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Comment renouer avec notre souveraineté industrielle ?

Sur ces fondements fragiles, la crise sanitaire et ses conséquences viennent encore fragiliser les entreprises industrielles avec un risque non négligeable de perdre des compétences individuelles et collectives ainsi que des technologies. Dès le printemps 2020, des mesures nationales et européennes ont été mises en place pour soutenir les entreprises, mais il s’agit souvent de prêts garantis et de reports de charges quand elles risquent d’être en crise de liquidités. Les faillites, les licenciements, les acquisitions hostiles ou opportunistes sur les entreprises stratégiques et innovantes risquent de freiner la reprise de l’industrie française. Des secteurs mettront plusieurs années à s’en relever, comme l’aéronautique ou l’automobile, ce qui pourrait entraîner les territoires liés à ces secteurs d’activité dans une spirale négative. Néanmoins, il faut conserver une part d’optimisme, car l’Union européenne a réussi à trouver un accord historique en juillet 2020 autour d’un plan de relance européen avec une dette commune européenne (750 milliards d’euros), des subventions à destination des États les plus touchés par la crise (390 milliards d’euros) et des prêts également pour les pays en difficulté (360 milliards d’euros). Il s’agit d’un évènement historique par son ampleur inédite, mais également par le temps très court qu’il a fallu aux États membres pour s’entendre sur les mesures à prendre. Il faudra tout de même faire attention que cet accord ne conduise pas à couper de manière trop forte les autres budgets, notamment en faveur de l’innovation et de la R&D, ni à ne pas entamer de réformes structurelles de l’Union européenne et de ses institutions.

Une indépendance conditionnée

En outre, même dans le cas d’une relocalisation de nombreuses chaînes de valeur, la France sera toujours dans une situation de dépendance pour certains approvisionnements. Il est dès à présent possible pour les entreprises de revoir leur stratégie d’approvisionnement et d’œuvrer pour la reconstruction d’écosystèmes locaux de fournisseurs sur le modèle de celui de Toyota à Onnaing (Nord). Des écosystèmes de ce type sont compétitifs et le seront d’autant plus si l’État permet une réduction des impôts de production. Ils peuvent garantir une sécurité des approvisionnements, tout en assurant des délais raccourcis et des flux de transport moins longs. La crise a également rappelé l’existence d’un manque de connaissance de l’ensemble des chaînes de valeur. Dès à présent, il est important de les cartographier avec l’ensemble des fournisseurs, en y intégrant des critères de risque et de criticité à l’image du travail entamé par le Conseil national des achats et le cabinet PWC. Les pouvoirs publics pourraient mettre en avant dans chaque région l’existence de fournisseurs locaux afin de favoriser une dynamique de relocalisation de certains approvisionnements et de constitution d’écosystèmes locaux. Les grands groupes ont également un rôle à jouer dans ce domaine en renforçant leur présence dans ces écosystèmes et en sortant d’une logique parfois prédatrice (non-respect des délais de paiement par certains par exemple). La relocalisation d’une partie des approvisionnements est également un moyen de soutenir le tissu productif des PME et ETI. Pour renouer avec une capacité productive nationale, il faut avant tout une demande renforcée pour les produits nationaux.

Toutefois, s’il est possible de repenser l’approvisionnement pour des questions de qualité, d’impact environnemental et de délais de certains composants et produits, celui de certaines matières premières s’avère plus complexe, voire impossible. En effet, certains métaux (cobalt, lithium, germanium, mais aussi terres rares telles que néodyme, praséodyme, samarium, gadolinium, etc.) sont indispensables pour produire certaines technologies comme les batteries pour les véhicules électriques ou encore les aimants d’éoliennes. Ils sont également indispensables pour certaines technologies liées à l’industrie du futur. La criticité de ces métaux et terres rares vient de leur approvisionnement incertain (3). Aujourd’hui, ces marchés sont dominés par la Chine, ce qui place la France et l’Europe dans une situation de dépendance. Mais même si la Chine possède des ressources propres, elle cherche aussi à se prémunir contre une éventuelle pénurie de certains de ces métaux, comme le lithium (4), et réalise des importations pour couvrir ses besoins. L’une des forces de ce pays est d’avoir une approche systémique des sujets. L’exemple de la voiture électrique est révélateur à ce titre : il s’est doté de moyens de production, a développé les infrastructures pour permettre le développement de ce type de véhicules et apporte avec ce sujet une réponse partielle à son problème de pollution. Dans la continuité de son approche systémique, il maîtrise également les matières premières. Au-delà du lithium sus-évoqué, elle maîtrise environ 50 % de la production de cobalt en République démocratique du Congo (5), pays qui fournit 65 % de la production mondiale. La Chine dispose également de 80 % des capacités mondiales de raffinage de ce métal. Dès lors, il ne suffit pas de produire en France, mais également de réfléchir à tous les composants nécessaires dans un produit et de déterminer lesquels nous rendent le plus vulnérables.

