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Souveraineté européenne, inconséquence française et défense de l’Occident

Plutôt que prétendre faire de l’Union européenne un multiplicateur de puissance au service de sa diplomatie, la France devrait privilégier ses « relations spéciales » avec le Royaume-Uni et les États-Unis. À l’échelon continental, cela signifierait traiter des affaires internes à l’Europe avec l’Allemagne, mais privilégier le Royaume-Uni pour les affaires extérieures, c’est-à-dire la haute politique. À l’évidence, le Brexit a modifié les données de la question. Cela dit, fallait-il remiser le projet franco-britannique d’avion de combat pour se tourner vers l’incertaine Allemagne ?

En voulant tout faire coïncider, selon un modèle louis-quatorzien (« Un roi, une foi, une loi »), Paris a figé sa diplomatie. Pourtant, les destinées de la France et du Royaume-Uni demeurent liées par l’histoire des deux derniers siècles, leur statut international et les accords de Lancaster House (2011). Ces deux puissances nucléaires assurent la moitié de l’effort militaire européen : l’avenir de l’« Europe géopolitique » repose d’abord sur leurs épaules, non pas sur celles d’Ursula von der Leyen. Inversement, pourquoi donc le président français ne laisse-t-il pas à la Commission européenne le soin de faire respecter l’accord post-Brexit (8) ?

Par ailleurs, s’il importe de faire front à l’Est, il serait erroné de réduire les enjeux géopolitiques de l’Europe à leur dimension terrestre et continentale, ce qui entraînerait la « provincialisation » de cette portion des terres émergées autrefois partie à la découverte du globe. D’ores et déjà, la liberté et la prospérité de l’Europe se déterminent au-delà des « anciens parapets », sur les grandes routes maritimes qui la relient au golfe Arabo-Persique, à l’Asie et dans ce que l’on nomme la région Indo-Pacifique. On sait la prétention de Pékin à annexer tout ou partie des « méditerranées asiatiques » (les mers de Chine du Sud et de l’Est), par où transitent les échanges entre l’Europe et l’Asie.

De surcroît, le programme des « nouvelles routes de la soie » (la Belt and Road Initiative) vise la domination mondiale. Déjà, la flotte chinoise opère en Méditerranée, manœuvre avec la flotte russe sur les approches de l’Europe et affirme ses ambitions arctiques. Puissance possessionnée dans l’Indo-Pacifique (90 % de son domaine maritime), la France est concernée au premier chef. En cas de menace sur ses territoires et son domaine maritime, croit-elle possible d’en appeler à la « défense européenne » ? La géographie de son outre-mer et les impératifs stratégiques exigent qu’elle se rapproche du « Quad indo-pacifique », cette alliance informelle qui regroupe les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde. Au demeurant, le processus est engagé et, là encore, la France et le Royaume-Uni ont matière à coopérer étroitement.

In fine, l’appel de l’Occident

En somme, le débat sur la « souveraineté » et l’« autonomie stratégique » de l’Europe, censément aiguillonné par l’ouverture d’une Conférence sur l’avenir de l’Europe, est faussé par le manque de rigueur de ces concepts, la variabilité de leur définition d’une capitale à l’autre, mais aussi une certaine duplicité de la part de la France. Moins que tout autre pays européen, cette dernière serait prête à aller jusqu’au bout de ce qui conduirait à l’improbable avènement d’une Europe souveraine, c’est-à-dire fédéralisée. En témoignent les grincements de dents qui suivirent l’appel de personnalités politiques allemandes à mutualiser le siège de la France au Conseil de sécurité et à européaniser sa force de frappe. Simple réponse du berger à la bergère ? Ce serait pourtant l’aboutissement logique de cette « souveraineté européenne » tant invoquée. Assurément, le débat sur la question requiert une clarification des termes et des buts politiques réellement poursuivis.

Au demeurant, le projet d’une Europe souveraine pèche par volontarisme et artificialisme ; il n’est pas sûr qu’il soit mobilisateur partout dans l’Union européenne. Les Français ne parleraient-ils qu’aux Français ? Devenu un objectif en soi, ce projet de facture régionale n’est pas non plus la réponse adéquate aux défis et menaces d’un monde dont les équilibres se déplacent vers la Chine. Si l’Union européenne a sa raison d’être sur le plan géoéconomique, elle n’est pas en mesure de se poser en acteur géopolitique global et d’influencer la configuration diplomatique et stratégique de la région Indo-Pacifique. Dans l’ordre métapolitique enfin, le géonyme d’Europe renvoie à un lieu prétendument neutre, au dépassement des conflits et logiques de puissance : une illusion incapacitante. Sur la scène du monde, c’est l’antique dramaturgie entre Orient et Occident qui se joue de nouveau. Elle nous rappelle que l’on se pose en s’opposant.

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Notes

(1) Sur la théorie de la stabilité hégémonique, voir notamment Charles Kindleberger (The World in Depression – 1929-1939, 1973) et Robert Gilpin (War and Change In World Politics, 1981).

(2) Lancée en 1999, après la guerre du Kosovo, l’« Europe de la défense » visait à pouvoir mener des interventions de ce type, dans le cadre de l’Union européenne. Deux décennies plus tard, les nations européennes s’avèrent très rétives aux interventions extérieures.

(3) Ce dispositif doit aussi permettre de respecter les engagements déjà pris au sein de l’OTAN : un budget militaire équivalent à 2 % du PIB ; 20 % du budget militaire investi dans la recherche et les programmes d’équipements.

(4) L’idée de cette force a été lancée en 2018, la France souhaitant un plus grand engagement de ses alliés. En mars 2020, onze États signaient une déclaration commune soutenant la task force « Takuba ». Longtemps retardé, son déploiement a débuté en 2021, avec des forces estoniennes, suivies d’éléments tchèques, suédois, italiens, grecs, etc. Le Danemark devrait s’engager en 2022.

(5) Voir les termes du jugement rendu par le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe, en 1993, après la signature du traité de Maastricht.

(6) Cicéron est le contemporain du passage de la République romaine au Principat, ce régime que les historiens ont nommé « Empire romain ».

(7) L’expression désigne l’époque qui précéda l’unification de la Chine (221 av. J.-C.).

(8) Lors du G7 de Carbis Bay, Emmanuel Macron et Boris Johnson eurent un vif échange à propos des relations commerciales entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord. Le président français aurait laissé penser au Premier ministre britannique que l’Irlande du Nord n’était pas véritablement une partie du Royaume-Uni (Reuters, 13 juin 2021).

Légende de la photo en première page : En 2012, la France et l’Allemagne décidaient de s’associer pour lancer un programme commun, dirigé par l’Allemagne, pour le développement du char de combat du futur (MGCS), appelé à succéder au Leclerc français (ici en photo) et au Leopard 2 allemand. Le projet est aujourd’hui embourbé, Paris et Berlin n’ayant pas la même vision des choses : quand les Français, forts de leur expérience sur différents théâtres, imaginent pour l’avenir un char mobile, souple et capable de faire du combat urbain, les Allemands continuent à penser guerre de position face à une éventuelle invasion venue de l’Est. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°111, « Europe : quelle souveraineté ? », Septembre-Octobre 2021.

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