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La politique de défense de la France en perspective

En trente ans, la France s’est retrouvée engagée dans un grand nombre d’opérations de combat, confirmant un positionnement mondial. Existe-t‑il, de ce point de vue, une rupture avec la « certaine image de la France » gaullienne ? Plus largement, la variété de ces opérations montre-t‑elle toujours un consensus entre gauche et droite sur la pertinence de leur lancement ?

L’une des conclusions de notre ouvrage est qu’il existe une stabilité des préférences des élites décisionnaires françaises en ce qui concerne la posture internationale du pays. Il peut y avoir des divergences entre responsables sur les moyens et les modalités de mise en œuvre, mais le consensus sur la place du pays est fort : tout le monde est d’accord pour considérer que la France doit jouer un rôle important dans les affaires du monde. Dire le contraire s’apparenterait d’ailleurs probablement à une forme de suicide politique, au moins pour des candidats à l’élection présidentielle. Cette posture internationale, qui consiste à « boxer au-dessus de sa catégorie », s’appuie sur différents éléments : un sentiment de légitimité de l’action internationale conféré par le rôle historique de la France (en particulier dans des régions spécifiques comme l’Afrique francophone) ; un pouvoir exécutif particulièrement fort ; une présence dans les principales institutions multilatérales ; des moyens de projection de puissance efficaces. Parmi ces moyens de projection de puissance, les opérations extérieures (OPEX) sont les plus visibles.

La France participe à plus d’OPEX depuis la fin de la guerre froide, ce qui est cohérent avec l’« ère des interventions » : les opérations de maintien de la paix dans le monde se sont multipliées depuis 1991 (et la France y contribue), et les opérations coercitives menées par des pays occidentaux en coalition ont augmenté du fait de l’adoption d’une posture stratégique de gestion des risques internationaux. En outre, depuis 2010, la dégradation de la sécurité au Sahel et au Levant a conduit Paris à participer à des opérations contre-­terroristes unanimement soutenues par la classe politique, dont l’opération « Barkhane ». On peut discuter de l’efficacité stratégique de ces opérations, mais elles bénéficient toujours d’un consensus politique : en avril 2021, un rapport d’information sur « Barkhane » était signé par 12 députés venant d’horizons politiques différents. L’intervention de 2011 en Libye est aujourd’hui un point d’achoppement, notamment du fait de l’absence de gestion postcrise sérieuse par les puissances intervenantes, mais elle bénéficiait d’un soutien transpartisan à l’époque : Hubert Védrine déclarait par exemple qu’à la place d’Alain Juppé (alors ministre des Affaires étrangères), il aurait agi de la même manière (1).

La Ve République place le chef de l’État dans une position particulière. Comment lisez-vous les « tribunes des généraux » de mai 2021 ? Faut-il y voir un changement dans la structure des relations politico-­militaires en France ?

La Constitution est claire : le chef de l’État est le chef des armées. La subordination du pouvoir militaire au pouvoir politique est transparente, et très largement acceptée dans les armées. Il y aurait certainement des choses à revoir sur la possibilité d’expression publique des militaires, et notamment l’acceptation d’une plus grande liberté de ton pour ouvertement critiquer, par exemple, des aspects de la doctrine (les militaires français sont beaucoup plus contraints, dans les faits sinon dans les textes, que leurs homologues britanniques ou américains), mais cela relève du débat légitime au sein d’une profession particulière. La « tribune des généraux » relevait d’une logique différente : elle revendiquait une plus grande légitimité à traiter de sujets sociopolitiques du fait d’une expérience particulière sous les drapeaux. Le champ lexical utilisé, tournant autour de l’« honneur » et du « courage », était d’ailleurs révélateur : ces vertus autoproclamées étaient mises en avant pour justifier des revendications politiques. Or, comme le rappelait avec justesse le général Castres dans Libération, être militaire ne donne pas de connaissance spécifique de la société française par rapport à celle acquise par des magistrats, des sociologues, des policiers, des travailleurs sociaux, etc., et ne procure donc aucune légitimité particulière à intervenir dans le champ politique.

Évidemment, en tant que citoyens, les signataires peuvent dire ce qu’ils veulent, mais ils expriment alors une opinion personnelle qui ne peut se revendiquer d’aucune légitimité spécifique, quel que soit leur grade. D’ailleurs, certains ont apparemment été surpris de l’ampleur prise par les réactions et se seraient plaints d’être instrumentalisés politiquement. C’est révélateur d’une méconnaissance des mécanismes et des registres d’action de la sphère politique qu’ils prétendaient conseiller.

Meilleure alliée de l’OTAN en étant hors de l’organisation intégrée avant 2008, la France est depuis lors devenue son poil à gratter en l’ayant réintégrée. Peut-on parler d’un alignement otanien de la France ?

