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Une souveraineté industrielle européenne est-elle possible ?

En outre, si la récente pénurie des semi-conducteurs a mis en avant une dépendance du continent (5), elle a avant tout souligné la nécessité de construire une réflexion prenant en compte l’ensemble de la chaîne de valeur. Ainsi, la première étape serait de décomposer les chaînes de valeur pour identifier les points forts et faibles des entreprises européennes. Par exemple, certaines maîtrisent certains éléments de la chaîne de valeur du semi-conducteur, comme l’entreprise britannique Arm qui conçoit l’architecture des puces. Il existe également une capacité de production sur le sol européen avec l’entreprise STMicroelectronics. Mais cette dernière souffre d’un retard technologique et ne peut pas produire les puces de dernière génération. Cela suscite des interrogations quant à la stratégie qui cherche à pallier les ruptures d’approvisionnement à court terme : peut-on augmenter les capacités de production européennes ? Quels sont les investissements à réaliser pour que les entreprises européennes rattrapent leur retard ? Quelles productions souhaitons-nous pour quel type de produits ? Quels sont les volumes nécessaires pour assurer l’autonomie du continent ? L’Union européenne doit encore bâtir une stratégie industrielle qui ne peut se limiter à des injonctions politiques. Cette décomposition de la chaîne de valeur est indispensable pour définir une politique industrielle pertinente : quels domaines souhaitons-nous renforcer au regard des entreprises existantes, de nos avantages comparatifs et des enjeux géopolitiques ? Comment s’articulent les ambitions de l’Union avec celles de chacun de ses membres ? Rappelons qu’aujourd’hui ni l’« Airbus des batteries » ni l’« Airbus des semi-conducteurs » ne reposent sur des technologies européennes, ce qui démontre que le chemin vers l’autonomie stratégique souhaitée par l’Union européenne est encore long.

D’une dépendance l’autre

Il faut veiller au fait que les choix politiques ne conduisent pas à déplacer les points de dépendance dans la chaîne de valeur. Le cas des matières premières critiques (MPC) en est un parfait exemple. Bien qu’un premier rapport sur la dépendance aux MPC ait été rédigé il y a dix ans, la situation a continué à s’aggraver (6). La capacité à se fournir en MPC présente un double enjeu. Le premier est relatif à la capacité d’extraction et de raffinage, secteur dans lequel la Chine est en train d’acquérir des positions dominantes. Or, la récente politique environnementale de l’Union européenne et les technologies qu’elle souhaite développer risquent d’accroître sa dépendance à Pékin (7), pays qualifié de « rival systémique » (8). Le deuxième enjeu est la contrainte environnementale en tant que telle. Chaque nouveau développement sous-entend de nouveaux produits et de nouvelles infrastructures. Si cela est positif pour la croissance, cela soulève des questions sur le plan environnemental, d’autant que les capacités de recyclage restent limitées dans de nombreux secteurs. Dès lors, le lien avec la politique d’innovation devient clé, car le continent va devoir apprendre à être innovant dans la sobriété et à intégrer la logique du cycle de vie des produits dans toutes les nouvelles évolutions, de manière à réduire durablement son empreinte environnementale.

Il est également souvent question de décarbonation. Elle est une nécessité, mais elle ne saurait être suffisante et doit être complétée par des mesures de préservation de l’environnement et de la biodiversité. Elle ne doit pas non plus être exempte d’une réflexion sur les modes de production et de consommation. Si l’on se tourne vers la personnalisation, les services associés et les systèmes de prêts, alors le principe de massifier la production pour abaisser les coûts de production sera remis en cause, ce qui pourrait induire d’importantes questions sur l’emploi et les compétences.

