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Souveraineté, autonomie, innovation : l’Europe de la défense est-elle possible ?

Nombreux sont ceux qui plaident pour une « globalisation » de la défense, de la sécurité, de la santé, etc., en passant de la BITD à une base industrielle et technologique de souveraineté (BITS) qui engloberait donc les secteurs stratégiques.

Un Palantir français est possible
« Il y a l’enjeu de souveraineté, d’autonomie, d’indépendance et ça, c’est une question à laquelle seul l’État a la réponse. » Ainsi s’est exprimé Patrice Caine, PDG de Thales, à propos d’une version européenne du logiciel américain Palantir. Or, celui-ci est utilisé par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour prévenir les attaques terroristes en croisant et en analysant des données. Les autorités françaises ont choisi le développeur américain après les attentats de 2015. Mal perçue, cette collaboration a pourtant été reconduite en 2020. Malgré tout, le patron de la DGSI, Nicolas Lemer, a indiqué qu’il souhaitait à terme la création d’un logiciel français : « Il faut permettre à nos industriels de monter en gamme sur ces sujets. »
Pour l’heure, aucun appel d’offres n’a été lancé et Thales n’a reçu qu’une simple demande d’informations. Pourtant, l’enjeu est de taille, car il s’agit de garantir la souveraineté technologique française. Patrice Caine a d’ailleurs indiqué que le développement d’un tel logiciel prendrait deux ans. Il s’agit aussi de ne pas dépendre d’un logiciel très critiqué pour la surveillance massive qu’il exerce. Palantir est d’ailleurs le partenaire de plusieurs agences gouvernementales américaines (CIA, FBI, NSA, etc.). La CIA, par le biais de son fonds d’investissement In-Q-Tel, a en outre investi deux millions de dollars dans la société.

Le Plan quantique

Le Plan quantique annoncé par le président Macron en janvier 2021 pourrait être l’un des outils pour parvenir à cette souveraineté technologique. Il faut dire que ce plan est ambitieux : 1,8 milliard d’euros sur cinq ans, dont 1 milliard financé par l’État. Industriels, start-up, chercheurs, beaucoup saluent cette annonce. La France va ainsi dépenser 200 millions d’euros par an pour le quantique, ce qui la placera à la troisième place derrière les États-Unis et la Chine. Mais cela sera-t-il suffisant ?

En effet, la Chine a récemment transmis des clés secrètes à partir du satellite Micius à deux stations terrestres séparées par plus de 1 000 kilomètres. L’équipe du physicien Jian-Wei Pan a transmis simultanément une paire de clés secrètes (des paires de photons, des particules de lumière, entrelacées) permettant à deux stations en Chine d’établir une connexion directe. Pan explique : « Nous n’avons pas besoin de faire confiance au satellite. Ainsi, le satellite peut être fabriqué par n’importe qui, même par votre ennemi. » L’utilisation d’un satellite est capitale, car la transmission des messages par fibre optique perd beaucoup de photons. Chaque clé secrète représente l’une des deux chaînes de paires de photons intriqués ou entrelacés. Lorsque deux particules sont entrelacées, si un phénomène touche l’une d’elles, cela affectera l’autre, même si elles sont distantes de milliers de kilomètres. Si un espion tente d’observer ces particules pendant leur transmission, cela modifie leur état et l’imbrication, ou entrelacement, est rompue. La moindre tentative d’interception des communications laisse une empreinte d’erreur que les destinataires peuvent détecter. En théorie, donc, ce système de communication quantique est impossible à casser ou à pirater.

Mais avec ce Plan quantique, la France pourrait prendre le leadership en Europe.

Pour assurer efficacement la protection des données sensibles, notamment militaires, la Commission européenne a lancé en 2019 le projet OPENQKD (open quantum key distribution). Mathias Van Den Bossche, directeur Telecom et navigation system R&D, Quantum technology roadmap leader chez Thales Alenia Space, explique : « OPENQKD consiste à installer des infrastructures tests de communication quantique dans plusieurs pays européens, aussi bien par des solutions satellitaires que par des solutions terrestres. L’objectif est de renforcer drastiquement la sécurité des applications critiques dans les domaines des télécommunications, de la finance, des soins de santé, de l’approvisionnement en électricité et des services publics. »

En décembre 2019, la Croatie, la France, la Grèce, Chypre, la Lituanie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède et la Finlande ont rejoint dix autres pays de l’Union européenne pour le développement d’une infrastructure de communication quantique en Europe. Par la suite, l’infrastructure de communication quantique servira à mettre en réseau des ordinateurs quantiques pour lancer un nouveau type d’Internet. L’Union européenne espère que le réseau sécurisé quantique sera opérationnel d’ici à 2028 et que tout le réseau d’information sera quantique en 2035.

