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Le continent antarctique : le « Far South »

L’intégrité de l’Antarctique a été préservée grâce à un traité signé en pleine guerre froide. Les enjeux liés à ce continent, terre de paix et de science, sont occultés par la focalisation sur les nouvelles routes maritimes du Grand Nord. Ce pôle aux antipodes des préoccupations occidentales risque cependant de susciter des tensions et des conflits territoriaux liés à la mainmise sur les richesses (scientifiques, halieutiques, minérales et énergétiques) de cet eldorado blanc. En 2048 (1), verrons-nous la préservation de ce sanctuaire ou son ouverture à l’exploitation sur fond de tensions internationales (2) ?

Au départ, un continent immaculé de paix et de science…

En pleine guerre froide, les scientifiques ont donné au monde un exemple de fraternité. L’année 1957, placée sous le signe de la géophysique, a vu émerger les négociations autour d’un traité sur l’Antarctique, signé en 1959 et dit « traité de Washington ». Ce traité déclare le continent bien commun de l’humanité. Son préambule établit qu’il est « de l’intérêt de l’humanité tout entière que l’Antarctique soit à jamais réservé aux seules activités pacifiques et ne devienne ni le théâtre ni l’enjeu de différends internationaux ». L’article I stipule clairement que les actions à caractère militaire, comme la construction de bases, les fortifications, les manœuvres ou encore l’essai d’armes, sont proscrites. L’esprit est bien de préserver le continent d’une partition synonyme de compétition.

La coopération scientifique a alors relayé les oppositions politiques au second plan. Les nations signataires du traité entré en vigueur en 1961, qui étaient douze à l’origine (3), sont aujourd’hui 54. Le « club » s’est élargi en proportion de l’intérêt porté. Cependant, si le traité gèle les revendications territoriales, il ne met pas pour autant un terme aux déclarations de souveraineté de certaines nations sur des portions de territoire (4). Parmi les signataires du traité, on distingue différentes catégories dans ce « club polaire ». Sur les 54 membres, 29 pays ont le statut de Partie consultative au traité de l’Antarctique (PCTA). Ce statut leur confère un droit de prise de décision sur les textes présentés. Le rôle des 25 autres pays se limite à celui d’observateur. Le statut de chaque nation n’est pas figé et évolue en fonction des moyens financiers affectés à la présence et à la recherche dans les régions polaires. Dans ce jeu d’influence, la production scientifique occupe une place centrale. La légitimité d’une nation polaire se mesure aussi à la quantité et à la qualité de ses publications scientifiques dans les revues spécialisées.

Les États parties du traité se réunissent annuellement depuis 1994. Ces Réunions consultatives du traité de l’Antarctique (RCTA) sont l’occasion de renforcer le statut unique de l’Antarctique par l’adoption de textes comme le protocole de Madrid (1994) (5). Ce dernier, entré en vigueur en 1998, constitue l’ultime barrage à l’exploitation des ressources du continent jusqu’en 2048. Le statut de l’Antarctique semble donc figé. Cependant, les ressources découvertes par les missions scientifiques ont aiguisé les appétits et le continent constitue une sorte d’eldorado où chaque pays prospecteur plante ses piquets.

… reconnu comme le nouvel eldorado aux richesses multiples…

L’Antarctique est un sanctuaire pour l’étude des phénomènes climatiques ou encore la biodiversité. L’ensemble des richesses du sous-sol n’est pas encore complètement connu ni cartographié, et l’inventaire des trésors de cet eldorado reste donc à faire. Le rôle essentiel de l’Antarctique est bien de contribuer à la régulation du climat. Le courant circumpolaire refroidit ainsi les eaux chaudes du Pacifique et de l’Atlantique. Son débit est de 150 millions de mètres cubes par seconde, soit 150 fois le débit cumulé des fleuves du monde entier. Ce superclimatiseur est scruté par la communauté scientifique. Sa perturbation agirait par effet domino sur l’ensemble du climat de la planète (6). Chaque pays dispose donc de stations météorologiques dans cette partie du globe afin d’affiner ses modèles de prévisions. En effet, l’absence de pollution et la pureté de l’air y favorisent l’analyse des couches de l’atmosphère. En complément, le balayage par satellites dits « polaires » offre une meilleure visualisation et compréhension des phénomènes en cours.

