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« Produire des effets et apporter des solutions stratégiques »

Mon général, à la suite de votre nomination comme chef d’état-major de l’armée de Terre, quelles seront les adaptations apportées à la Vision stratégique définie par le général Burkhard ?

Pierre Schill : Depuis le 22 juillet dernier, nommé chef d’état-­major de l’armée de Terre par le président de la République, j’ai l’honneur de commander 106 000 hommes et femmes totalement dévoués au service de leur pays ainsi que 24 000 soldats réservistes. C’est aussi une immense responsabilité. Notre armée de Terre est une armée d’emploi, solide et généreuse, qui paie le prix du sang de manière récurrente. Nos blessés et leurs familles, les familles endeuillées par la perte de l’un de nos camarades méritent notre respect et notre plus profonde reconnaissance.

Pour répondre clairement à votre question, j’endosse le fond et la forme de la Vision stratégique du général Burkhard, et du plan qui la décline. Et ce, pour différentes raisons. Tout d’abord, elle est fondée sur un constat lucide du monde et de la conflictualité : la compétition entre les États s’est incontestablement accrue. Les affrontements armés sont une réalité. Les combats entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, en octobre 2020, ou encore les hostilités entre Israël et le Hamas, au mois de mai dernier, en sont des illustrations. Pour le Haut-Karabagh, les pertes totales cumulées pour les deux camps sont estimées à 7 000 hommes ; quant aux affrontements au Proche-Orient, le chiffre de 3 000 tirs de roquettes est avancé, avec en réponse des frappes aériennes israéliennes. Par ailleurs, l’augmentation des dépenses militaires à travers le monde traduit les ambitions à la hausse de différentes puissances. Dans le même temps, les risques de la faiblesse tels qu’ils sont définis par le Livre blanc de 2013 persistent. Ces constats invitent donc l’armée de Terre à se préparer à tous les engagements.

En 1991, alors que j’étais jeune lieutenant, nouvellement affecté en régiment, le mur de Berlin venait de s’effondrer. La menace d’une guerre froide s’évaporait et nous étions prêts à combattre l’envahisseur sur notre sol, sans préavis. Les évènements survenus depuis nous prouvent qu’en 30 ans tout peut arriver. Hier comme aujourd’hui, l’armée de Terre doit chercher à s’adapter en permanence à la réalité des menaces. La guerre est un phénomène trop complexe et évolutif pour l’enfermer dans une formule. Dans ce brouillard de la guerre et face aux incertitudes stratégiques, il est impératif de bien apprécier les intentions de nos compétiteurs : quel est l’adversaire ? Quels sont ses intérêts ? Quels sont ses objectifs ? La surprise stratégique restant possible, il nous faut envisager toute éventualité.

Deuxièmement, en s’appuyant sur le socle du modèle « Au contact ! » mis en place par le général Bosser pour réorganiser notre armée en profondeur, la Vision stratégique a mis en mouvement l’armée de Terre pour atteindre un objectif très clair : la durcir. Je partage totalement l’intention de la Vision stratégique : « Hausser le niveau d’exigence de la préparation opérationnelle pour forger des hommes capables de combattre jusque dans les champs les plus durs de la conflictualité ». Au cours de ces dernières décennies, par ses engagements, l’armée de Terre a acquis une expérience opérationnelle d’une grande valeur qui a conditionné l’efficacité de nos opérations. Bien évidemment, durcir l’armée de Terre ne signifie pas remettre en cause cette expérience des opérations de maintien de la paix et des conflits de contre-­insurrection. Comme un pianiste, il s’agit de travailler sa deuxième main pour exploiter au mieux « le clavier de l’action », pour reprendre le mot du général Beaufre. L’armée de Terre doit être capable de produire des effets et d’apporter des solutions stratégiques dans les différents scénarios d’engagement, de l’affrontement direct des volontés aux approches indirectes, et de composer avec les modes majeurs et mineurs de la conflictualité.