Se donner les moyens d’atteindre les objectifs environnementaux et industriels

Il apparaît que l’Union européenne souffre d’un retard d’investissement dans de nombreux secteurs et que les moyens mis en œuvre ne semblent pas suffisants au regard de ses ambitions, avec notamment un sous-investissement dans les technologies d’avenir, comme l’illustre le cas du véhicule électrique et des batteries. Ce retard s’observe aussi dans le domaine de l’intelligence artificielle et la blockchain — outil de transmission et de stockage d’informations numériques —, où il est estimé entre 5 et 10 milliards d’euros chaque année (9). En cause ? Une disponibilité limitée du capital-risque, un faible intérêt des investisseurs en raison des investissements d’entrée très élevés, un manque de connaissances et de visibilité sur les applications commerciales ou encore un système d’innovation jugé trop fragmenté.

La politique de la concurrence est un autre point critique. La Commission européenne ne prend pas en compte la concurrence que subissent les États membres de la part de pays tiers, qui ne sont pas soumis aux mêmes principes que les entreprises européennes. Les traités européens proscrivent toute mesure qui pourrait entraîner une distorsion de la concurrence. La Chine et les États-Unis ont une conception très différente du sujet. La première soutient sans contrainte ses champions nationaux qui, grâce à l’aide étatique, exercent une concurrence déloyale sur les marchés mondiaux. Aux États-Unis, les États peuvent choisir d’exclure certaines activités de l’application du droit de la concurrence (state action doctrine) et il n’y a pas de contrôle des aides d’État. Ainsi, il ne pourra y avoir de politique industrielle européenne ambitieuse sans un rééquilibrage entre politique de la concurrence et politique industrielle.

En conclusion, il convient de saluer l’ambition européenne, qui montre une réelle volonté de développer une industrie forte. Toutefois, de nombreuses questions subsistent comme l’articulation entre les objectifs poursuivis par les différents plans européens, la coordination entre des acteurs aux intérêts parfois divergents et le lien fait avec les politiques nationales. Les rapports de force entre les États membres sont également un frein, comme ils sont le signe qu’en l’état actuel, la construction européenne est insuffisamment aboutie pour porter des politiques ambitieuses et bâtir une vraie souveraineté européenne.

Notes

(1) Données OCDE, 2020.

(2) Le 10 mars 2020, la Commission européenne a annoncé les grandes lignes de sa politique industrielle, elles portent principalement sur son autonomie stratégique, la reprise post-Covid-19 et la transition écologique et numérique.

(3) Louis Le Fur, État fédéral et confédération d’États, Paris, Marchal et Billard, 1896, 872 p.

(4) Données OCDE, 2021.

(5) Les semi-conducteurs ont été identifiés comme l’un des six secteurs dans lesquels l’Union européenne est fortement dépendante des importations comme les batteries, les principes actifs, l’hydrogène, les matières premières et le cloud.

(6) Rapport de l’initiative européenne sur les matières premières critiques remis en septembre 2020.

(7) « The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions », World Energy Outlook Special Report, IEA, mai 2021, 287 p.

(8) Le 12 mars 2019, la Commission européenne a publié un rapport préparatoire dans lequel elle définit la Chine comme « un rival systémique » et un « concurrent stratégique ».

(9) Commission europénne, “Artificial intelligence, blockchain and the future of Europe : How disruptive technologies create opportunities for a green and digital economy, Main Report, mai 2021, 138 p.

Légende de la photo en première page : Vue d’artiste d’un projet d’avion Airbus « zéro émission ». Alors qu’Airbus constitue le fleuron de l’Europe industrielle, le commissaire européen à l’Industrie, Thierry Breton, a annoncé la création d’une « alliance pour l’aviation zéro émission » qui rassemblera l’ensemble des acteurs du futur écosystème de l’avion propre. Pour l’industrie aéronautique européenne, il s’agit là d’une « opportunité unique d’établir un avantage compétitif décisif de “first mover” sur le marché mondial ». (© Airbus 2020)

Article paru dans la revue Diplomatie n°111, « Europe : quelle souveraineté ? », Septembre-Octobre 2021.

À propos de l'auteur

Anaïs Voy-Gillis

Chercheuse associée au CRESAT (Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques, Université de Haute-Alsace) et spécialiste des questions relatives à l’industrie et à la montée en puissance des nationalismes en Europe.

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