Cette situation de dépendance, souvent peu évoquée, est en partie liée aux conditions d’exploitation et de production des terres rares. Les procédés sont complexes et polluants. Le développement de normes environnementales de plus en plus contraignantes, les coûts de production et les faibles concentrations en métaux rares de certains gisements ont conduit plusieurs pays occidentaux à arrêter progressivement leur production et à s’approvisionner auprès de fournisseurs étrangers, favorisant la constitution de monopoles. Or, la transition énergétique repose aujourd’hui en grande partie sur le développement de technologies nécessitant ces métaux.

Dès lors, l’un des enjeux pour garantir la sécurité de ces approvisionnements est soit de trouver d’autres sources d’approvisionnement, soit de découvrir des matériaux de substitution ou encore de développer une filière de recyclage robuste, tout comme il est impératif de le faire pour les autres matières premières plus communes. Concernant les matériaux alternatifs, des recherches sont en cours, notamment sur le développement de nouveaux matériaux pouvant se substituer à ceux contenus dans les terres rares. À court terme, le recyclage des objets existants est sûrement la solution la plus prometteuse pour se passer de l’exploitation minière. Cette voie permettrait également de s’affranchir des contraintes géographiques et environnementales des gisements miniers. Certains industriels se sont d’ores et déjà lancés dans ce chemin en recyclant, par exemple, les aimants permanents contenus dans les produits high-tech.

La criticité de ces métaux représente un double enjeu : garantir l’indépendance productive de la France et œuvrer pour des activités plus vertueuses sur le plan environnemental. En outre, elle soulève de manière indirecte la question de l’espace productif et des échelles de production de demain.

Repenser l’espace productif à l’échelle continentale

Dans un premier temps, la réorganisation de l’empreinte industrielle va se faire dans l’urgence de la crise. Avant la fin du premier semestre 2020, certains industriels ont annoncé des fermetures de sites en raison de cette crise. Au regard de la structure de l’actionnariat en France, il est peu probable que cela profite aux sites français. Autrement dit, entre deux sites, un industriel privilégiera souvent celui de son pays d’origine, pour des questions de proximité de marchés et d’investissement.

Si certaines activités productives resteront globales avec une logique centrée sur l’optimisation des coûts, d’autres vont être amenées à se rapprocher des lieux de consommation, voire à s’y implanter directement. Prenant le contre-pied de la délocalisation, l’idée de produire des objets directement sur le lieu de vente, notamment grâce à la fabrication additive, n’est plus une hypothèse absurde et pourrait devenir une réalité courante dans les années à venir. Par conséquent, une nouvelle organisation mondiale de la production pourrait se dessiner autour de trois types d’usines : des méga-usines (usines de production de semi-conducteurs de l’industriel taïwanais Foxconn par exemple) à vocation mondiale qui se localiseront au gré des facteurs de production (coût du travail, de l’énergie, des matières premières, du transport, etc.) avec une inertie d’investissements très importants, des usines intermédiaires (usines du groupe français Salm de fabrication de meubles par exemple) à vocation régionale organisées autour d’écosystèmes ultraconnectés et flexibles très variés qui permettront de réaliser des produits individualisés au coût de la grande série et enfin des usines modulaires ou micro-usines (usines automobiles de la société américaine Local Motors par exemple) qui devraient permettre une production à la demande de biens de consommation sur mesure et directement sur le lieu de consommation ou à proximité.

