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Turquie/Europe : je t’aime, moi non plus ?

Une proportion non négligeable, mais fluctuante, de l’opinion publique turque a développé pour sa part une forme de défiance à l’égard de l’UE, suspectée de ne jamais tenir ses engagements. Ainsi, par exemple, la question des liens entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l’UE constitue un facteur de tensions récurrent. Depuis plusieurs années, Ankara dénonce l’attitude de ses partenaires européens accordant des permis de séjour et de travail à des membres du PKK, organisation pourtant qualifiée de terroriste par l’UE elle-même. Les reproches sont aussi fréquemment formulés quant à la timidité du soutien apporté aux autorités turques au moment de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016.

La relation euro-turque comme multiplicateur de puissance

En dépit de son élargissement et de sa puissance apparente, au moins sur le plan statistique, l’UE n’a pas encore atteint une masse critique politique suffisante pour parler d’égal à égal avec les États-Unis ou la Chine. Si l’on met à part la Russie, la Turquie est son plus puissant voisin du fait de sa population, sa position stratégique et son économie, en dépit des difficultés actuelles qui affectent cette dernière.

La Turquie peut, pour sa part, apparaître comme traversant une forme d’isolement relatif dans un Moyen-Orient instable, dans lequel elle voit une menace pour sa propre sécurité. Malgré ses atouts, la Turquie ne peut se projeter dans l’avenir sans partenariats efficients. Maintenir et approfondir ses liens avec l’UE devrait sembler constituer une solution prioritaire pour elle en raison de la capacité d’attraction persistante du modèle européen.

C’est à la lumière de ces observations que se justifie la nécessité de maintenir d’étroites relations entre la Turquie et l’UE qui constituent, ou devraient constituer, une priorité stratégique pour les deux parties.

Un paramètre supplémentaire s’impose probablement dans la conjoncture politique que nous traversons, marquée par la remise en cause du multilatéralisme. Ce concept, dont beaucoup pensaient qu’il irriguait fermement le cours des relations internationales, a en effet subi les coups de boutoir des États-Unis sous la présidence de Donald Trump et, corollairement, de quelques-uns de ses proches alliés. C’est pourquoi la mise en œuvre de résolutions ou de propositions communes entre l’UE et Ankara aurait un véritable sens. Les vives tensions manifestées en 2020 entre certains États membres de l’UE à l’encontre des interventions militaires turques dans le Nord de la Syrie, dans le conflit libyen ou lors des initiatives d’Ankara en Méditerranée orientale n’en sont que plus regrettables.

Si l’on veut résumer la question abruptement, l’UE serait-elle oui ou non en position de peser plus efficacement sur son environnement stratégique en diversifiant et en approfondissant ses liens et en multipliant les initiatives avec la Turquie ? La réponse est affirmative, de notre point de vue, et la mise en œuvre de véritables synergies serait très certainement un multiplicateur de puissance bénéfique.

Refonder la relation : se parer des postures contre-productives

Les ambiguïtés européennes se manifestent donc à un moment où la Turquie s’interroge plus qu’on ne le pense communément sur son propre avenir. L’attitude de l’UE pourrait se révéler, à cet égard, capitale. Des gestes modifiant le cours politique suivi par le gouvernement d’Ankara sont légitimement escomptés, mais l’UE ne saurait non plus continuer à conditionner le moindre contact au respect, certes indispensable, des critères élaborés par elle-même et que tous les démocrates turcs partagent. Le paradoxe serait qu’au nom de ces principes, l’UE n’abandonne ces derniers alors même que la volonté d’adhésion, certes prudente, est encore partagée par 60 % de la population.

Les réflexions partagées ici, ne garantissent pas un avenir commun mais indiquent le coût d’un éventuel échec. Cesser les contacts de manière ostentatoire serait la pire des méthodes et induirait des conséquences négatives. On peut ainsi s’interroger sur l’opportunité de l’analyse émise par le président Macron lors de son discours aux ambassadeurs, le 27 août 2018, qualifiant la politique du président turc de « projet panislamique régulièrement présenté comme antieuropéen ». Expression qui questionne d’autant plus qu’elle est formulée à un moment où la France, après des années d’hésitation, prétend être en mesure de jouer un nouveau rôle décisif sur les scènes européenne et internationale.