Dans le domaine du vivant, l’Antarctique est aussi une mine d’or. Début 2021, de nouvelles espèces ont encore été découvertes dans ce milieu extrême (7). Ces données élargissent les possibilités de l’apparition de la vie ailleurs que sur Terre. Dans la course à la conquête de Mars, l’étude de ces organismes capables de survivre dans un tel environnement est un enjeu de premier plan. À cela s’ajoute la préparation des futurs spationautes pour ce voyage ou pour les missions dans la station internationale (base franco-­italienne de Concordia (8)). Enfin, le pôle Sud est un endroit idéal pour les observations astronomiques et la surveillance des satellites. Les sites de Dôme C (base franco-­italienne de Concordia) (9) ou encore de Dôme A (base chinoise de Kunlun) sont dans la course pour devenir la mecque de l’observation astronomique.

La géologie est aussi un domaine de recherche prisé. Les estimations des ressources minérales restent encore hypothétiques. Un rapport effectué en 1988 évoque la troisième source de pétrole de la planète avec un chiffre avancé de 203 milliards de barils de pétrole (10), des évaluations qui nourrissent le mythe de l’eldorado. Même si ce continent venait à receler de telles richesses, leur exploitation dans des conditions extrêmes impliquerait des coûts exorbitants. La quantification et la localisation de ces réserves de matières premières stratégiques demeurent un enjeu (11). Les différents programmes géologiques, voire l’installation de certaines bases (12), répondent à ces préoccupations, notamment à proximité des mers de Weddell et de Ross où des traces d’hydrocarbures ont été découvertes en 1973.

L’exploitation de ces ressources reste encore à l’état de projet, mais la prédation de certaines d’entre elles a déjà commencé, comme le krill (13). Ces animaux marins microscopiques riches en oméga 3 servent de base à l’alimentation animale ou dans l’aquaculture. La protection de ces micro-­organismes alimente les débats des réunions annuelles de la CCAMLR (14). Enfin, une autre activité humaine a connu un formidable essor : le tourisme (15). Les prévisions tablaient, hors crise Covid, sur un chiffre de l’ordre de 100 000 visiteurs à l’horizon 2035. Cette activité est une source de revenus pour financer les programmes polaires de certaines nations et appuyer les revendications territoriales par l’installation d’infrastructures civiles, prémices d’une forme de colonisation (16).

Si la science reste l’argument principal pour justifier leur présence en Antarctique, le segment spatial, les explorations géologiques, la cartographie des sols et la localisation des ressources halieutiques attisent les convoitises des États. La production scientifique et la construction de nouvelles bases viennent soutenir une stratégie d’occupation larvée du continent.

… qui tend à devenir une « zone grise » …

Afin de préserver l’Antarctique, une politique d’endiguement est mise en œuvre par la création d’Aires marine protégée (AMP). Cette politique s’appuie sur le respect du protocole de Madrid (17). La France et l’Australie s’allient régulièrement (18) pour créer ces zones sanctuaires. En 2020, sous l’égide de la CCAMLR, des propositions d’AMP (19) se sont heurtées à un nouveau refus de la part de la Russie et de la Chine. Ces deux puissances affichent sans complexe des agendas précis quant à l’exploitation des ressources en Antarctique. La principale stratégie de contournement est la construction de bases. Dans cet environnement extrême, la puissance financière des États démultiplie leur capacité à s’inscrire dans le paysage antarctique.

La « marche en avant » chinoise en est un exemple révélateur. Ainsi, depuis 1985 et la construction de la première base, Grande Muraille, trois autres sont venues s’ajouter à la liste. Il s’agit des bases Zhongshan en 1989, Kunlun en 2009 et enfin Taishan en 2014. En 2013, la présentation du projet d’implantation de la cinquième base a fait l’objet de vives critiques en raison des études d’impact environnemental et de l’absence de collaboration scientifique internationale (20). La Chine a alors annoncé prendre en compte ces remarques avant de relancer les travaux sur l’île Inexpressible. Finalement, la base devrait être opérationnelle fin 2022. Consciente des reproches qui lui sont adressés sur l’absence de production scientifique de qualité, la Chine met en œuvre une politique polaire complète (21).

La science est utilisée en soutien des prétentions territoriales (22). La base Grande Muraille est à présent une base permanente. Un projet de télescope sur Dôme A, point culminant de l’Antarctique, est à l’étude. Un aérodrome a également été construit pour acheminer les scientifiques et le personnel nécessaire à l’entretien des bases. Cette autoroute logistique a été baptisée « China boulevard  » en raison des l’intensité des flux logistiques (23).

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