Si les réseaux de fibre optique déjà en place en France pourront être réutilisés, le véritable travail à l’échelle européenne sera surtout à effectuer dans le domaine des satellites. Or la Chine vient de prendre une avance importante. Google a de son côté annoncé avoir réalisé en quelques minutes une opération qui aurait demandé des années avec un super­ordinateur classique.

Les révolutions qu’apporte la quantique sont multiples : économiques bien sûr, mais surtout géostratégiques. Il s’agit là d’une innovation disruptive de « première classe ». Pour s’en convaincre, il suffit de voir les efforts déployés et l’argent investi par Google, IBM, Microsoft ou la Chine.

« Europe puissance » ?

Washington, Pékin et Moscou : tels sont les centres névralgiques pour les prochaines années, voire décennies. Le premier est une puissance encore dominante, mais qui interviendra de moins en moins militairement sur des théâtres autrefois partagés avec les Européens. Le second a l’ambition de supplanter les États-Unis. La Russie, si elle n’est pas une puissance de premier ordre, reste une puissance de nuisance avec un levier diplomatique fort, et a entamé son retour sur la scène internationale.

L’Europe est un terrain de jeu commercial pour les Chinois et les Américains et un terrain où Moscou profite des faiblesses des Européens pour mener ses opérations dans des zones grises comme l’Ukraine ou la Crimée. Plongée dans ses contradictions et minée par ses doutes, l’Union européenne est incapable de réagir en bon ordre.

Si les trois acteurs américain, chinois et russe ont de profondes divergences, s’opposent souvent, parfois durement, ils partagent une même vision de l’Europe et un même souhait : que le vieux continent géographique et l’habit politique que porte l’Union restent un vaste marché à l’intérieur, dont la voix ne porte plus à l’extérieur.

Dans ce contexte, une France souveraine pourrait donc être la clef. Mais pour quelle Europe ? Une Europe puissance, comme l’avaient proclamé les « pères fondateurs » ?

De toute évidence, cette Europe en paix, prospère à l’intérieur et forte à l’extérieur, a mué au gré des élargissements successifs pour finalement devenir un vaste marché.

Aujourd’hui, seule la France croit encore à l’idée d’Europe puissance. Beaucoup d’États membres pensent qu’ils n’ont pas besoin d’une telle Europe ; la prospérité suffira, le parapluie américain fera le reste. Mais le désengagement continu de l’Oncle Sam laisse un vide. L’Europe, riche et prospère, est sans défense. Thomas Gomart, directeur de l’Institut français de relations internationales (IFRI), ne le dit pas autrement : « L’Europe focalisée sur son nombril ne cesse de souligner sa supériorité politique, démocratique, économique, culturelle, mais à mon avis devient de plus en plus une proie entre les États-Unis, la Chine, la Russie dans une moindre mesure, et certains acteurs de son flanc sud. »

L’Europe n’est pourtant pas une coquille vide. La France et le Royaume-Uni sont des puissances capables de mener des opérations militaires. Elles sont également membres P5 (permanent au Conseil de sécurité de l’ONU) et ont l’arme nucléaire. En déclin depuis la Seconde Guerre mondiale, les deux pays conservent malgré tout un statut à part à l’international. Aucun autre pays ne peut se prévaloir d’un statut identique en Europe, surtout pas l’Allemagne, raison pour laquelle Berlin souhaite acheter des éléments de puissance, comme la place de la France au Conseil de sécurité au nom de l’Europe, et aussi la dissuasion nucléaire française.

Le tableau est assez sombre, mais l’espoir subsiste. En ce qui concerne l’Europe de la défense, Thierry Breton a indiqué que la crise nous permettra « d’aller plus loin en contribuant à lever les réticences de certains États ». Il a ajouté : « On se rend de plus en plus compte que, même si nous pouvons avoir des alliances, nous sommes de plus en plus seuls en ce qui concerne notre autonomie et notre défense. »
Et ce n’est pas l’OTAN qui garantira la défense des Européens, car l’Alliance n’est qu’un marché dont la mission est de vendre du matériel américain. Le président Macron avait raison, même en forçant le trait : « L’OTAN est en état de mort cérébrale ». Le général Vincent Desportes avait d’ailleurs estimé que si « le corps fonctionne », « il y a de graves problèmes dans la direction de cette alliance ».

L’Europe doit être souveraine et audible dans les négociations internationales. Pour cela, elle doit posséder la puissance. Or, aujourd’hui, comme le souligne le général Desportes, la France pèse plus que l’Europe, car elle dispose d’un outil militaire qu’elle peut déployer. L’Europe doit à son tour construire cette puissance, par sa volonté politique, son industrie et ses technologies. Dans ce contexte, la France peut jouer un rôle moteur pour faire réellement émerger le Vieux Continent comme un acteur crédible ayant du poids face aux blocs américain, chinois et russe qui, eux, n’ont aucun état d’âme.

Article paru dans la revue DefTech n°10, « L’Europe de la Défense est-elle possible ? », 1er trimestre 2021.

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