La volonté énoncée du président français de refonder les modalités de la construction de l’UE devrait alors constituer une fenêtre d’opportunité se déclinant aussi dans la relation à la Turquie. De ce point de vue, les tentatives répétées de la France de faire adopter des sanctions à l’encontre de la Turquie au sein de plusieurs réunions du Conseil européen en 2020 ont constitué une erreur politique et n’ont pu aboutir en raison de l’opposition de plusieurs États membres, dont notamment l’Allemagne.

Des négociations au point mort ?

Privilégier dialogue et pragmatisme

Le nécessaire maintien des relations avec la Turquie ne signifie pas pour autant que l’objectif d’adhésion doive être réaffirmé comme envisageable à court terme. Il est donc urgent de ne pas ajouter à des difficultés réelles une dramatisation inutile. Il convient au contraire de conserver son sang-froid tout en ne manquant pas de rappeler à la Turquie que l’on ne peut pas prétendre faire partie d’un ensemble comme l’UE sans en respecter les engagements. Il faut alors avoir le courage de dire à la Turquie qu’il n’y a pas, à son égard, de problème culturel mais éventuellement une difficulté politique.

En dépit de la stratégie autoritaire du président Erdoğan, qui constitue un paramètre incontournable des difficultés de la relation avec la Turquie, il s’avère nécessaire de mettre en perspective cette dernière et ne pas confondre conjoncture et période.

Quels projets pour quelle dynamique vertueuse ?

Cette approche devrait signifier qu’il faut défricher de nouveaux terrains pour que la relation entre l’UE et la Turquie puisse s’inscrire dans un horizon positif susceptible de fournir un sens à des initiatives concrètes. Dans son discours aux ambassadeurs, déjà évoqué, le président Macron préconise la création d’un partenariat stratégique avec la Turquie « qui n’est pas l’adhésion à l’UE ». La méthode a le mérite d’être claire et évite les circonvolutions stériles. Néanmoins, si intégrer la Turquie dans la perspective d’un partenariat stratégique peut receler des atouts, ce dernier dépendra in fine de la capacité de l’UE à constituer une architecture de sécurité et de défense européenne. C’est pourquoi, au vu des incertitudes sur la possibilité d’y parvenir, d’autres dossiers doivent alimenter la relation turco-européenne.

Il ne s’agit pas ici de rédiger une feuille de route mais plus modestement de soumettre quelques pistes, qu’il faut initier, développer ou poursuivre de façon à incarner une volonté et un projet. Ainsi, sans avoir le loisir de les développer plus avant, quelques dossiers s’imposent :

• Il s’agit tout d’abord de la révision et de l’approfondissement de l’accord d’union douanière entré en vigueur en 1996.

• Les enjeux énergétiques devraient ensuite constituer un domaine de coopération de première importance qui supposerait d’ouvrir notamment le chapitre « énergie » des pourparlers d’adhésion, indiquant ainsi une manifestation de volonté tangible.

• Un élément de continuité à promouvoir et à approfondir réside dans la gestion des suites de l’accord du 16 mars 2016, tendant à limiter et contrôler les flux de migrants provenant de Turquie. Certes, les points de divergences persistent mais devraient pouvoir être surmontée si la volonté politique existe. Il est néanmoins impératif pour ce faire que les autorités d’Ankara abandonnent définitivement toute posture de chantage sur ce dossier.

• Un autre aspect sensible concerne la libéralisation des visas pour les séjours de courte durée des ressortissants turcs au sein de l’UE.

• Le dossier de la lutte antiterroriste constitue enfin l’exemple d’une coopération nécessaire et efficace entre l’UE et la Turquie. Cette lutte commune existe bien évidemment d’ores et déjà et démontre jusqu’alors son efficacité, il s’agit de la pérenniser.

La nécessité de refonder la relation avec la Turquie ne pourra probablement s’envisager que par la refondation de l’Union européenne elle-même. Une nouvelle page doit être écrite, et il semble qu’il soit plus que jamais nécessaire de repenser la Turquie à l’aune d’un projet européen radicalement différent pour envisager de redynamiser une forme de relation apaisée et plus positive avec Ankara.

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