Il est également possible pour les industriels d’Europe de l’Ouest de repenser leur organisation productive en intégrant les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) et ceux du pourtour méditerranéen dans leur schéma de production. Par exemple, les industriels allemands, en particulier ceux de l’automobile, ont pleinement intégré les PECO dans leur stratégie. Ainsi, ils bénéficient à la fois des coûts unitaires salariaux moins élevés dans les services et des faibles coûts salariaux des PECO (6) que l’Allemagne a intégrés à son système productif. Cet hinterland est l’un des avantages de l’industrie allemande. Ces stratégies de localisation de la production ont permis des gains sensibles, sans pour autant que l’industrie s’étiole en Allemagne même. En dehors de quelques secteurs (automobile, aéronautique, etc.), les entreprises françaises sont assez peu à avoir réfléchi à ces stratégies alternatives à l’Asie qui pourraient conduire à des réflexions collectives, avec des co-investissements d’industriels, tout comme des co-investissements et partages de sites de production pourraient être envisagés en France.

D’autres paramètres plaident pour une relocalisation ou un renforcement de certaines activités. Le développement de nouvelles technologies, en particulier celles liées aux données et à l’algorithmique, permettent de faire évoluer la manière de produire et de distribuer les biens industriels. Elles offrent une possibilité d’améliorer la productivité des sites de production, de réduire certains coûts de production (pertes de matières par exemple), d’améliorer la connaissance du client et donc de faire évoluer l’offre de valeur et les produits. En outre, les modèles économiques des entreprises sont également appelés à évoluer pour répondre aux nouvelles attentes des consommateurs (personnalisation, qualité, immédiateté, transparence, faible impact environnemental, etc.) et à aller vers une hybridation entre produits et services. Grâce aux données, les entreprises se voient offrir de nombreuses possibilités pour améliorer leur offre et ajouter une couche de services à leurs produits traditionnels.

Toutes ces pistes pour le sauvetage de l’industrie appellent néanmoins une modernisation profonde de l’outil productif national et donc des investissements importants. Or la crise va affaiblir les entreprises, dont les marges étaient déjà faibles, et elles seront nombreuses à revoir leur stratégie d’investissements à la baisse. Le recours aux prêts garantis par l’État va augmenter l’endettement des entreprises industrielles avec une fragilisation du haut de bilan et une limitation de l’accès au financement de long terme. Par conséquent, dans la quête d’une souveraineté renouvelée, il faut réfléchir dès à présent à des stratégies pour renforcer les fonds propres de nos entreprises, pour maintenir leur capacité de financement et pour les préserver d’éventuels prédateurs inopportuns (en particulier sur les actifs stratégiques et les pépites industrielles). Ces réflexions posent également la question de l’indépendance du continent européen et appellent à une révision du cadre normatif européen, notamment sur les aides d’État.

Souveraineté de la France et indépendance européenne

Volontairement, nous faisons le choix de ne pas parler de souveraineté européenne. En l’état, elle n’existe pas. En revanche, la question de l’indépendance de l’Union européenne et de ses États membres se pose. Jusqu’à très récemment, l’Union européenne avait une approche assez « naïve » de la concurrence internationale, comme l’a illustré le cas du refus de la fusion entre Alstom et Siemens, pour lequel la Commission européenne n’avait pas intégré la Chine dans son analyse. Si nous souhaitons préserver notre modèle de société, il est impératif que l’Union européenne se positionne en troisième voie face à l’impérialisme chinois et au protectionnisme américain.

Ainsi, il faut renouer avec les valeurs fondatrices de l’Union européenne et profiter de cette crise pour sortir de la logique de concurrence qui existe aujourd’hui entre les États membres à travers le dumping fiscal ou social par exemple. Dès à présent, des dispositifs simples peuvent être mis en place ou renforcés : filtrer les investissements étrangers, adopter un mécanisme européen de lutte contre les distorsions de la concurrence provoquées par des entreprises subventionnées par des États tiers ou encore imposer un mécanisme de réciprocité dans l’accès aux marchés publics. Des mesures simples qui n’ont souvent fait l’objet que d’accords a minima entre les États membres. Mais les positions de certains, en particulier l’Allemagne, pourraient évoluer favorablement à la suite de la crise de la COVID-19. Des réflexions doivent également être menées sur l’intégration de contraintes environnementales dans tous les traités afin d’en finir avec le moins-disant environnemental.

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