Historiquement, la France est un « atlantiste réticent ». Les frustrations initiales du général de Gaulle vis-à‑vis de l’OTAN viennent entre autres du fait que les Alliés ont refusé l’établissement du triumvirat Washington-Londres-Paris qu’il souhaitait, ce qui aboutit au départ de l’organisation militaire intégrée en 1966, même si, dès 1967, les accords Ailleret-Lemnitzer organisent la participation de l’armée française aux opérations de l’OTAN en cas d’attaque soviétique. La gêne française vient d’une distinction opérée initialement par de Gaulle entre l’Alliance atlantique (qui est un accord de défense mutuelle) et l’OTAN (qui ne serait qu’une organisation au profit de l’Alliance atlantique). Évidemment, dans cette vision, l’OTAN est critiquable (et on pourrait même en théorie s’en passer si le contexte le permettait), car ce qui compte, c’est bien l’Alliance atlantique, que la France n’a jamais remise en cause depuis 1949. Cette distinction est incompréhensible pour nos alliés (et l’était déjà dans les années 1960), qui considèrent que l’OTAN, en tant qu’organisation, est l’espace naturel de rencontre des membres de l’Alliance atlantique, et donc que la qualité du travail au sein de l’OTAN est le thermomètre permettant de mesurer la solidité de l’Alliance transatlantique. La France n’a toujours pas abandonné cette distinction, ce qui explique la facilité avec laquelle le président Macron peut par exemple juger que l’OTAN est en état de « mort cérébrale » : ce qui est un jugement sur une organisation dans la vision française est un jugement sur l’état des relations politiques pour nos alliés, ce qui suscite de nombreuses incompréhensions. Plus généralement, la France distingue sa relation bilatérale très dense et profonde avec les États-Unis, de celle plus froide ou difficile qu’elle peut entretenir avec d’autres membres de l’OTAN ; et cette relation bilatérale forte avec Washington n’empêche pas des désaccords sur la stratégie et les priorités de l’OTAN.

Le retour de la France dans le commandement militaire intégré a correspondu à la prise en compte d’une transformation de l’Alliance du fait de ses élargissements, et du risque de dilution de l’influence française en son sein : si Paris pouvait se permettre un positionnement exceptionnel (seulement partagé avec la Grèce entre 1974 et 1980) lorsque l’OTAN était réduite à l’Europe de l’Ouest, à l’Amérique du Nord et à la Turquie, l’inclusion de pays d’Europe centrale et orientale, des Balkans et du Nord a modifié le centre de gravité géopolitique et les dynamiques au sein de l’organisation, entraînant un risque de marginalisation de la France.

En revanche, si le retour dans l’organisation militaire intégrée était une mesure tactique, la ligne française a très peu bougé vis-à‑vis de l’OTAN : l’Alliance est le cadre de référence pour la défense de l’Europe, mais les Européens doivent faire plus pour assurer leur propre sécurité (ce qui va donc au-delà des seuls aspects défense), notamment dans le cadre de l’Union européenne. L’équation « OTAN égale défense et Union européenne égale sécurité » est régulièrement rappelée, peut-être plus clairement que par le passé, pour faciliter la compréhension de la position française par nos alliés (même si un peu de mauvaise foi de la part de certains d’entre eux peut se faire jour lorsqu’ils accusent la France de vouloir remplacer l’OTAN).

En termes de politique intérieure, il faut aussi reconnaître que l’OTAN sert de positionnement politique, à un degré qu’on ne voit pas dans les autres pays membres. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, 46,47 % des votants ont soutenu des partis (de l’extrême droite à l’extrême gauche) dont le programme comprenait explicitement une sortie de l’OTAN. Certes, il ne s’agit probablement pas de la première raison du vote pour la plupart des électeurs, mais le fait est néanmoins notable : si, en pratique, la position de la France vis-à‑vis de l’OTAN est claire, et on pourrait même dire rationalisée en alignant l’appartenance et les objectifs politiques, la perception de l’OTAN dans le discours public, marqué par un gaullisme fantasmé, sert à signaler des postures politiques.

Lorsqu’il s’agit de coopération en stratégie des moyens, la France semble osciller entre des programmes menés avec le Royaume-Uni ou avec l’Allemagne… Quels sont les ressorts des choix effectués ? Sont-ils purement pragmatiques ou opportunistes ?

Si l’on devait résumer, on pourrait dire que le drame français est que la coopération politique avec l’Allemagne n’est pas suivie d’une convergence opérationnelle, et que la coopération opérationnelle avec le Royaume-Uni n’est pas suivie d’une convergence politique. La France alterne des cycles de plusieurs années caractérisés par la recherche d’un partenariat privilégié avec Berlin et Londres. Le ralentissement de l’un tend à entraîner le renforcement de l’autre.

À propos de l'auteur

Alice Pannier

Chercheuse et responsable du programme « Géopolitique des technologies » à l’Institut français des relations internationales (IFRI).

À propos de l'auteur

Olivier Schmitt

Professeur au Center for War Studies (SDU) et chef du département des études et de la recherche de l’IHEDN, coauteurs de French Defence Policy Since the End of the Cold War.

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