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Sunnites/chiites : un conflit fratricide millénaire

Khomeini initie en outre une dynamique d’exportation de la révolution islamique, dans le but de renverser l’ordre mondial « injuste » dominé par les Occidentaux, notamment par les Américains, qu’il faut chasser du Moyen-Orient. De même, tous les pouvoirs musulmans jugés impies, à l’image de celui de Saddam Hussein, de l’Arabie saoudite ou du Bahreïn, doivent être renversés. Dans ce contexte, le paradigme des chiites comme cinquième colonne iranienne est réactivé. Rapidement, une dynamique délétère se développe, qui aboutit notamment à la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988. Les tensions sont très vives entre l’Iran et l’Arabie saoudite, qui se livrent à une véritable guerre froide jusqu’à la mort de Khomeini en 1989. L’année suivante, l’invasion du Koweït par Saddam Hussein permet un rapprochement et une reprise des relations diplomatiques entre l’Iran et le royaume saoudien. En 2003, la chute du régime irakien, en permettant l’arrivée au pouvoir d’islamistes chiites plus ou moins directement soutenus par l’Iran, inquiète les voisins sunnites, qui l’interprètent comme une expansion des réseaux d’influence iraniens dans la région.

Sur d’autres théâtres, comme au Liban, le mouvement du Hezbollah est activement soutenu par l’Iran. Ce groupe islamiste chiite reste le principal relais de l’influence iranienne au Moyen-Orient. Il lui permet notamment de peser indirectement sur la dynamique du conflit israélo-palestinien. Lors des printemps arabes de 2011, marqués notamment par des contestations chiites au Bahreïn et des guerres civiles en Syrie et au Yémen, l’Iran active ses réseaux d’influence partout sur ces territoires. Damas et Téhéran sont des alliés très proches depuis 1979. Les bases de cette alliance sont stratégiques, car les deux régimes partagent les mêmes ennemis (Israël et l’Irak notamment). Par ailleurs, issue de la minorité alaouite qui est une branche apparentée au chiisme mais dont l’appartenance même à l’Islam est remise en cause par de nombreuses autorités religieuses, la famille El-Assad, qui dirige la Syrie depuis 1970, était en quête d’une légitimité religieuse. Enfin, au Yémen, la guerre civile voit le renforcement du mouvement houthi, dont l’un des objectifs est de préserver la spécificité de la minorité zaïdite, qui dérive historiquement du chiisme. Les Houthis se rapprochent de l’Iran, notamment suite à l’intervention militaire orchestrée par l’Arabie saoudite en 2015.

Sunnites et chiites au Moyen-Orient

Analyser les conflits du Moyen-Orient sous un prisme essentiellement religieux est-il une erreur ? Les enjeux géopolitiques peuvent-ils parfois prendre le pas sur les querelles religieuses ?

Si nous prenons l’exemple de l’Arabie saoudite et de l’Iran, un conflit d’intérêts oppose les deux pays sur plusieurs sujets, la politique pétrolière par exemple. Les deux pays ne partagent pas non plus les mêmes alliances internationales, et enfin, ils n’ont pas la même vision de ce que doit être l’ordre régional au Moyen-Orient. Ces divergences expliquent largement la compétition entre les deux États. Le discours religieux se greffe sur ces dynamiques. Il accompagne et alimente les rivalités en les légitimant. Si la révolution iranienne est bien religieuse, la République islamique mobilise aussi largement une rhétorique nationaliste et anti-impérialiste. Le discours révolutionnaire a beaucoup emprunté au registre tiers-mondiste, favorisant les rapprochements avec certains États et mouvements révolutionnaires latino-américains, Cuba et les sandinistes du Nicaragua par exemple.

Durant le règne du shah d’Iran, sous la dynastie des Pahlavi — en place de 1925 à 1979 —, l’Arabie saoudite et l’Iran entretenaient des relations correctes car les deux pays étaient des partenaires des États-Unis et partageaient des intérêts communs. Sous les Pahlavi pourtant, le chiisme était toujours la religion d’État, et même si le shah d’Iran était définitivement laïque et menait une politique antireligieuse et anticléricale, il continuait d’utiliser le chiisme à l’extérieur des frontières comme un instrument d’influence, notamment au Liban.