Se durcir, c’est aussi consolider nos capacités, anticiper et réfléchir à nos besoins futurs, aussi bien avec le futur char de combat franco-­allemand que dans le domaine cyber et électromagnétique par exemple. Enfin, le chemin tracé par la Vision stratégique est évolutif : il permet de manœuvrer en fixant des objectifs de court et de long termes. Certains sont atteints, comme la publication du nouveau concept d’emploi des forces terrestres. D’autres sont apparus nécessaires pour consolider davantage notre armée de Terre : le projet Vulcain en ce qui concerne la robotisation, la force de la communauté Terre, la sécurité aéronautique globale de l’armée de Terre ou les forces morales.

L’expression « haute intensité » est souvent utilisée ; comment faut-il la comprendre alors qu’aucune menace majeure ne semble peser directement sur notre territoire national ?

Comme je l’ai dit précédemment, je pense sincèrement que le constat établi par la Vision stratégique est lucide. Notre histoire militaire nous enseigne qu’il est fatal de mal apprécier la réalité des menaces, de les surestimer ou de les sous-­estimer. Avoir une approche dogmatique des enjeux de défense, c’est se tromper sur la guerre à venir. L’exemple le plus tragique demeure celui de la ligne Maginot.

Il est vrai que le terme « haute intensité » focalise l’attention alors que l’expression n’est mentionnée qu’une fois dans la Vision stratégique, à propos du projet numéro 9 : l’adaptation des capacités d’entraînement pour la haute intensité. La mission de l’armée de Terre comporte deux dimensions permanentes : défendre les Français contre la dangerosité du monde tout en concourant sur le territoire national à leur protection face à la dangerosité du quotidien. Certes, nous connaissons un épisode de paix inédit d’une durée supérieure à 70 ans, ce qui n’est peut-être pas arrivé depuis la Pax Romana. De plus, nous appartenons certainement à la génération la plus riche de l’histoire, nous habitons les espaces les plus riches du globe. Par conséquent, l’expression « haute intensité » contraste avec notre quotidien pacifique et suscite ainsi des réactions variées, du dénigrement (« Ça n’arrivera jamais ! ») à la curiosité (« Pourquoi et comment ? »).

La défense est une question fondamentale de société. À quel prix et comment souhaitons-nous défendre notre pays ? L’ambition politico-­militaire de la France est de maintenir son statut de puissance, une ambition fixée par le Livre blanc de 2013, rappelée par la Revue stratégique en 2017 et son actualisation au début de l’année 2021. La loi de programmation militaire 2019-2025 de remontée en puissance concrétise cette ambition. Pour une défense puissante, il faut donc une armée de Terre durcie. « Si tu veux la paix, prépare la guerre », la formule attribuée à l’auteur romain Végèce, devise de l’École de guerre-Terre, demeure d’actualité. La France doit pouvoir compter sur son armée de Terre en permanence.

L’écueil d’une focalisation trop importante sur une réalité géostratégique, la compétition accrue entre États, serait d’occulter les risques de la faiblesse. Il s’agit donc d’envisager les deux extrémités d’une même échelle continue des affrontements : la plus dangereuse, un engagement majeur ; et la plus probable, les risques de la faiblesse, c’est-à‑dire les engagements de même type que ceux que nous connaissons aujourd’hui, au Sahel par exemple, probablement attisés par la compétition entre puissances. La vocation de l’armée de Terre est bien de produire des effets militaires et de vaincre sur tous les champs de bataille.

Par ailleurs, un engagement dans les champs les plus durs de la conflictualité ne pourra vraisemblablement être envisagé que dans le cadre d’une alliance ou d’une coalition. Pour exercer ses responsabilités de puissance d’équilibre, la France a pour ambition de devenir un acteur majeur au sein d’une coalition, prête à assumer le rôle de nation-­cadre. Cette ambition vise la possibilité de commander un corps d’armée et de mobiliser une division, ce qui implique un volume de force significatif et des capacités clés dans le domaine du commandement, du renseignement, de l’aérocombat, des appuis et de la logistique.

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