans une trentaine de sports, même si les disciplines comme l’athlétisme, l’haltérophilie, la lutte et les sports paralympiques étaient les plus touchées (6). Devant un tel faisceau de preuves, l’AMA recommanda au CIO de bannir des Jeux de Rio tous les athlètes russes. Dans une position extrêmement délicate, le CIO chargea une commission de trancher, mais finit par laisser la décision à chaque fédération sportive : 111 athlètes russes furent finalement exclus, sur 389, dont toute l’équipe paralympique.

L’après-Rio fut marqué par l’attitude défiante de la Russie, qui promut son « ministre du dopage », Vitaly Mutko, au poste de vice-Premier ministre et déclencha une vendetta à l’endroit des athlètes russes suspectés de vouloir dénoncer les pratiques délinquantes dans leur pays. Mais la deuxième partie du rapport McLaren, publiée en décembre 2016, qui dénonçait la couverture de plus d’un millier de cas de tests positifs, poussa l’AMA à devenir plus exigeante à l’endroit de sa filiale russe. En novembre 2017, une commission disciplinaire du CIO sanctionna 43 athlètes russes ayant participé à Sotchi et leur retira 13 médailles (plusieurs seront restituées par la suite). Puis, le CIO annonça le 5 décembre que le Comité olympique russe était suspendu en vue des Jeux de Pyeongchang, tandis que les sportifs n’ayant pas commis d’infraction étaient autorisés à participer comme Athlètes olympiques de Russie (AOR), sans hymne ni drapeau. Des 500 compétiteurs proposés par la Russie, seuls 168 purent participer, dont deux qui seront testés positifs lors de contrôles antidopage.

Au bout d’une saga de près de deux ans, la Russie, incapable de montrer des standards de pratique satisfaisants aux yeux des autorités antidopage, fut une fois de plus exclue par l’AMA le 9 décembre 2019 pour une période de quatre ans. Abaissée par la suite à deux ans après appel, cette sanction couvre les Jeux de Tokyo reportés de 2020 à 2021, les Jeux d’hiver de Pékin et la Coupe du monde de football au Qatar en 2022, en plus de lui retirer le droit de tenir chez elle des compétitions sportives d’envergure mondiale.

Injustice, doubles standards ou triomphe de l’antidopage ?
La presse russe n’eut de cesse de le rappeler, jamais un pays n’a été traité aussi sévèrement pour des motifs politiques ou de tricherie. Il faut se remémorer l’exclusion des puissances vaincues de la Première Guerre mondiale en 1920 et 1924, celle des puissances de l’Axe en 1948, celle de l’Afrique du Sud pour cause d’apartheid entre 1964 et 1992, puis celle de l’Afghanistan des talibans en 2000 pour non-respect des droits humains, surtout ceux des femmes. Toutefois, l’exclusion russe pour cause de dopage d’État, avec des athlètes pouvant concourir sous une bannière neutre, est une première dans l’histoire du mouvement olympique à ajouter à cette liste d’exclusions pour motifs politiques. Mais la Russie l’a-t-elle vraiment mérité ?

Le rapport d’analyse de l’AMA le plus complet et le plus récent, celui de 2018, qui couvre toutes les infractions aux règlements antidopage, présente une réalité contrastée. Sur un total de 263 519 échantillons analysés par des laboratoires accrédités par l’AMA en 2018, 2771 (ou 1 %) étaient déclarés fautifs et sanctionnés. Les sports les plus touchés sont dans l’ordre le culturisme (21 % des infractions), le cyclisme (17 %), l’athlétisme (15 %), le powerlifting (13 %) et l’haltérophilie (12 %). C’est la Fédération de Russie qui trône en tête avec 16 % des fautifs, suivie de l’Italie (15 %), de la France (13 %), de l’Inde (12 %), de l’Ukraine (9 %), des États-Unis (8 %), puis de la Belgique, de la Chine, du Brésil et du Kazakhstan. En revanche, entre 2013 et 2018, le nombre total d’infractions est demeuré relativement stable (7), ce qui permet de nuancer l’influence de ladite crise. La Russie est fautive, mais pas si loin devant les autres puissances sportives, notamment les puissances mondiales en cyclisme, mais elle est sanctionnée plus que les autres dans certains sports olympiques. Toutefois, cette situation nourrit un certain cynisme russe qui part du constat que le dopage est généralisé et que viser exclusivement la Russie équivaut à maintenir de doubles standards dans la communauté sportive internationale.

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