Dans quel contexte est apparue l’expression de « croissant chiite » ? Reflète-t-elle une réalité uniquement religieuse ?

Cette expression reflète une réalité qui est essentiellement géopolitique. Elle a été forgée par le roi Abdallah II de Jordanie en 2004, lors d’une conférence de presse internationale. Il s’inquiétait du résultat des élections irakiennes de 2005 et d’un futur pouvoir chiite qui pouvait déstabiliser toute la région. Le croissant chiite désigne ce qu’il considère comme la continuité territoriale entre les communautés chiites du Liban jusqu’à l’Iran. Il considère que toutes ces communautés sont soumises à l’influence de l’Iran.

Dans les faits, il n’y a pas d’uniformité à l’intérieur de ce croissant chiite. Par exemple, beaucoup des croyances et des pratiques des alaouites en Syrie s’éloignent de celles des chiites duodécimains d’Iran et sont condamnées par la plupart des savants religieux duodécimains. Ainsi, le religieux n’explique pas l’alliance entre Téhéran et Damas, qui est avant tout stratégique. En revanche, le religieux est impacté par le stratégique puisque l’Iran déploie de nombreux efforts pour modifier les doctrines et les pratiques religieuses alaouites afin de les rapprocher du chiisme duodécimain, semble-t-il avec un certain succès.

Quant à l’alignement des chiites derrière l’Iran, il n’est pas automatique. Au contraire, beaucoup de chiites, de nombreux savants religieux notamment, considèrent que la doctrine officielle de l’Iran, la velayat-e faqih, n’est pas valide sur le plan théologique. En Arabie saoudite ou au Koweït, nombreux sont les chiites, citoyens de ces pays, qui pensent qu’être considérés comme des agents au service de l’Iran est un obstacle à leur intégration en tant que citoyens à part entière. Par exemple certaines administrations stratégiques (armée ou police) ou certains emplois leur sont inaccessibles. Au final, la politique extérieure de Téhéran dessert profondément les relations des communautés chiites avec leurs gouvernements.

Dans les années 1980, la révolution iranienne a déclenché une vague d’enthousiasme dans les communautés chiites et l’alignement idéologique a été fort. Mais à partir de 1990, un certain nombre de mouvements islamistes chiites ont pris leur distance idéologique et politique avec la République islamique, notamment le mouvement irakien El-Daawa, né à la fin des années 1950. Cela témoigne à la fois d’une désillusion vis-à-vis de la révolution, dont beaucoup considèrent qu’elle a donné naissance à un régime autoritaire de plus, et d’une prise de conscience de la nécessité de démontrer que l’on peut être un bon chiite tout en étant un citoyen loyal à sa nation et à son gouvernement. On peut même parler d’un tournant à la fois nationaliste et communautaire.

L’arrivée d’un nouveau président iranien, qui a déclaré qu’il n’y avait « pas d’obstacles » à une reprise des relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite — rompues depuis 2016 — peut-elle constituer une évolution positive des relations entre chiites et sunnites à l’échelle régionale ?

On peut envisager une reprise des relations entre les deux puissances régionales au regard des relations passées, puisque lors des périodes d’apaisement des tensions, les échanges économiques, politiques et culturels s’étaient développés. Les dernières années de tensions et de logique d’affrontements, notamment au Yémen, ne les ont menés à rien puisqu’il n’y a ni vainqueur, ni vaincu dans cette guerre froide. Pour l’Iran comme pour l’Arabie saoudite, il semble indispensable de s’entendre sur des grands dossiers régionaux comme la Syrie, l’Irak ou le Yémen.

Propos recueillis par Alicia Piveteau le 3 septembre 2021.

Légende de la photo en première page : Détail d’une peinture représentant la bataille de Kerbala, le 10 octobre 680, qui vit le massacre d’Hussein, petit-fils du Prophète, par les troupes du calife de Damas, marquant ainsi le schisme entre les sunnites et les chiites. La mort d’Hussein est depuis commémorée chaque année lors des cérémonies de l’Achoura. (© Brooklyn Museum)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°64, « Géopolitique de l’islam », Octobre-Novembre 2021.

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